Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 5: The Commander's Debt
La lumière grise de l’aube rampait à travers les hautes fenêtres de la caserne quand la main de Kael se referma sur la poignée de son épée. Il ne s’était pas attendu à une visite si matinale, ni si silencieuse. Le Commander Voss se tenait dans l’embrasure de la porte, sa silhouette massive découpée contre le couloir faiblement éclairé, et son visage de pierre ne promettait rien de bon.
« Capitaine. » Le salut de Voss était à peine un hochement de tête. Il entra sans y être invité, referma la porte derrière lui d’un geste mesuré. Ses bottes laissèrent des empreintes humides sur le plancher de chêne.
Kael ne bougea pas de la table où il rangeait son équipement. « Commander. Vous êtes bien loin de vos quartiers. »
« Et vous, bien loin des vôtres. » Voss s’arrêta à trois pas, les bras croisés. « On me dit que vous avez été vu près des appartements de la Princesse. À plusieurs reprises. À des heures qui ne conviennent pas à un capitaine de la garde. »
« La Princesse m’a engagé. Elle a le droit de choisir sa protection. »
« Sa protection, oui. Pas son compagnon de jeu. » La mâchoire de Voss se serra. « La cour parle, Kael. Et ce qu’elle dit n’est pas flatteur pour vous, ni pour elle. »
Kael posa la boucle de son ceinturon, lentement, avec un calme qu’il ne ressentait pas entièrement. « Que la cour parle. Elle parle de tout et de rien. La Princesse est malade. Elle a besoin de quelqu’un qui connaît ses véritables mouvements. »
« Elle a besoin de quelqu’un qui ne lui remplira pas la tête d’idées dangereuses. » Voss fit un pas de plus. Kael vit alors l’éclat de la garde de son épée, partiellement dissimulée sous le manteau. Une garde ouvragée, ancienne, trop ornée pour un officier de la garde royale. Et dans la lumière oblique, il distingua les entrelacs gravés dans le métal.
Il connaissait ces entrelacs. Il les avait vus la veille, gravés dans la pierre de la porte interdite de l’aile ouest, sous la lune, pendant qu’Anya pressait la paume contre les runes.
« Vous ne devriez pas vous approcher d’elle, » continua Voss, ignorant le regard de Kael. « Pas après ce qui est arrivé à sa mère. Vous savez ce qu’on dit. Vous savez pourquoi le Roi a scellé cette partie du palais. »
« On dit beaucoup de choses. » Kael laissa sa voix neutre, mais son esprit travaillait déjà. Le même symbole. Sur la poignée de l’épée d’un commandant loyal, et sur la porte que la princesse devait ouvrir à minuit. Ce n’était pas une coïncidence. Cela n’aurait pas pu l’être.
« La Princesse a une faiblesse, » dit Voss, les yeux plissés. « Vous le savez aussi bien que moi. Elle oublie. Elle oublie tout. Et ce qu’elle oublie, d’autres peuvent le lui faire croire. » Il marqua une pause. « Quelqu’un pourrait la convaincre que vous la trahissez. Que vous travaillez pour un ennemi. Et ce quelqu’un pourrait avoir raison. »
Kael soutint son regard. « Est-ce une menace, Commander ? »
« Un conseil. » Voss se tourna vers la porte, puis s’arrêta. Il ne se retourna pas. « La Princesse Anya est plus fragile qu’elle ne le paraît. Et ceux qui creusent trop profond dans les secrets du palais finissent dans la fosse. Vous devriez demander à votre prédécesseur ce qu’il en pense. Si vous pouviez encore lui parler. »
La porte claqua. Les pas martelés s’éloignèrent dans le couloir.
Kael resta immobile un long moment, le regard fixé sur la porte fermée. Puis il s’approcha de la table, déplia le journal de la mère d’Anya, celui qu’elle avait utilisé pour consigner les fragments de mémoire de la princesse. Il savait qu’il devait écrire ce qu’il venait d’apprendre. Il savait que si Anya ne le lisait pas avant midi, elle l’oublierait comme elle oubliait tout le reste.
Il trempa la plume dans l’encre. Puis il s’arrêta.
Une gravure. Le symbole de Voss. La porte de l’aile ouest. Il les avait vus côte à côte dans sa tête, et maintenant il les superposait comme on compare deux fragments d’une même carte.
Mais il n’y avait pas de temps pour cela. Anya l’attendait dans les couloirs du deuxième étage, là où les portraits des anciens rois regardaient les passants d’un air accusateur. Elle avait promis de ne pas manger avant midi, mais elle avait faim. Elle avait promis de lui faire confiance.
Elle n’avait pas encore promis de rester en vie.
* * *
De l’autre côté du palais, Anya tira le bord du rideau de velours, puis elle vit la couture.
