Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 4: The First Ledger
La porte de la tour ouest se referma derrière eux avec un grincement sourd, comme si le château lui-même scellait leur secret. La torche de Kael vacillait, envoyant des ombres danser sur les pierres humides du couloir.
Vous devez manger, dit-il en descendant les marches, sa voix si basse qu’elle se réverbérait à peine.
Je ne peux pas. La note. Pas avant midi. Anya serra les pans de sa cape de voyage, un vêtement de servante que Kael lui avait procuré par on ne sait quel miracle. Mais elle le regardait avec une faim qui n’avait rien à voir avec le pain.
Kael s’arrêta, pivota. Le reflet de la flamme sculptait ses traits fatigués. Il tira de sa chemise un petit carnet de cuir râpé, fermé par une lanière nouée.
Il forçait ses mots, comme s’il craignait qu’elle les emporte.
Je ne serai pas là demain matin. Enfin si, je serai là, mais vous ne me reconnaîtrez pas. Vous ne savoir pas pourquoi un soldat se tient dans vos appartements.
Anya croisa les bras, un geste de défi qu’elle savait apprendre depuis des années. Et donc ?
Donc, je vous propose un marché. Chaque soir, je vous écris la journée. Chaque matin, je vous la lis. Ainsi, vous ne dépendrez pas d’un souvenir vague, mais d’un compte rendu, d’une main étrangère. Il poussa le carnet vers elle. Une mémoire.
Elle le prit comme on reçoit une lame sur la paume ouverte — avec méfiance, avec douleur, avec respect. Elle le feuilleta. Vide. Quarante pages, à peine. L’idée que sa vie tiendrait dans quarante pages la fit rire, un rire amer qui sonna faux sous la voûte.
Et la vérité n’est-elle pas à l’ouest ? dit-elle, relevant les yeux. Pourquoi noter ce que le couloir pourra me montrer ?
Parce que la vérité dans une chambre verrouillée ne protège pas votre esprit pendant les douze heures d’absence où vous parlerez, mangerez, sourirez à des gens qui vous mentent. Il marqua une pause. Et parce que la femme qui a tenu ce carnet le tenait sur les genoux d’une enfant qu’elle aimait plus que le royaume.
Il avait dit cela sans la regarder, et Anya sentit une pointe froide dans sa poitrine. Sa mère ? Sa m’a écrit ?
Elle vous a écrit, oui. Même le carnet est d’elle. Je vous l’ai ramené avec le médaillon, du même endroit où il avait été caché.
Anya fixa les coutures de cuir, usées par les doigts d’une autre. Elle l’ouvrit à nouveau, au hasard, et trouva des lignes minuscules, décolorées par l’âge, à la marge d’une page. Une écriture fine, appliquée, enfantine.
Je me souviens. Trois jours. Trois jours et une dispute.
Sa main se crispa. Elle leva les yeux, tout à coup ailleurs.
Trois jours, répéta-t-elle. J’ai besoin de vous dire quelque chose, et il faudra que vous le mettiez dans ce carnet de ma main ou de la vôtre, mais il faut le dire avant qu’il ne soit trop tard. Ma mémoire me rend une scène, fragmentaire, mais brûlante. Elle vit le visage de son père, congestionné par la colère, des oreilles rougies de rage. Sa voix où le dégoût perçait une dignité royale.
Elle tendit la main, saisit le linge de manche de Kael.
Le Roi — mon père — nous nous sommes violemment opposés il y a trois nuits. Je ne me souviens pas du sujet. Je me souviens que j’ai crié, que j’ai frappé du poing sur la table, que les verres ont tremblé. Ici, elle porte la main à sa tempe. Et ensuite — blancheur. Rien. Cette trouée, comme si mon esprit avait été lavé à l’acide. Le reste de la soirée m’a été volé, et mon frère Marius, le lendemain, portait un pansement à la main.
Kael se fit attentif. Il ne l’avait jamais vue si proche, si vivante dans le souvenir en même temps que perdue.
Vous pensez que c’est la nuit où votre mémoire a été prise ? D’abord le cachais-vous ?
Je pense que ce que j’ai dit ou fait cette nuit-là a poussé le verrou. Et je sais une chose étrange — je crois que c’est lié à ce que ma mère a enfermé à l’ouest. Elle se souvint du soupçon dans la voix de son frère, qui ce matin-là avait répété malade, verre, bêtise, comme un texte appris.
