Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 21: The Hidden Passage
La porte du bureau de Voss se referma derrière eux avec un cliquetis trop précis, trop définitif. Le commandant se tenait devant la cheminée éteinte, les mains croisées dans le dos, son visage balafré éclairé par la seule lueur des bougies. Anya sentait le poids de l'anneau d'onyx contre son doigt, la vision encore brûlante dans sa mémoire.
« Vous avez dit qu'Elara était une guérisseuse disparue, lança Anya, la voix plus tranchante qu'elle ne l'aurait souhaité. Vous ne nous avez pas dit que vous saviez où elle se trouvait. »
Voss ne broncha pas. Il contempla longuement Kael, puis Anya, comme s'il pesait une décision qui le dépassait. Finalement, il se tourna vers sa bibliothèque, fit glisser un volume de la troisième étagère, et un pan du mur pivota sans un bruit.
Derrière, des marches de pierre descendaient dans une obscurité humide. L'air qui en montait sentait la terre, la moisissure et quelque chose d'autre — une odeur de souffrance ancienne, presque minérale.
« Vous vouliez la vérité, princesse ? » murmura Voss. « Vous allez la trouver en bas. »
Kael posa la main sur la garde de son épée. « Vous auriez pu y aller seul. Pourquoi nous montrer cela maintenant ? »
« Parce que Minuit approche. Et parce que certaines vérités ne peuvent plus rester enfouies. »
Anya descendit la première, ses jupes frôlant le sol de pierre inégal. Les pas de Kael et Voss sonnaient derrière elle, deux rythmes différents — le sien assuré, celui du commandant lourd, patient. Les bougies murales espacées de dix pas ne suffisaient pas à dissiper complètement l'obscurité. Elle compta les marches : quarante-deux, puis le tunnel s'ouvrit sur une cellule creusée dans la roche.
L'odeur devint écrasante. Anya dut porter sa manche à son nez.
Une silhouette était enchaînée au mur du fond, assise sur une paillasse rongée par l'humidité. Les chaînes, épaisses, étaient attachées à des anneaux de fer scellés dans la pierre. La personne ne bougea pas à leur arrivée, ne leva pas la tête. Ses cheveux gris, longs et emmêlés, tombaient comme un rideau de lierre mort devant son visage. Sa robe n'était plus qu'un lambeau informe.
« Elara », dit Voss, d'une voix qui n'avait plus rien de militaire.
La femme leva lentement la tête. Ses yeux, d'un bleu éteint par des années de ténèbres, se fixèrent sur Anya avec une intensité qui fit reculer la princesse d'un pas.
« Tu as mis l'anneau », dit-elle. Sa voix était un souffle râpeux, comme des feuilles mortes que l'on frotte. « Enfin. »
Anya sentit un frisson lui parcourir la nuque. « Vous me connaissez ? »
« Je t'ai vue naître, enfant. J'ai tenu ta main quand tu as fait tes premiers pas. » Elara émit un son qui ressemblait à un rire, mais qui sonnait creux. « Ta mère n'a jamais voulu que tu saches. Bien sûr. Nous avons tous gardé ses secrets. »
Kael s'avança, la main toujours sur son épée, les yeux fixés sur les chaînes. « Dix ans. Vous l'avez retenue captive pendant dix ans ? »
Voss ne répondit pas tout de suite. Il fit un pas vers la cellule, et pour la première fois, Anya vit quelque chose de vulnérable dans sa posture rigide. « Je l'ai cachée. J'ai fait croire à sa mort, à sa disparition. » Sa voix se brisa presque. « C'était la promesse que j'avais faite à votre mère. »
« Une promesse qui consistait à laisser une femme croupir dans une cave ? » La voix de Kael était glaciale.
Elara secoua la tête, ses chaînes cliquetant doucement. « Le commandant ne m'a jamais fait de mal. Il m'a sauvée. Par deux fois, on a cherché à me faire taire. Quand on comprend que tu es la seule capable de soigner un certain mal, tu deviens une cible. » Elle leva son visage vers Anya, les yeux soudain plus clairs. « Ta mère ne mourait pas de maladie. Elle mourait de ton sort. »
Le mot tomba dans le silence comme une pierre dans une eau sombre.
« Mon sort », répéta Anya.
« La malédiction, princesse. Celle que tu portes. Elle était destinée à ta mère. Le sorcier de la cour — celui qu'on appelle encore aujourd'hui le conseiller Veyre — avait convoité la faveur de la reine. Elle l'avait refusé. » Elara respira avec difficulté, une inspiration douloureuse. « Il l'a maudite. Mais ta mère était plus rusée que lui. Elle a détourné le sort sur toi. L'enfant à naître, le sang de son sang. La malédiction a cherché un autre hôte, et elle l'a trouvé dans tes veines. »
Anya vit le sol de la cellule se brouiller devant ses yeux. L'ombre de son corps semblait onduler sous la lumière vacillante des bougies. Voilà ce que sa mère avait fait, alors. Voilà ce que le commandant avait su, lui aussi, toutes ces années.
« Elle a pris ma mémoire », chuchota Anya. « Pas la sienne. Le prix à payer est tombé sur moi. »
« Tu ne perds pas seulement tes souvenirs. Tu perds la capacité de te souvenir du passé pour mieux pouvoir te protéger. Chaque jour, tu renais sans savoir qui t'envie, qui te hait, qui te veut du mal. » Elara ferma les yeux un instant. « C'était la façon de sa malédiction de la frapper au plus profond. Ta mère n'a pu que la dévier, pas la détruire. »
Kael s'accroupit devant Elara, à hauteur de ses yeux. Ses traits étaient tendus, mais sa voix était douce. « Vous le savez — comment briser le sort ? »
Elara regarda Anya avec une lueur étrange. « Le sorcier a fixé sa volonté dans un objet. Le cercle des sorts exigait un ancrage matériel. Un anneau, qu'il portait toujours au doigt. Il l'a caché dans le palais avant sa mort. »
Anya sentit son cœur se serrer. Elle ouvrit la bouche, mais aucune parole n'en sortit.
Voss murmura : « Veyre est mort il y a douze ans. Son anneau n'a jamais été retrouvé. »
« Parce qu'il n'a pas été caché par un mort », répondit Elara. Sa voix n'était plus qu'un fil, mais chaque mot tombait avec un poids terrible. « Il a été confié à quelqu'un qui vit encore dans ces murs. Quelqu'un que la princesse connaît. Quelqu'un qu'elle aime. »
La cellule se tut. Anya entendait les battements de son propre cœur, trop lents, trop lourds.
« Qui ? » demanda-t-elle.
Elara ouvrit les yeux. Dans la pénombre, ils brillaient avec une intensité presque surnaturelle.
« Trouve le détenteur de l'anneau, princesse, et tu trouveras la source de ta nuit. Mais dépêche-toi. Le soleil se couche derrière les remparts, et la porte de ta mémoire va bientôt se refermer pour une nouvelle journée. »
Sire, le temps des confidences est révolu. L'heure du choix est venue.
Un bruit résonna soudain en haut de l'escalier, un pas feutré, puis un autre. Kael dégaina son épée dans un froissement d'acier, son regard foudroyant Voss.
« Vous nous avez conduits dans une souricière ? »
Voss ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés sur l'escalier, et son visage avait pâli.
Un troisième pas. Puis une voix familière descendit vers eux, portée par l'ombre.
« Commandant. Je savais que vous me cachez quelque chose. »
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