Lumen Reads

Le Registre de Minuit

Lire le chapitre 9: The Morning Aftershock

La lumière de l’aube filtrait à travers les volets entrouverts de la chambre d’Anya, dessinant des raies dorées sur le parquet ciré. Kael se tenait près de la fenêtre, le journal de cuir noir ouvert entre ses mains. Il avait attendu son réveil avec une impatience sourde, pesant chaque mot qu’il allait lire à haute voix.

Anya était assise au bord du lit, les cheveux en désordre, les yeux encore troubles de sommeil. Elle cligna des paupières, observa la pièce comme si elle la découvrait pour la première fois — ce qui, en un sens, était vrai.

— Vous êtes toujours là, murmura-t-elle en le fixant. Le garde qui… qui promet de me raconter.

Kael hocha la tête. Il savait qu’elle n’avait aucun souvenir de la nuit précédente, ni de leur conversation dans le jardin, ni de la note griffonnée dans l’urgence de l’oubli.

— J’ai à vous lire quelque chose, Votre Altesse. Ce que vous avez écrit vous-même, ou plutôt ce que j’ai consigné de vos paroles, hier soir.

Elle croisa les bras, méfiante.

— Un journal ? Pour qui ?

— Pour vous.

Il ouvrit le livre à la première page, là où il avait tracé les mots avec soin. Sa voix se fit posée, presque grave, tandis qu’il commençait à lire le récit des derniers jours : la découverte de la bibliothèque cachée, le fragment de carte marquant « Le Puits Profond », la rencontre avec Renée dans le jardin des roses, la confrontation avortée dans les couloirs glacés du palais. Il arriva enfin au passage le plus difficile, celui où elle lui avait parlé de son père, de la tombe de sa mère, et de l’anneau du prince Marius scellant le sépulcre.

Anya écouta dans un silence de pierre. Ses doigts s’agrippaient au drap comme à une bouée. Quand il se tut, elle resta immobile, le regard vide.

— Tout cela, murmura-t-elle d’une voix étranglée. J’ai fait tout cela. J’ai décidé de confronter Marius. Et je ne m’en souviens pas. Pas une seconde.

— Vous vous êtes souvenue par fragments, jusqu’à minuit. Puis…

— Puis rien.

Elle se leva brusquement, marcha jusqu’à la fenêtre, posa les mains sur l’appui de pierre. Son souffle était court. Kael la vit fermer les yeux, puis glisser deux doigts contre la veine de son cou. Elle compta, les lèvres remuant silencieusement.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Je vérifie que je suis réelle. Que mon cœur bat encore. Parce que si je ne me souviens de rien, alors rien de ce que j’ai fait ne semble avoir existé. Sauf moi. Sauf ce pouls.

Elle retira ses doigts, se tourna vers lui. Son regard n’avait plus rien de la méfiance du début, mais une lueur fiévreuse, presque effrayée.

— Lisez-moi encore. Depuis le commencement. Je veux tout entendre, encore une fois, pour que quelque chose reste.

Kael s’exécuta avec patience. Il lut plus lentement, ajoutant des détails qu’il avait notés en marge : la couleur des tapisseries, le grincement de la herse, l’odeur de cire et de vieux papier dans la bibliothèque interdite. Il finit par refermer le livre.

— Vous avez écrit une note, hier soir. Trois mots, juste avant que la mémoire ne vous quitte. La voici.

Il tendit le petit morceau de parchemin froissé. Anya le saisit, déplia soigneusement les plis. Les lettres étaient hâtives, presque illisibles — la dernière syllabe traînée comme une griffe arrachée à une page.

« Ne les laissez pas gagner. »

Elle relut la phrase à voix basse, plusieurs fois, comme pour en graver le contour dans un esprit qu’elle savait poreux.

— « Les » qui ? demanda-t-elle enfin. Ma famille ? Le conseil ? Cette Renée qui prétend chercher une guérisseuse disparue ?

— Je l’ignore, Votre Altesse. Mais vous avez choisi ces mots avec votre dernière lucidité. Ils doivent comporter un sens.

Anya froissa le papier dans son poing, puis le lissa à nouveau, le rangeant soigneusement dans le creux de sa robe.

— Alors voici ce que nous allons faire, dit-elle d’une voix ferme. Nous allons trouver ce Puits Profond. Aujourd’hui. Avant que je ne perde à nouveau la mémoire.

Kael marqua un temps.

— C’est risqué. La carte indique que le lieu est scellé dans les souterrains du palais, sous la vieille crypte. L’accès nécessiterait probablement de passer par les couloirs interdits, ou de traverser des zones que la garde surveille avec zèle. Et Voss…

— Voss n’est rien contre ce que je sens. Cette chose, ce Puits, est liée à la disparition de ma mère. À cette marque que je porte au bras depuis son enterrement. À cet anneau que Marius a placé sur son tombeau comme pour en garder le secret. Je ne peux plus attendre.

Elle s’arrêta, une main portée à sa tempe. Un éclair de douleur traversa son visage.

— J’ai mal, murmura-t-elle. Une douleur derrière les yeux, chaque matin. Comme si quelque chose essayait de survivre dans les ruines de la nuit.

Kael s’approcha, hésitant à la toucher. Il se contenta de poser une main sur son épaule, légèrement.

— Si vous voulez tenter l’expédition, je vous suivrai. Mais nous avons besoin d’une stratégie. La carte ne donne pas le chemin exact, seulement l’emplacement du puits sous une salle fermée, marquée du même symbole que la porte interdite de l’aile ouest.

— Le scarabée, dit-elle soudain. Je le vois. Dans ma tête, comme une image qui refuse de s’effacer.

Kael se raidit. Cette fois, elle n’avait pas lu le journal. Elle l’avait vu, de sa propre initiative, quelque part dans les profondeurs de sa mémoire fracturée.

— Vous vous en souvenez, souffla-t-il. Sans le livre.

Anya ouvrit des yeux ronds, comme si elle prenait conscience elle-même de cette anomalie.

— Oui. Et aussi… autre chose. Une phrase, qui me trotte dans la tête : « La clé est dans la maison de la source. » Je ne sais pas d’où elle vient, mais elle est là, comme une cicatrice.

Kael se souvint de la lettre trouvée dans la bibliothèque cachée, mentionnant une clé dissimulée dans ce mystérieux endroit. Il sentit son pouls s’accélérer.

— Votre Altesse, croyez-vous que ce souvenir soit un message ? Un fragment que la malédiction n’a pas réussi à effacer ?

Anya se tut un long moment. Puis elle releva le menton, les yeux brillants d’une détermination nouvelle.

— Peu importe. Nous trouverons cette « maison de la source ». Et nous trouverons le Puits. Si la carte est juste, tout est lié : la clé, le puits, la tombe de ma mère. Et l’anneau de Marius en est peut-être le premier cadenas.

Elle marcha jusqu’à la porte, puis se retourna, une lueur presque farouche dans le regard.

— Nous partirons ce soir. Avant minuit. Quand j’ai encore quelques heures d’elle — de moi — pour choisir d’agir. Et si je dois oublier tout ce qui suivra… alors vous me le lirez, comme vous l’avez fait maintenant. Jusqu’à ce que je me souvienne assez pour briser ceci, une fois pour toutes.

Kael inclina la tête, serrant le journal contre sa poitrine. Le poids de la mémoire des autres pesait sur ses épaules — mais aussi quelque chose de plus dangereux encore : l’espoir que cette femme, tant de fois réinitialisée, puisse enfin trouver une fin à sa propre histoire.