Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 27: The Unspoken Confession
La salle de bal roulait encore sous les rires et les violons quand Anya sentit une main se poser sur son coude. Elle se retourna, troublée, croyant voir Kael, mais ce fut le visage de Voss qui surgit de l’ombre des colonnes, livide, les traits tirés comme un homme qui porte un poids trop lourd pour ses épaules.
« Majesté, murmura-t-il, il faut que je vous parle. Seule à seul. »
Anya jeta un regard vers le prince du Sud, occupé à converser avec un ministre, et vers son père, rayonnant au centre de la salle. Elle avait accepté de jouer la comédie de la guérison, mais chaque minute passée dans cette mascarade lui coûtait. Elle hocha la tête, sans un mot.
Voss la mena par un passage dérobé derrière les tapisseries, dans une petite antichambre où les bougies mouraient lentement. Là, il tomba à genoux.
Le geste fut si brusque qu’Anya recula.
« Commandant, relevez-vous. C'est indigne de votre rang.
— Je n'ai plus de rang, princesse. Je n'ai plus d'honneur. »
Il leva vers elle un visage défait. Anya avait vu Voss au combat, dans les conseils, devant les portes de la chambre royale. Jamais elle ne l'avait vu pleurer. Pourtant, des larmes coulaient maintenant le long de ses joues creusées.
« C'est moi, dit-il. C'est moi qui ai tué votre mère. »
Le mot tomba entre eux comme une lame.
Anya entendit le bruit de son propre souffle, soudain trop fort dans le silence de la pièce. Ses doigts trouvèrent le vide à son cou là où le médaillon pendait autrefois — mais non, elle ne se souvenait plus du médaillon. Le vide était plus ancien. Le vide était sa mère.
« Que… » Sa voix se brisa. « Que dites-vous ? »
Voss baissa la tête. « Il y a dix ans, Malachar — Terrow, ce démon — en voulait à la reine. Elle l'avait écarté du conseil. Elle voyait clair dans son jeu. Il a préparé sa vengeance, et je fus l'instrument de sa chute. Un ordre falsifié, un message que je devais transmettre, et j'ai conduit votre mère dans un piège dont elle n'est jamais sortie. » Il leva les yeux, suppliant. « Je ne savais pas. Je jure devant les dieux que je ne savais pas. Mais quand j'ai compris, elle agonisait déjà, et je n'ai rien dit. J'ai laissé Malachar lui voler son souffle, et j'ai scellé la vérité dans ma lâcheté. »
Anya tremblait. Le plancher semblait se dérober sous elle. Elle chercha un mur, une chaise, quelque chose de solide, et trouva seulement le froid du marbre contre son dos.
« Vous avez servi mon père pendant dix ans, dit-elle, la voix blanche. Vous avez veillé sur moi.
— Pour me racheter, oui. Chaque jour, j'ai cru racheter mon silence. Mais ce soir, j'ai vu votre visage quand vous avez lancé votre médaillon sur le sorcier, et j'ai compris qu'aucun service, aucune loyauté, aucune traîtrise silencieuse ne pourrait jamais laver ce que j'ai laissé faire. »
Anya ferma les yeux. Derrière ses paupières, des images qu'elle ne possédait plus flottaient comme des fantômes — une femme aux cheveux clairs, un parfum de lavande, des mains qui traçaient des runes dans ses cheveux. Elle les avait vues ce matin-là dans le grimoire, dans les notes d'Elara, mais elle ne les reconnaissait pas comme siennes. Sa mère lui était étrangère et pourtant, cette étrangère lui avait donné sa vie pour lever le poids d'une malédiction. Et l'homme à genoux devant elle était la raison pour laquelle cette femme n'avait pu que mourir pour la sauver.
Rouvrant les yeux, elle le regarda avec une clarté glaciale.
« Vous me demandez pardon.
— Je vous demande rien, Majesté. Je vous offre la vérité, et ma vie si vous la réclamez.
— La vie que vous m'offrez, dit-elle lentement, c'est la vie que vous avez volée à ma mère. »
Voss ne répondit pas. Il resta courbé, attendant le verdict.
Une porte grinça. Kael entra dans l'antichambre, l'épée à demi tirée, le visage marqué de douleur. Il s'arrêta net en voyant la scène. Pendant une seconde, Anya lut dans ses yeux tout ce qu'il savait — parce qu'il savait. Il savait, et il était venu.
« Vous étiez là, dit-elle. Vous avez entendu.
— Oui.
— Et vous comptiez me le dire quand ? »
Kael baissa son arme. « Ce soir. Cette heure. Je cherchais le courage de vous arracher ce poids avant que la nuit ne vous l'arrache à moi. »
La colère monta soudain en Anya, brûlante et injuste. Elle était fatiguée de porter des secrets qui n'étaient pas les siens, fatiguée d'apprendre la vie des autres comme une étrangère dans son propre sang, fatiguée qu'on lui donne des fragments de vérité après minuit quand le jour suivant effacerait jusqu'à la question.
