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Le Registre de Sang

Lire le chapitre 10: The Cryptographer's Price

Le délai était venu. Étienne le savait en poussant la porte de l’imprimerie, l’odeur d’encre fraîche et de plomb chaud lui collant à la peau comme un reproche. Il avait écrit l’article d’Aubertin la veille, tourné trois versions avant de jeter les premières pages aux flammes du poêle. La vérité ne pouvait s’habiller de demi-teintes. Pas quand la corde attendait le vieux cryptographe.

Il tendit le texte à Charpentier, le prote, dont les doigts tachés de noir feuilletèrent les feuillets avec une prudence de banquier.

« Tu es certain de vouloir imprimer ça ? demanda Charpentier, le sourcil arqué. Même pour nous, mettre le préfet de police en cause… c’est une déclaration de guerre.

— La guerre est déjà déclarée, répondit Étienne en boutonnant son manteau. J’en porte les marques. »

Il toucha la contusion sur sa joue, souvenir de la rixe du lendemain de son article sur la Manche. La douleur était un aiguillon, pas un frein.

Cela suffit. Charpentier soupira et souleva la première page.

« Trente minutes. »

Étienne attendit dans la rue, adossé à un mur dont les pierres suintaient la pluie de mars. Les émeutes de février avaient laissé les pavés encore disjoints, les façades crevassées de trous d’obus. Paris saignait à travers ses plaies, et personne ne lavait les rues.

Trente minutes plus tard, le premier exemplaire humide sortit des presses, l’encre encore brillante. Le titre, en capitales grasses :

LE PREFET ET LES ROYALISTES : UNE PREUVE.

Sous le titre, l’histoire d’Aubertin, sa chute, le faux en écriture qui l’avait conduit en disgrâce — un faux commandé par Delarue, le préfet lui-même, pour couvrir la mort douteuse d’un témoin. Étienne y avait ajouté le nom du dénonciateur, un avocat véreux surnommé Maître Renard, dont Aubertin avait conservé la correspondance.

Les exemplaires partirent en paquets ficelés vers les kiosques du Palais-Royal, du faubourg Saint-Antoine, des ponts. Étienne garda le quarantième exemplaire, le plia en quatre, et le glissa dans la poche de sa redingote.

Il ne rentra pas chez lui. Il savait que quelqu’un viendrait.

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Ils vinrent avant midi, comme il l’avait prévu. Trois hommes en uniforme de la garde municipale, escortés par deux agents en civil. Le martèlement des crosses contre sa porte éveilla toute la rue. Sa logeuse, Mme Dufour, poussa des cris que les voisins firent taire en ouvrant leurs fenêtres.

Étienne était derrière la porte, calme, ses doigts posés sur le verrou froid.

« Étienne Vasseur ! cria le chef du détachement, un sergent à favoris gris. Au nom du préfet de police, nous vous arrêtons. Ouvrez ! »

Un silence. Une clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur Étienne, qui souriait.

« C’est la seconde fois que des hommes en uniforme viennent me chercher en trois jours, dit-il en reculant d’un pas. Mais vous n’êtes pas les mêmes que la fois dernière. La police véritable, j’imagine ? »

Le sergent hésita une seconde. C’était ce que cherchait Étienne.

« Suivez-nous sans résistance, et il n’y aura pas de mal.

— C’est au sujet de l’article, alors. Vous avez lu le journal ce matin ? Très bien. Alors vous connaissez la nature de mes informations. Dites-moi, sergent — connaissez-vous celle-ci ? »

Il sortit de son manteau une enveloppe jaunie, froissée aux coins. La cache l’avait protégée depuis des années. À l’intérieur : une lettre, signée de la main même du préfet, adressée à un certain colonel Beaumont de l’armée royaliste de l’Ouest. Lettre datée de l’été précédent, six mois avant les barricades.

Une lettre qui proposait un appui discret aux réseaux qui préparaient le mouvement contre le gouvernement républicain.

« Je l’ai achetée à un valet de la préfecture, poursuivit Étienne. Pour trois cents francs. Une bagatelle, au regard de ce qu’elle vaut. Elle suffira à convaincre même le plus sceptique des directeurs de journaux — et Dieu sait qu’ils sont sceptiques, ces jours-ci. » Il agita la lettre doucement. « Vous pouvez me conduire en prison, la lettre, elle, ira ailleurs. Chez un avocat qui a le bras long jusqu’à la Chambre.

