Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 30: The King's Study
Le couloir était désert, mais chaque pas de Kael résonnait comme un coup de tonnerre aux oreilles d’Anya. Elle avançait près de lui, le souffle court, sa robe de soie bleue étreignant ses hanches tandis qu’elle guidait son regard sombre du bout des doigts sur les panneaux de chêne ornés de glycines sculptées. Elle n’avait pas besoin de vérifier que le garde la suivait : sa présence, chaleureuse et pesante, lui brûlait le dos comme un souvenir qu’elle ne savait pas encore nommer.
— La porte est au bout. Deux gardes seulement entre l’aile royale et l’étude. Le changement a lieu dans une dizaine de minutes.
Kael murmura, la main posée sur la garde de son épée, le visage tendu par la douleur mal dissimulée de sa blessure.
— Nous avons moins de temps que ça. Si le roi revient de la salle de bal plus tôt…
— Il ne le fera pas. Le prince du Sud a exigé une troisième valse.
Anya fit glisser une épingle de sa coiffure et s’accroupit devant la serrure de la porte dérobée que lui avait indiquée Elara des années plus tôt, alors qu’elle n’était qu’une enfant jouant à cache-cache dans les murs du palais. La clé, oubliée dans un pot de fleurs aux fenêtres de la galerie d’hiver, lui avait toujours semblé un jouet. Aujourd’hui, elle était un hochet d’acier froid entre ses doigts.
Le mécanisme céda avec un claquement sourd. Anya poussa le panneau, et l’air chargé d’encens et de vieux parchemin les enveloppa.
L’étude du roi était une caverne de velours et de laiton. Des rayonnages montaient jusqu’à la voûte lambrissée, croulant sous des volumes reliés de cuir fauve et des cartes roulées comme des parchemins sacrés. Un bureau massif en ébène trônait au centre, encombré de lettres cachetées, d’encriers et d’une sphère armillaire en bronze patiné. La lumière de la lune, filtrée par des vitraux représentant des lions héraldiques, dessinait des mares d’argent sur le tapis d’Orient.
Anya s’immobilisa. Son regard glissa sur les murs, effleura les tapisseries, puis se figea sur le large portrait de la reine Isolde qui dominait la cheminée. Sa mère y souriait, jeune, insouciante, un éventail de nacre à la main. Un an avant sa mort.
— Elle était belle, murmura Kael, à son côté.
— Elle était ma mère.
Anya détourna les yeux, avala la boule d’émotion qui lui serrait la gorge. Son esprit tambourinait encore des fragments de la crypte — la main de sa mère dans la sienne, son parfum de rose et de cire, puis ce voile noir qui avait recouvert son cœur lorsqu’elle avait compris que l’homme qui l’avait élevée n’était peut-être pas son père. Elle n’avait pas de temps pour le chagrin. L’aube n’était pas loin.
— Elara a dit que le sceau de la reine était le déclencheur. Le roi a caché sa réplique dans un endroit qu’il croyait sûr et symbolique.
Kael fit le tour du bureau, passant une main précautionneuse sur les tiroirs. Il grimaça.
— Pas de serrure visible. Un piège, peut-être.
— Le portrait.
Anya s’approcha de la cheminée, les yeux rivés sur les yeux clairs de sa mère. Pourquoi le regard du peintre avait-il attrapé cette lueur, cet éclat de défi dans l’iris ? Elle tendit la main et pressa la paume contre le cadre doré, là où l’inscription gravée en vieux runique s’écaillait : *« À ma reine, lumière de mes jours.»*
Rien.
Elle fit glisser ses doigts le long de la moulure, cherchant une aspérité, un relief, un artefact qui céderait. Son index trébucha sur une petite saillie de bronze dissimulée sous une feuille d’acanthe. Elle appuya, et un déclic claqua dans l’épaisseur du mur.
Le portrait pivota lentement, révélant un renfoncement sombre. À l’intérieur, posé sur un coussinet de velours pourpre, un anneau d’or reposait, massif, orné d’un grenat en forme de goutte. Sa jumelle exacte, le miroir du médaillon qu’avait brisé Malachar la veille.
Anya retint son souffle.
— Le second sceau.
Elle tendit la main, mais Kael la retint d’une poigne ferme.
— Attends. Un piège, peut-être. Le roi n’aurait pas laissé son talisman sans protection.
Elle se figea, le cœur battant. Une fine croûte de poussière recouvrait le velours, mais pas l’anneau. Comme si une main frottait souvent la pierre. Comme si quelqu’un venait ici pour le toucher, encore et encore.
Le souvenir lui revint en lambeaux, une phrase lue dans le journal de sa mère, à moitié effacée : *« …il garde la mienne contre sa poitrine, comme s’il pouvait retenir mon âme dans l’or. Il croit que j’ai trahi, que je l’ai dérobée à notre alliance… »*
Anya avala sa salive.
— Il venait ici. Chaque jour, peut-être. Pour regarder ce qu’il a perdu, ou ce qu’il croit avoir perdu.
Kael relâcha son bras, mais garda l’autre main posée sur l’épée. Il jeta un œil par-dessus son épaule vers la porte de chêne.
— Il faut prendre l’anneau et filer. Avant que le bal ne se termine.
Elle acquiesça. Ses doigts effleurèrent le métal froid. Rien ne les repoussa. Aucun éclat de magie hostile, aucune brûlure. L’anneau se souleva dans le creux de sa paume, trop léger pour un objet qui pesait si lourd sur le destin du royaume.