Kael sortit un crayon de sa botte, lentement, comme pour ne pas effaroucher la révélation. Il ouvrit la première page du carnet.
Racontez-moi tout ce qui vous reste de cette soirée. Chaque image, même floue. Chaque mot échangé. Anya se mit à parler, d’abord par fragments, puis par blocs, et il écrivait — vite, sans la quitter des yeux plus que nécessaire.
Elle aurait voulu se souvenir de quoi elle avait accusé son père. Elle revoyait les mots sur ses lèvres, le goût des larmes dans sa gorge, le geste brutal, le coude jeté vers l’onguent sur la cheminée — et puis plus rien. Comme si quelqu’un avait coupé le fil de la lanterne.
C’est tout, murmura-t-elle. Des éclats. Kael griffait encore. Quand il se leva, le carnet fermé dans sa paume, elle vit une heure sur son visage — le décalage entre ce qu’il écrivait et ce qu’elle ressentait se lisait dans l’usure de sa mâchoire.
Il scella la boucle, puis le glissa dans une poche de sa tunique.
Ce soir, avant minuit, je vous remettrai le carnet annoté. Si vous l’avez aussi sur vous quand la nuit tombera, vous pourrez le lire à la première heure au réveil, en cachette de Marius. Il hésita. Mais je vous préviens : ce matin, vous ne m’avez pas écouté. Vous avez failli boire l’infusion que Voss vous a offerte.
Anya déglutit. Elle ne s’en souvenait pas. Cette phrase s’enfonçait dans elle comme un clou.
Alors vous serez mon lecteur. Chaque matin, une porte, une tasse, une litanie.
Les pas de Kael firent écho dans l’escalier tournant, et un silence les recouvrit — presque un accord. Puis une lumière jaune parut en bas, portée par un valet qui ne les vit pas, et ils s’enfoncèrent plus avant dans l’ombre.
Ils marchèrent en parallèle par les galeries de service jusqu’à la cloison qui séparait les appartements de la princesse des cuisines. L’air sentait la soupe froide et la cire. Anya s’arrêta avant de passer la lourde tenture.
Kael, dit-elle. Une question. Si ma mémoire vous a été donnée chaque jour à lire, pourquoi n’êtes-vous pas plus acharné à me convaincre de mon état ? Vous avez dit que j’ai un esprit fermé. Que vous me servez uniquement pour que je ne devienne pas folle d’un cachot que le jour ne garde pas.
Il s’arrêta, secoua la tête. Sa main serrait si fort la torche que les jointures blanchissaient.
Parce que vous ne m’avez pas embauché pour vous soigner. Vous l’avez fait pour que je vous montre comment vous trompez tout le monde — comment vous vous construisez un exutoire, une alliée en vous-même que même le sort ne peut pas lire. Et si je vous avais dit que j’étais votre ami dès le début, vous ne m’auriez jamais suivi à l’ouest.
Un léger bruit — comme des pas étouffés de l’autre côté du mur des cuisines — les fit se taire. Kael plaqua une main sur la flamme, et l’obscurité fut pleine et soudaine. Quand le bruit s’éloigna, il se pencha vers elle, son souffle chaud sur son front.
Anya. Vous avez dit que vous vous êtes disputée avec votre père il y a trois nuits. Ce soir, en lisant vos mots de demain, je crois que vous comprendrez une chose. Cette nuit-là — vous avez demandé à votre mère pourquoi elle vous avait caché l’existence du médaillon. Et elle a répondu : « Parce qu’elle t’a volée avant que tu puisses m’entendre. »
Sa bouche trembla. Il continua, plus bas :
Votre mémoire n’est pas seulement ailleurs, princesse. Elle a été prise par quelqu’un qui veut que vous oubliiez pourquoi vous avez demandé à déterrer la tombe de votre mère.
Anya fit un pas en arrière, le dos contre le mur de pierre. Sa main vola vers le vide entre sa poitrine et sa gorge, là où le médaillon ne pendait plus.
La tombe se trouve maintenant ouverte, sous vos ordres, dit-il. La garde l’a scellée avant que je puisse voir l’intérieur. Mais le sceau de cire qu’ils ont apposé porte le même anneau que celui de Marius. Si vous voulez la vérité avant minuit, il faudra d’abord passer par mon corps.
Il tourna les talons et disparut dans la pénombre, laissant Anya seule contre le mur, le goût du cuivre dans la bouche — l’odeur d’une bêche sur de la terre fraîche, et le souvenir fantôme de sa mère penchée sur un berceau vide.