Le sergent ne répondait pas. Ses hommes regardaient l’enveloppe, puis Étienne, perplexes.

« Peut-être, ajouta Étienne, le préfet préférerait-il que nous parlions d’un arrangement ? »

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Le bureau de Delarue sentait la poussière de vieux papier et la cire à cacheter. Le préfet, homme trapu et sanguin, de ceux qui se sont élevés en marchant sur les autres, ne l’invita pas à s’asseoir. Il semblait avoir avalé un verre de vinaigre en lisant l’article.

« Vous êtes un insolent, Vasseur. Vous osez brandir des morceaux de papier contre la police de Paris.

— Contre la trahison, monsieur le préfet. Il y a une différence. »

Delarue leva les yeux au ciel. Il fixa l’enveloppe sur la table, ouverte, la lettre étalée devant lui comme une pièce à conviction. Il l’avait lue en silence, une fois, puis deux, puis avait fait arrêter sa lecture pour ne pas trahir l’émotion qui le gagnait : c’était bien son écriture. C’était bien sa signature.

« Qui est au courant de cette lettre ? demanda-t-il d’une voix plate.

— Mon éditeur, répondit Étienne. Mon avocat de la rue Neuve-Saint-Étienne. Un homme de confiance. Et dans une enclave de sûreté, une copie elle-même scellée de double enveloppe — vous savez comment cela fonctionne, vous nous avez appris vos méthodes.

— Vous me faites chanter, Vasseur. »

Étienne écarta les mains avec modestie : « Je protège ma liberté. Il me semble que vous comprenez ce langage.

Delarue se leva et alla à la fenêtre. Le soleil de mars dessinait un rectangle pâle sur le tapis râpé. Il parla sans se retourner.

« Écoutez-moi bien, Vasseur. Vous êtes un oiseau trop bruyant. Si je vous faisais arrêter ce soir, j’aurais l’explication de cette lettre prête avant le matin — démenti, vol du document, faussaire à votre service. Vous savez que je peux le faire. Vous n’ignorez pas que la vérité, à Paris, se façonne avec de l’encre et de la poudre. »

Il pivota, les mains derrière le dos.

« Mais vous m’auriez rendu un service en ce jour, car votre article, en dessinant une cible sur mon dos, en dessine une également sur celui d’Enghien, de Montalembert et de tout le conseil des meneurs. Vous m’avez mis dans une position inconfortable, mais vous avez fait beaucoup plus mal que cela à mes propres ennemis qui croyaient que je les servais. Voilà pourquoi je vous fais grâce.

Étienne ne dit rien.

« Vous avez vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures pour quitter Paris. Ensuite, si je vous trouve encore dans mon périmètre, je prendrai la lettre, et vous irez chatouiller les poissons de la Seine avec des fers aux pieds. J’aurai l’avantage, car ma version de l’histoire aura été imprimée avant la vôtre. »

Étienne hocha lentement la tête. Il ramassa la lettre, la replia, la remit dans son enveloppe. Il était certain d’une chose : la menace était réelle. Delarue était homme à exécuter ce qu’il disait.

Mais il y avait une autre possibilité.

« Je vous remercie de la proposition, monsieur le préfet. Mais je ne partirai pas.

Delarue écarquilla les yeux.

« J’ai une affaire à terminer une créance à échéance, ajouta Étienne, une histoire à raconter, et des rendez-vous auxquels je ne peux me soustraire. Vous avez vingt-quatre heures, monsieur le préfet. Moi, j’en ai vingt-cinq. »

Il salua — un geste bref, presque ironique — et quitta le bureau avant que Delarue ne retrouve l’usage de la parole. Une fois dans l’escalier, il exhalait. Ses mains tremblaient légèrement. Il nota dans sa tête : le préfet se méfie des royalistes. Une faille à exploiter.

Dehors, le ciel pâlissait. Le rendez-vous de l’aube avec l’homme en noir était dans moins de douze heures. Il n’avait ni dormi, ni mangé. Il n’y pensait pas. Il gardait la lettre d’Aubertin dans sa poche — et l’autre, la lettre volée du préfet, plus précieuse qu’un trésor.