— C’est trop simple.
Kael eut à peine le temps d’émettre un grondement sourd. La porte de l’étude s’ouvrit dans un soupir de bois huilé. La silhouette du roi Édouard se découpa dans l’embrasure, silhouette de colosse taillé dans un roc ancien, la couronne de lauriers d’argent serrée sur un front buriné de fatigue. Son manteau de cérémonie tombait en cascade de velours bleu nuit, taché aux manches de poussière de la salle de bal, mais son regard, lui, était d’un acier qui ne connaissait pas le bal.
Il s’arrêta. Ses yeux glissèrent du visage rougi d’Anya, les doigts encore enroulés sur l’anneau, à Kael, la main crispée sur la garde de son épée. Un lourd silence tomba, chargé de cire chaude et d’orage contenu.
Anya ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.
Elle avait préparé des mensonges, des demi-vérités, des suppliques. Elle avait repassé dans sa tête les mots qu’elle dirait à l’homme qu’elle avait cru son père, les mots qu’elle avait forgés dans la crypte, dans la douleur d’une filiation arrachée. Mais face à lui, dans la lumière spectrale du portrait de sa mère, les phrases s’étaient changées en cendres.
Le roi fit un pas. Puis deux. Ses bottes martelèrent le tapis d’Orient. Son regard s’abaissa vers l’anneau, vers les doigts de sa fille, qui se refermèrent instinctivement dessus comme pour le protéger.
Il parla enfin, d’une voix de caillou roulé par un fleuve souterrain :
— Vous n’auriez pas dû venir ici.
Kael fit un pas en avant, s’interposant d’un geste réflexe. Le roi n’eut pas un battement de cils.
— Retire ton épée, enfant. Tu es blessé, et je n’ai pas envie de devoir t’expliquer à ta confrérie pourquoi tu ne finiras pas l’hiver.
Anya secoua la tête, surprenant même Kael par la fureur qui incendia sa voix :
— L’anneau. C’est un sceau du médaillon, n’est-ce pas ? Vous saviez, pour la malédiction. Vous saviez que cet anneau l’ancrait en moi, que chaque nuit ce que je vivais s’effaçait, et vous n’avez rien dit. Rien fait.
Le roi ne détourna pas le regard. Mais ses épaules, si larges qu’elles semblaient porter le poids des lourdes tentures du trône, s’affaissèrent d’un cran.
— Je savais, oui.
L’aveu tomba comme une pierre dans une eau croupie. Anya eut un mouvement de recul.
— Comment… depuis quand ?
— Depuis le premier jour. Depuis que ta mère, sur son lit de mort, m’a fait jurer de garder ce secret pour te protéger.
Sa voix s’étrangla. Pour la première fois, Anya vit une fêlure dans l’armure de marbre, une fissure d’humanité dans le visage de celui qui régnait sur le royaume d’hiver.
— Le sorcier m’avait promis de soigner son mal en échange d’une concession. J’ai refusé. Il a répondu en liant ta mémoire à l’anneau, en te volant chaque jour pour que tu ne découvres jamais la vérité.
Kael serra les mâchoires.
— La vérité ? Vous voulez dire que la reine n’a jamais trompé…
Le roi ferma les yeux.
— Malachar l’a fait accuser. Il a fabriqué des lettres, des rendez-vous. J’ai été aveugle et sot. Et quand elle est morte, j’ai compris trop tard.
Il fit un pas de plus, tendit une main tremblante — non vers l’anneau, non vers Anya, mais vers le portrait de sa reine, comme s’il pouvait la toucher à travers la toile.
— Je suis un homme qui a passé dix ans à se détester d’avoir invité le démon dans notre maison.
Anya sentit son monde basculer sur ses gonds, encore une fois. La colère s’écroula en poussière, et quelque chose de plus fragile, de plus cassant prit sa place. Elle regarda l’homme qui l’avait élevée, qui l’avait serrée contre lui lorsqu’elle avait crié en voyant sa mère s’en aller dans les flammes du crépuscule, et elle vit, pour la première fois, non un tyran ni un complice, mais un prisonnier de la même cage.
Le roi chancela. Sa main retomba le long de son corps, un poids trop lourd à porter. Anya s’élança, presque instinctivement, ses doigts s’accrochant à la manche de velours comme si elle pouvait retenir ce qui lui échappait, encore un père au bord du gouffre.
Mais il s’effondra. Ses genoux frappèrent le sol dans un bruit mat et sourd. Sa couronne d’argent roula sur le tapis.
Dans le silence qui suivit, au-dessus de l’épaule du roi prostré, Anya distingua, gravée en lettres minuscules sur le contre-porche du renfoncement du portrait, une seconde inscription runique qu’elle n’avait pas remarquée.
*« Si tu tiens ceci, je n’ai jamais tenu ma promesse. Cherche le tombeau de l’enfant sous l’aile d’hiver. »*
Mais le roi leva un visage ravagé vers elle, des larmes argenteuses sillonnant les rides de sa joue, et murmura :
— Il n’est pas trop tard pour toi, ma fille. Prends l’anneau. Brise le sceau. Et si tu veux connaître la vérité sur ta naissance, cherche les fragments du médaillon là où Malachar ne pourra jamais les trouver.
Son souffle se fit plus court, plus saccadé.
— Dans son propre cœur.
Puis il ferma les yeux, et son corps s’affaissa dans les bras d’Anya, inconscient.
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