Elle s’était arrêtée devant une tapisserie de la chasse au sanglier, un motif qu’elle connaissait depuis l’enfance sans jamais s’y être attardée. Le lin était râpé par endroits, la broderie passée, mais c’était la couture qui attira son regard. Une ligne verticale, trop droite, trop régulière pour un simple accroc. Comme si le mur derrière avait été articulé.
Elle jeta un coup d’œil dans le couloir par-dessus son épaule. Vide. Ses pas feutrés l’avaient menée ici sans intention précise, fuyant une cour qui lui tournait autour, un frère qui la traitait en malade, une chambre qui sentait la poussière et l’enfermement. Rien de plus.
Mais la couture la regardait.
Anya glissa les doigts entre le mur et le papier peint, là où la tapisserie était clouée. Elle sentit le froid de la pierre, puis un léger jeu. Elle poussa. Le panneau bascula avec un soupir de pierre contre pierre, révélant une ouverture sombre, à peine assez large pour une femme mince.
L’air qui en sortait était sec, chargé de vieux papier et de cire. Elle hésita trois secondes. C’était plus que ce que sa raison lui conseillait, moins que ce que son instinct exigeait. Elle prit une bougie à un applique du couloir, se glissa dans l’ouverture, et la referma derrière elle sans regarder en arrière.
L’escalier en colimaçon était étroit et raide, les degrés usés mais solides. La bougie projetait une ombre dansante sur la pierre nue. Pas de toiles d’araignée, nota-t-elle. Pas de poussière épaisse sur les marches le long des bords. Quelqu’un venait ici. Souvent. Et récemment.
La spirale déboucha sur une salle voûtée dont la taille la fit reculer d’un pas. Des bibliothèques s’élevaient jusqu’à un plafond que la bougie ne pouvait éclairer, alignées comme des soldats patients. Le papier sentait la vanille et le bronze. Il faisait froid, mais pas humide. C’était une pièce conservée avec soin, interdite par le seul fait de son existence.
Anya avança entre les rayonnages, la main frôlant les dos des ouvrages. Beaucoup étaient dans des langues qu’elle ne reconnaissait pas. Certains avaient des fermoirs de cuivre. Un, particulièrement volumineux, reposait seul sur un lutrin de chêne, ouvert à une page ornée d’une carte.
Elle se pencha.
La carte était celle du palais — elle reconnut la coupe de la grande salle, les tours jumelles, la cour aux citronniers. Mais elle était plus ancienne que le palais qu’elle connaissait. Les ailes étaient plus longues. Des bâtiments y figuraient qu’elle n’avait jamais vus. Des bâtiments qui n’existaient peut-être plus.
Au centre d’un cercle de pierre noire, au sud-ouest des cuisines, une inscription en lettres serrées : Le Puits Profond. La même main, la même encre brune que les runes de la porte de l’aile ouest. La même main que le journal de sa mère.
Un bruit la fit se redresser. Un grincement de porte, quelque part dans la salle, puis des pas mesurés qui ne cherchaient pas à se faire discrets. Elle souffla la bougie.
« Anya ? »
La voix de Kael. Légèrement essoufflée, comme s’il avait couru à travers le palais. Anya laissa l’air sortir de ses poumons, ralluma la bougie, et se tourna vers lui.
Il se tenait dans l’encadrement d’une porte que son regard n’avait pas encore repérée, un pan de sa cape encore retenu par le battant. Ses yeux passèrent une seconde sur la carte du lutrin, puis revinrent sur elle.
« J’ai vu la tapisserie entrouverte, » dit-il.
« Et moi, j’ai trouvé une bibliothèque que n’existe pas. Et une carte où le palais est plus âgé que lui-même. » Elle lui montra l’inscription. « Le Puits Profond. Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ? »
Kael s’approcha, son regard courant sur la carte comme sur un champ de bataille. Puis il leva les yeux.
« La rumeur dit qu’il a été scellé il y a vingt ans. Après la mort de la Reine. » Il tourna la page du lutrin avec un doigt prudent. Elle était vierge. « Et la rumeur dit qu’on y cachait des choses que la cour préférait ne pas voir. »
Anya ne regardait plus la carte. Elle regardait la main de Kael, la garde de son épée, et les entrelacs qui couraient sur le métal. Ils étaient identiques à ceux qu’elle avait vus sur la porte de l’aile ouest. Elle n’en parla pas. Pas encore.
« Nous irons, » dit-elle. « Cette nuit. »
Kael ne répondit pas immédiatement. Puis il hocha la tête, une fois, comme un soldat qui accepte un ordre sans l’aimer.
Dehors, dans la lumière du matin, une cloche sonna. Ni une heure, ni un office. Anya ne l’avait jamais entendue auparavant, et la chose la troubla plus que la bibliothèque secrète ou le symbole sur l’épée de Kael.
Quelque chose venait de commencer. Quelque chose qui n’était pas prévu dans la note qu’elle avait écrite à minuit.