Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 7: The Healer's Name
La cloche du soir n’avait pas encore sonné que déjà l’air du palais se chargeait d’une tension nouvelle. Anya descendit l’escalier de la tour oubliée, les mains moites sous ses gants de soie. Elle avait menti à Kael sur l’heure de leur rendez-vous — il la croyait encore occupée à sa toilette du soir. La vérité, c’est qu’elle voulait voir Renée seule, comme elle l’avait promis à ce murmure intérieur qui lui suggérait que le garde n’avait pas besoin de tout savoir.
Au bas des marches, une porte basse donnait sur la roseraie. L’air nocturne sentait la terre mouillée et le buis. Une silhouette l’attendait, immobile près du puits mort, un paquet de linge serré contre la poitrine.
— Princesse Anya ? La voix était plus jeune que prévu, presque juvénile.
Elle n’était pas vieille, pensa Anya. À peine trente ans peut-être, mais ses yeux plissés portaient la fatigue de quelqu’un qui a vu des choses qu’on ne raconte pas. Une fine cicatrice barrait sa joue gauche, du coin de l’œil jusqu’à la mâchoire — la même, exactement la même que celle de la femme aperçue aux funérailles de la Reine.
— Vous êtes… Renée, la guérisseuse ?
— Je suis celle qu’on a appelée. C’est différent.
Elle parlait avec un accent que le palais avait oublié, des voyelles allongées venues du Nord. Anya chercha un nom, une date, un lien — rien. La mémoire ne lui rendait que des pages blanches.
— On dit que vous avez refusé la porte principale.
— Les portes principales sont des frontières, répondit Renée en posant son paquet sur la margelle. Elles demandent qu’on s’annonce. La rose, elle, ne demande rien. Elle fleurit où elle veut.
Il y avait dans sa voix quelque chose de dur, d’avertissant presque. Elle n’était pas venue par courtoisie. Elle était venue parce qu’on l’avait tirée d’un autre lieu, d’un autre temps.
Un serviteur parut alors, portant une lanterne basse. Renée prit son bras et l’entraîna à quelques pas, croyant sans doute qu’Anya n’entendrait pas.
— Où est-elle ? demanda Renée, la voix soudain basse et pressante. On m’a dit que je la trouverais ici. La véritable guérisseuse. Elara. Où est Elara ?
Anya retint son souffle. Le serviteur murmura une réponse inaudible, l’air gêné. Renée se redressa, les sourcils froncés.
— Disparue ? Depuis quand ? Et vous ne l’avez pas cherchée ?
— La princesse est malade, madame. La cour est en désarroi…
— La princesse n’a rien, trancha Renée. C’est votre mémoire qui vous manque, pas la santé.
Elle se retourna et marcha vers Anya, les traits durs. La cicatrice parut briller sous la lune.
— Vous devriez m’attendre dans vos appartements. Pas ici. Les murs écoutent.
Anya recula d’un pas, mal à l’aise. Cette femme savait des choses. Elle avait parlé d’Elara comme d’une connaissance intime, d’une collègue, presque d’une sœur.
— Qui est Elara ? osa-t-elle.
Renée la fixa. Un long moment. Puis elle tourna les talons et suivit le serviteur vers le palais.
Le silence retomba. Anya resta seule dans la roseraie, le cœur battant. Quelque chose se dérobait sous elle, comme un tapis qu’on tire.
À l’aube, incapable de trouver le sommeil, elle se rendit aux archives avec l’intention d’y trouver au moins un nom. Mais c’est Kael qui l’y rejoignit à la deuxième heure de la matinée, portant sous le bras un registre poussiéreux à la tranche rougie.
— Vous êtes déjà levée ? demanda-t-il, surpris.
— Je n’ai pas dormi. La guérisseuse est arrivée.
— Je sais. Tout le palais en parle. On la dit… étrange.
