Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 35: Aftermath of Dawn
La lumière grise de l’aube filtrait à travers les vitraux brisés de la salle du trône, dessinant des losanges pâles sur les dalles de marbre. Anya était assise au pied de l’estrade, les jambes repliées contre sa poitrine, les deux anneaux serrés dans son poing fermé. Sa robe était déchirée, maculée de suie et du sang séché de Kael.
Elle ne se souvenait de rien.
Ou presque. Des éclats, des bribes — un éclair blanc, la voix de sa mère, l’odeur de l’ozone après l’orage. Malachar. Le nom lui-même semblait flotter dans sa mémoire comme un caillou au fond d’une rivière, visible mais hors d’atteinte.
« Tu es réveillée. »
Elle leva les yeux. Kael se tenait dans l’embrasure, le bras droit en écharpe contre sa poitrine, le visage gris de fatigue mais les yeux clairs. Il tenait contre lui le grand registre à couverture de cuir noir — *Le Grand Livre*, celui dans lequel il consignait chacune de ses journées depuis près d’un an.
— Quel jour sommes-nous ? demanda-t-elle, la voix rauque.
— Le trente-cinquième jour de votre garde, Votre Altesse. Le matin du premier jour d’un monde sans Malachar.
Elle fronça les sourcils. « Sans Malachar » — l’expression sonnait étrange, comme un mot qu’elle aurait entendu dans un rêve.
— Je ne... Elle baissa les yeux sur les anneaux. Deux lourds cercles d’or, chacun serti d’une pierre sombre, presque noire. L’un avait appartenu à sa mère. L’autre à une reine morte depuis des siècles. Elle les avait trouvés — elle en était sûre, d’une certitude viscérale — mais le comment et le pourquoi lui échappaient.
— Je me souviens de la poussière, dit-elle lentement. Et de toi qui saignais.
Le sourire de Kael fut si bref qu’elle faillit le manquer. Il s’avança, boitant légèrement, et s’agenouilla devant elle avec une peine évidente. Il posa le registre sur ses genoux.
— C’est pour cela que je suis ici, dit-il. Pour que vous n’ayez jamais à vous demander.
Il ouvrit le livre. Les pages étaient couvertes de son écriture serrée, des marges annotées de ses propres notes, de croquis rapides de visages et de plans. Anya avait lu ce registre cent fois au cours des derniers mois — chaque matin, elle l’ouvrait et se redécouvrait. Mais jamais elle ne l’avait vu le lire à voix haute.
— Je peux vous raconter hier, si vous le souhaitez. Tout ce qui s’est passé depuis votre réveil dans cette même salle, hier juste après minuit.
Elle acquiesça, les doigts crispés sur les anneaux.
Et Kael commença.
Il parla de la fureur de Malachar, surgi des ténèbres comme une fumée noire, exigeant les anneaux. Des ombres qui couraient le long des murs, formant des lames et des crocs. De Voss — le vieux capitaine, fidèle jusqu’au bout — qui avait tenu le couloir du nord seul pendant qu’ils fuyaient.
Anya sentit son cœur se serrer.
— Voss est mort ? demanda-t-elle doucement.
— Je ne sais pas, dit Kael. La dernière fois que je l’ai vu, il tenait encore. Les gardes l’ont évacué après l’aube — ils l’ont retrouvé évanoui, adossé à la porte, l’épée brisée mais la main encore dessus. Il vivait.
Elle ferma les yeux un instant, laissa passer un souffle. Puis elle lui fit signe de continuer.
Il raconta la traversée de la salle de bal aux miroirs éclatés, les escaliers dérobés derrière la tapisserie des neuf rois, la façon dont elle avait trouvé le passage que même les servantes ne connaissaient pas. Il raconta la voix de sa mère — *laisse-la te guider* — qui l’avait conduite jusqu’à la porte de fer sous l’aile d’hiver, et la lumière qui avait jailli des anneaux frappés l’un contre l’autre.
— Vous avez crié, dit-il, la voix plus basse. Pas de peur. De douleur. Toute votre peine accumulée est sortie d’un coup — et Malachar s’est défait comme un peu de brume au soleil.
Anya regarda les anneaux dans sa paume. Ils étaient tièdes, presque vivants.
— Il a dit quelque chose, murmura-t-elle. Avant de disparaître.
Kael hésita. Puis il tourna une page et lut :
— « Tu oublieras ce jour comme tu as oublié tous les autres. Et quand tu te souviendras enfin, il n’y aura plus personne pour t’aimer. »
Le silence s’étira entre eux, plein de la poussière dorée du matin.
— Le défi, dit Anya d’une voix étrangement calme, c’est que je me souviens de lui. De son visage. De la façon dont il s’est dissous. Mais pas de la façon dont j’ai survécu à la seconde où il a lancé ce sort. Je ne me souviens pas d’avoir eu peur, Kael.
Il leva les yeux du registre, la regarda vraiment pour la première fois depuis qu’il avait commencé son récit.
— Vous n’avez pas eu peur, dit-il doucement. Vous étiez — furieuse. Pas contre lui. Contre le sort, contre les années volées, contre la main invisible qui avait écrit votre vie sans demander votre avis. Vous avez dit une phrase, juste avant de frapper les anneaux.
— Laquelle ?
— « Je ne serai plus l’histoire qu’on me raconte. »
Anya sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, comme une corde qui cédait après trop de tension. Elle ne se souvenait pas d’avoir dit ces mots — mais ils sonnaient justes, incroyablement justes. Comme une vérité qu’elle aurait connue toute sa vie sans jamais la formuler.