« Vous auriez dû me le dire avant, dit-elle. Avant de me faire croire qu'il restait des gens honorables dans cette cour.
— Il n'y en a plus, dit Kael, et c'est peut-être la seule chose que je peux honnêtement vous offrir. Mais je reste. Vous pouvez me chasser, me maudire, me déchirer jusqu'à l'os, je resterai. Cette malédiction n'est pas la vôtre à porter seule. Je n'ai pas votre mémoire, mais j'ai vos nuits, et je les veux. Toutes. Même celles qui vous effaceront de moi. »
Anya le dévisagea. Sa blessure à l'épaule saignait à travers le bandage sommaire, et pourtant il se tenait devant elle comme un rempart. Elle éprouva une chose étrange, un élan qu'elle ne savait pas nommer, un souvenir qu'elle n'avait pas encore vécu.
Elle se tourna de nouveau vers Voss, toujours agenouillé, et laissa la douleur durcir en justice.
« Relevez-vous, commandant. Je ne vous tue pas. Je ne vous pardonne pas. Mais la mort serait une sortie propre, et vous n'avez pas droit à la propreté. Vous irez devant mon père, et devant le conseil, et vous direz ce que vous venez de me dire. Vous dévoilerez le rôle de Terrow dans la mort de la reine. Et puis, vous servirez la vérité, parce que c'est le seul avenir que je peux vous accorder. »
Voss se releva lentement. Quelque chose dans sa posture avait changé — un soulagement étrange, presque lumineux.
« Il me tuera, dit-il simplement. Ou il l'essaiera.
— Alors vous mourrez en ayant dit la vérité. C'est plus que vous méritez, et plus que beaucoup n'auront jamais. »
Voss hocha la tête. Il salua d'une main tremblante, et sortit sans un mot, laissant Anya et Kael face à face sous la flamme mourante des bougies.
Elle se laissa tomber sur un banc de pierre. Ses mains tremblaient. « Demain, dit-elle, je ne me souviendrai d'aucun de vous. Demain, je serai une inconnue à qui l'on racontera que mon meilleur ami a tué ma mère et que mon garde a tout entendu. Comment est-ce que je peux bâtir une justice sur des fondations qui s'effondrent chaque nuit ? »
Kael s'accroupit devant elle, prenant ses mains glacées dans les siennes. « Vous n'avez pas besoin de vous souvenir pour faire ce qui est juste. Le ledger, vos guides, Elara — ils vous porteront quand votre mémoire défaille. Et moi, je vous porterai quand eux aussi s'effaceront. »
Anya leva les yeux vers lui. Pour la première fois, elle vit l'homme derrière le titre — un loup solitaire fatigué de courir, un homme qui avait choisi de rester.
Sa blessure était sombre et profonde. Elle effleura le tissu humide du bout des doigts.
« Il faut soigner ça, dit-elle.
— D'abord, dit-il, il faut vous sortir d'ici avant que la nuit ne vous prenne. Voss va parler à votre père — quand minuit sonnera, Terrow reviendra peut-être chercher ce qu'il a perdu. »
Il se releva, l'aida à se lever. La salle de bal continuait de chanter au loin, indifférente aux fractures qui s'ouvraient en dessous.
Anya retint son souffle. Dans le silence, elle entendit quelque chose — un bruit qu'elle connaissait sans le connaître, un frottement métallique contre la pierre, venant du corridor derrière eux.
Kael avait déjà saisi son épée.
Une ombre se dessina dans l'embrasure. Petite. Familière. Elara, sortie de sa cachette les yeux écarquillés, le souffle court, et dans ses mains ouvertes, une boucle d'argent brisée : le reste du médaillon d'Anya, qu'elle avait rapporté comme un enfant rapporterait une pierre tombale.
« Majesté, murmura-t-elle, regardez. Il y a un nom gravé à l'intérieur. Un nom que la reine a laissé pour vous. Et une date. Une date que je pensais impossible. »
Anya prit les fragments. Au creux de sa paume, la lumière des bougies révéla l'inscription :
*Pour Anya, née deux fois.* *Quand tu liras ceci, la vérité aura été volée.* *Va voir la fosse aux roses. Sous les racines du vieux rosier, tu trouveras ce que j'ai caché pour toi.*
Le papier trembla entre ses doigts.
Elle ne savait pas où se trouvait la fosse aux roses. Mais quelque part dans une mémoire qu'elle ne possédait plus, son cœur se mit à battre plus fort.
« Nous devons trouver un rosier », dit-elle.
Kael la regarda, et dans ses yeux, elle vit cette chose étrange et nouvelle — pas un ordre, pas une obligation. Une promesse.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.