Anya attrapa le registre des mains de Kael. *Registres du service médical de la Couronne, années II à VIII*.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Plus que ça, dit-il en s’asseyant à côté d’elle sur le banc de pierre. Votre mère tenait un journal des soins — c’est comme ça que j’ai remonté la piste. Il y a vingt ans, la guérisseuse officielle de la cour s’appelait Elara. Pas Renée. Jamais Renée.
Anya feuilleta les pages. L’écriture du registre était nette, régulière. Des dates, des noms de maladies, des remèdes. Et puis une ligne, à l’année VII, à la date du mois des moissons :
*Départ d’Elara, guérisseuse attitrée. Cause non précisée. Remplacement commandé.*
— Elle est partie trois mois avant la mort de ma mère, souffla Anya. Pas disparue. Partie.
— Voyez plus loin, dit Kael en tournant plusieurs pages. J’ai trouvé une correspondance.
Il lui montra une lettre glissée entre les pages, sur un papier mince à filigrane royal. L’écriture était élancée, nerveuse — celle de sa mère.
*Mon frère, elle a vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Elle est un miroir que je ne peux plus regarder. Renvoie-la avant que les murs ne lui apprennent trop de choses. — A.*
Anya relut plusieurs fois. Le sang lui battait aux tempes.
— Ma mère a fait renvoyer sa propre guérisseuse ? Pourquoi ?
Kael approcha une chandelle de la page.
— Il y a une autre lettre, dessous, plus récente. Elle n’est pas signée.
Il la tira avec précaution. Le papier était plus jaune, les pliures écrasées. L’écriture était penchée, pressée, comme écrite à la hâte.
*Ils disent que je suis partie, mais je vous trouve. La clé est dans la maison. La clé est dans la source. Ne cherchez pas sous terre ce qui vit au-dessus. Que la rose ne vous trompe pas.*
Anya sentit ses doigts trembler.
— La maison… c’est le pavillon de la Reine ? Le ruban de tissu à la manière du Nord…
— Et la source ? demanda Kael, les yeux brillants. Sur votre carte, il y avait une marque près du puits principal. Là où Renée vous a donné rendez-vous.
L’esprit d’Anya courait plus vite que sa voix. Elle posa la main sur le registre, cherchant une logique dans les dates, les noms.
— Renée cherchait Elara. Elara a été renvoyée parce qu’elle avait vu quelque chose. Et ces deux femmes… ne font peut-être qu’une.
Kael fronça les sourcils.
— Vous pensez que Renée est Elara ? Qu’elle serait revenue sous un nom d’emprunt ?
— Regardez sa cicatrice, dit Anya, soudain certaine. Celle de la femme des funérailles. Je l’ai vue. Elle la porte déjà depuis vingt ans. Renée est plus jeune, mais une cicatrice ne rajeunit pas. Si elle était présente il y a vingt ans et qu’elle porte la même marque, c’est qu’elle est la même personne — ou alors…
Elle n’acheva pas. Une pensée nouvelle venait de germer, malsaine et insupportable.
— Elle ment sur son âge, murmura Kael pour elle. Elle ment sur son nom. Et si vous ne l’attendiez plus au pied de la tour mais au contraire, c’est elle qui vous attendait.
Anya referma le registre. Le nom d’Elara tournait dans sa tête comme une clé qu’on chercherait dans une pièce vide. Puis elle se leva.
— Je vais lui faire face ce soir, décréta-t-elle. Avant minuit. Et cette fois, je serai prête à lui demander qui elle est vraiment.
Kael esquissa un geste — pour la retenir, peut-être, ou pour la prévenir. Mais elle était déjà dans l’escalier, l’esprit brûlant, le cœur martelant la cage de ses côtes. Une certitude la traversait, plus nette que toutes celles de la journée : Renée n’avait pas été appelée pour la guérir. Elle était venue chercher quelque chose que seuls vingt ans et une reine défunte pouvaient lui donner.