Elle regarda Kael, qui attendait, le registre ouvert sur les genoux, ses doigts marquant une page comme pour retenir le temps. Son bras droit pendait inerte dans son écharpe ; sa blessure à l’épaule, rouverte pendant le combat, maculait la toile d’une tache sombre. Il tenait le livre d’une seule main, l’avait tenu pendant tout le récit sans s’en plaindre, pour elle.
Pour qu’elle se souvienne.
Un an. Elle l’avait engagé au printemps dernier, sur la recommandation d’un capitaine de la garde qui le décrivait comme « loyal comme un chien et têtu comme un mulet ». Elle avait pensé : encore un soldat qui croira que mon mal est une faiblesse, encore un homme qui prendra des notes d’un air grave en attendant que je meure.
Mais les notes n’avaient jamais été des constats funèbres. C’étaient des cartes, des chemins, des preuves. Chaque matin, quand elle se réveillait comme une étrangère dans son propre corps, il était là — avec le livre, avec les dates, avec les couleurs du passé. Il avait passé un an à reconstruire patiemment la femme qu’elle était, non pas pour la préserver comme une relique, mais pour lui rendre sa souveraineté.
Kael était la mémoire qu’elle n’avait jamais eue.
— Kael. Elle posa les anneaux sur le marbre, entre eux, et se pencha pour prendre son visage entre ses mains. Les gestes sans préméditation, comme une eau qui trouve son niveau. Merci.
Il sembla se figer, surpris — non par la proximité, mais par la gratitude. Elle se rendit compte qu’elle ne l’avait peut-être jamais remercié. Pas ainsi, pas avec les yeux ouverts, pas avec toute sa présence.
— C’est mon devoir, commença-t-il, mais elle secoua la tête.
— Non. Ce n’est pas ton devoir. C’est ta générosité. Un devoir, on l’accomplit avec méthode. Toi, tu l’as fait avec — elle chercha le mot — amour.
Il ne nia pas. Il ne se recula pas. Il resta là, un homme épuisé, blessé, qui avait passé la nuit à se battre et le matin à raconter — et il ne détourna pas le regard.
— Depuis quand ? demanda-t-elle doucement.
— Depuis le premier soir, dit-il. À minuit, quand vous avez ouvert le livre et que vous avez ri d’une note que j’avais écrite moi-même, en vous regardant ouvrir des rideaux que vous aviez déjà ouverts la veille. Vous ne vous souveniez pas du geste, mais vous vous en souveniez avec vos mains. Et je me suis dit qu’on ne pouvait pas passer sa vie à pleurer ce qu’on oublie. On pouvait choisir de célébrer ce qui revient sans qu’on le sache.
Anya prit le registre, le referma doucement, et le posa à côté des anneaux.
— Je ne veux plus me cacher, dit-elle. Derrière la maladie. Derrière le lit clos. Derrière la princesse qui ne sort pas le jour par crainte d’oublier avant la tombée du soir. Le sort est brisé. Ce matin, pour la première fois depuis que je suis née, je me suis réveillée avec presque une journée entière de souvenirs — et aucun d’eux ne m’a effrayée.
Elle sourit, et ce fut un vrai sourire, sans garde.
— J’ai été une reine sans mémoire. Je serai une reine avec mémoire, ou je ne serai pas reine du tout. Mais je ne me cacherai plus jamais. Je ne veux pas que mon peuple connaisse une femme de papier et de paroles rapportées. Je veux qu’ils connaissent la femme qui frappe deux anneaux pour faire de la lumière.
Kael la contempla un long moment. Puis, de sa main valide, il prit une plume à l’encre sèche restée à sa ceinture, et la lui tendit.
— Alors écrivez-le vous-même, dit-il. Dans le livre. Le premier matin où vous ne serez plus une histoire qu’on raconte. Le premier matin où vous serez l’autrice.
Anya prit la plume. Elle ouvrit le registre à la toute dernière page — encore vierge — et écrivit, d’une encre pâle que le soleil matinal effleurait :
*« Premier jour de ma mémoire. Je m’appelle Anya. Je suis la fille d’Édouard et d’Isolde. J’ai aimé un garde sans le savoir pendant un an, et je le sais aujourd’hui. Je n’ai pas peur du soir, ni du noir, ni des ombres en moi. L’ombre, elle en avait peur de moi. »*
Elle relut les mots une fois, deux fois. Puis elle referma le livre, glissa les deux anneaux à ses doigts — l’un à l’index, l’autre à l’annulaire — et se leva. Kael se releva en grimaçant, et elle ne le laissa pas faire un geste de plus : elle passa son bras sous le sien, lentement, prudemment, comme on porte un fardeau précieux.
— Viens, dit-elle. Le roi est vivant. Voss est vivant. Le palais est debout. Nous avons une longue route avant de reconstruire — et cette fois, je la marcherai les yeux ouverts.
Ils sortirent de la salle du trône dans la lumière pleine de l’aube. Derrière eux, sur la dalle, le registre demeurait ouvert à la dernière page, l’encre encore humide.
Les servantes entreraient bientôt, verraient les dégâts, le sang, les ombres qui s’étaient dissipées. Mais ils verraient d’abord la ligne écrite au matin, comme un sillon dans une terre neuve. Et ils sauraient que quelque chose, enfin, avait commencé.
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