Le Registre de Minuit
Lire le chapitre 8: The First Midnight
La cloche du minuit commença à sonner, grave et lente, comme si le palais entier retenait son souffle. Anya se tenait près de la fenêtre de sa chambre, les doigts crispés sur le rebord de pierre, la lune dessinant des ombres argentées sur son visage. Kael se tenait à trois pas derrière elle, immobile, son épée runique silencieuse à la hanche.
« Il me reste combien de temps ? » demanda-t-elle sans se retourner.
Kael consulta la clepsydre posée sur le guéridon. « La troisième cloche vient de sonner. Celle du milieu. Celle qui annonce le passage. »
Anya ferma les yeux. Le rituel avait toujours été le même, depuis vingt ans. Elle le connaissait par cœur, et pourtant, chaque nuit, il la surprenait. Comme si la mort elle-même frappait à sa porte et qu'elle n'en gardait jamais le souvenir.
« Je sens déjà les bords qui s'effilochent », murmura-t-elle. Sa voix perdait de sa netteté, comme une étoffe qu'on tire. « C'est étrange, Kael. Je sais que je vais oublier, et pourtant, je ne peux pas me souvenir de ce que c'est que d'oublier. »
Il fit un pas en avant, mais s'arrêta. Il avait appris, ces derniers jours, à ne pas la toucher pendant la transition. Il avait appris à regarder, impuissant, la princesse se défaire.
« Dites-moi que vous l'avez écrit, dit-elle brusquement. Chaque mot. Chaque chose que j'ai découverte. Le couloir interdit. La porte aux runes. Renée. Le Puits Profond. »
« Tout est écrit dans le registre, Majesté. Lisbet l'a copié ce soir même, en double. »
« Lisbet. » Anya répéta le nom comme un talisman. Elle tourna enfin la tête, et Kael vit dans ses yeux quelque chose qu'il n'y avait jamais vu : une peur qui n'était pas de la peur, mais de la résolution. « Et si les mots ne suffisaient pas ? Si ce que je suis se dissout trop vite pour que l'encre puisse le rattraper ? »
« Alors nous trouverons d'autres mots, » dit-il. « D'autres pages. D'autres mains. »
La deuxième cloche de minuit retentit. Plus proche, plus intime, comme si le temps lui-même traversait la pièce entre eux deux. Anya chancela légèrement et s'appuya contre le mur. Ses yeux se firent vagues, perdirent leur foyer, cherchèrent quelque chose qui n'existait pas encore.
« Kael », dit-elle, et sa voix dérailla sur la syllabe. Elle sembla lutter pour reprendre son souffle, comme une nageuse dans l'eau noire. « Le choix. Le sceau de Marius. La tombe de ma mère… il faut que tu… »
Elle s'interrompit. Ses doigts se mirent à trembler.
Il s'approcha d'elle, à contre-cœur, et tendit une main. « Majesté, asseyez-vous. Je vais vous apporter le registre. Vous pouvez encore écrire. »
« Non, » souffla-t-elle. « Je sens que ça m'échappe. C'est comme tenir une poignée de sable. J'ai quelque chose à te dire, quelque chose d'important… à propos de la porte… à propos de ce que j'ai vu dans la bibliothèque… »
Sa main chercha la sienne, et il la prit. Il sentit ses doigts glacés serrer les siens avec une force disproportionnée, comme si elle se raccrochait à la vie elle-même.
« Le scarabée », dit-elle soudain, les yeux écarquillés. « Sur la carte. Il y avait un scarabée dessiné, et je crois… je crois que c'était la clé. La clé de la maison de la source. Mais aussi, le sceau de Marius, mon frère, pourquoi a-t‑il mis son anneau sur la tombe de ma mère ? Kael, si tu ne me promets pas de… »
Sa voix mourut. Ses doigts se relâchèrent.
Kael la rattrapa avant qu'elle ne bascule, la fit asseoir doucement sur le coffre près de la fenêtre. Elle cligna des yeux, comme au sortir d'un rêve, et il vit la perte se faire dans ses prunelles. La mémoire se retirait comme la mer se retire avant un raz-de-marée, laissant un rivage désert et lisse, sans une pierre pour raconter ce qui avait été là.
« Promets », murmura-t-elle encore, presque imperceptiblement, les lèvres engourdies. « Il faut promettre… ils ne doivent pas… »
Kael sortit de sa poche un morceau de parchemin déjà plié et un petit crayon de charbon. Il n'avait pas pensé à ce moment dans la journée. Il n'avait pas cru qu'il en aurait besoin si tôt.
« Majesté », dit-il d'une voix sourde, « écrivez-le. Je ne peux pas vous le faire promettre à voix haute parce que dans quelques secondes, vous ne pourrez plus le comprendre. Écrivez-le. »
Elle le regarda sans le voir, et pourtant sa main trouva le crayon. Elle traça des lettres maladroites, hachées, plus larges qu'à l'ordinaire, comme si son corps savait encore écrire ce que son esprit perdait déjà.
Il regarda le papier. Trois mots seulement, d'une écriture qui n'était plus la sienne, déformée par la lutte :
*Ne les laissez pas gagner.*
La dernière cloche de minuit retentit, grave et définitive. Anya redressa la tête, ses yeux redevinrent limpides, vierges de toute trace. Elle regarda le parchemin dans sa main, puis Kael, puis la pièce autour d'elle.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, d'une voix au calme absolu d'une mer vide. Et puis, baissant les yeux sur le papier qu'elle tenait : « Et qu'est-ce que c'est que ceci ? »
Kael resta silencieux un instant. Il voyait, là, devant lui, la cruauté parfaite du sort : elle tenait dans sa main la preuve qu'elle existait cinq minutes plus tôt, et elle ne pouvait pas la lire comme une lettre de quelqu'un d'autre. Comme les notes d'une étrangère.
« Votre main. C'est vous qui l'avez écrit, Majesté. Il y a à peine une minute. »
Elle fronça les sourcils et relut les mots, plusieurs fois, comme pour les apprendre par cœur. Et quelque chose dans son visage se fit ancien. Quelque chose qu'il n'avait pas vu chez les autres jeunes gens qu'il avait gardés, quelque chose d'usé, de mûri dans la nuit.
« "Ils" », répéta-t-elle. « Qui sont "ils", selon moi ? »
Elle portait la même robe que ce matin, il l'avait noté. Elle portait une épinglette d'argent en forme de larme, il avait demandé à Lisbet si c'était un héritage. Elle était la fille du roi, la sœur du prince, la souveraine de milliers de sujets qui ne la verraient jamais telle qu'elle était vraiment. Et tout ce qu'elle avait appris en vingt ans de nuit, elle venait de le perdre à l'instant même.
« Je ne sais pas », répondit Kael. Et il le pensait. « Mais vous le saviez. Et nous allons le redécouvrir, demain. »
Anya le fixa, et pour la première fois depuis qu'il avait pris son service, elle parut voir non pas un soldat, mais une personne. Elle examina son visage, la marque de son épée à la hanche, puis sa main libre.
« Vous savez », dit-elle doucement, « je devrais avoir peur. Je n'ai aucun souvenir de vous. Et pourtant, quand je vous regarde, je ne ressens pas la peur. »
« C'est le registre, Majesté. Vous l'avez lu ce matin, à jeun, avant votre premier repas. Vous avez choisi de me garder. »
« Ah. » Elle inclina la tête. « Alors je me suis fait confiance au moins une fois aujourd'hui. C'est mieux que rien. »
Elle se leva, lissa sa robe, et tenant toujours le parchemin contre sa poitrine comme un talisman, elle marcha vers la porte.
« Attendez, dit Kael. Il y a autre chose. Vous vouliez me dire quelque chose, avant la cloche. À propos de votre frère. Son sceau. »
Elle s'arrêta, se retourna lentement, et il vit une lueur dans ses yeux neufs. Une curiosité affamée, une volonté farouche qui ne venait pas de ce qu'elle savait, mais de ce qu'elle sentait.
« Mon frère a mis son sceau sur une tombe ? »
« Oui. Celle de la Reine. Et vous vouliez savoir pourquoi. »
Un silence.
« Nous irons demain, dit-elle. À la première heure. Nous demanderons à Marius. »
« Majesté, je ne suis pas sûr que ce soit... »
« Nous lui demanderons », insista-t-elle, avec une autorité qu'il n'avait entendue chez personne d'autre, une autorité que seul le sang royal pouvait conférer. Et puis baissant les yeux sur le papier, elle murmura : « Et nous ne les laisserons pas gagner. Qui que ce soit. »
Elle quitta la pièce sans se retourner. Kael resta seul, la troisième cloche encore vibrante dans ses oreilles. Il regarda le guéridon, où gisait le registre que Lisbet avait copié. Et il comprit que demain, quand Anya lirait la journée qu'elle venait de vivre, elle découvrirait une vérité qu'elle ne connaissait pas encore : elle avait résolu de confronter son frère, de demander des comptes au roi, et de percer le secret du Puits Profond avant que la semaine ne soit écoulée.
Et cette résolution, il la tenait entre ses mains. Cet avenir, c'était lui qui le porterait pour elle, jour après jour, jusqu'au moment où elle pourrait le porter elle-même.
Il glissa le parchemin dans le registre, le ferma, et pour la première fois depuis qu'il avait prêté serment, il pria pour qu'une chose au moins survive à la nuit : la détermination de la jeune femme qu'il venait de voir s'éteindre et renaître dans le même frisson de cloche.