Le Registre de Sang
Lire le chapitre 11: The Royalists' Circle
L’encre sentait encore le plomb et la poudre. Assis dans l’arrière-boutique de l’imprimerie, le professeur Aubertin étalait les pages de Léon sur la table de chêne, ses doigts tachés suivant les symboles comme un pianiste aveugle parcourant une partition. Étienne se tenait derrière lui, les poings serrés, l’horloge du mur cognant chaque minute comme un marteau sur une enclume.
« C’est incomplet, mais suffisant », murmura Aubertin sans lever la tête. Il poussa une feuille couverte de sa main minuscule et nerveuse. « Le code royaliste comporte trois couches. La première est un chiffre de César inversé. La deuxième, une grille de transposition que je connais — elle vient des bureaux du duc de Fitz-James. La troisième… » Il hésita. « La troisième est un simple calendrier. Ils croient que la complexité de la couche intermédiaire suffirait à décourager les curieux. Ils ont eu tort. »
Étienne saisit la traduction. Les mots se bousculaient, des noms, des dates, des lieux. Son regard s’accrocha à un paragraphe au centre de la page.
« "Rencontre des amis de l’ordre — salon de la marquise de Lévis, rue de Varenne, la nuit du onzième. Tous les masques seront de mise. Les affaires de la Manche se régleront devant le miroir d’or." »
Il relut deux fois. Le onzième. C’était aujourd’hui. Il jeta un coup d’œil à la fenêtre — le crépuscule tombait déjà sur les toits de Paris.
« Le miroir d’or », répéta-t-il. « Qu’est-ce que cela signifie ? »
Aubertin haussa les épaules. « Un signal, peut-être. Ou un objet. Les royalistes aiment les symboles vides. » Il se pencha en arrière, les yeux plissés. « La marquise de Lévis. Vous savez qui elle est, n’est-ce pas ? »
Étienne le savait. Toute la presse radicale le savait. La marquise, veuve d’un pair de France exécuté sous la Terreur, tenait l’un des derniers salons aristocratiques de Paris. On disait que sa maison était une île d’ancien régime au milieu de la mer révolutionnaire. On disait aussi, plus discrètement, que ses dîners étaient le lieu où se nouaient les complots contre la République naissante.
« Il me faut une invitation », dit Étienne.
Aubertin sourit pour la première fois. Un sourire fatigué, sans joie. « Vous me demandez de vous faire entrer dans la gueule du loup avec un os dans la poche. »
« Je vous demande de me trouver un costume, professeur. Le reste, je m’en charge. »
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La rue de Varenne était silencieuse sous la pluie fine. Les réverbères jetaient des halos tremblants sur les pavés mouillés. Étienne descendit du fiacre en ajustant son masque de velours noir — un loup simple, presque anonyme, mais sa redingote était d’un bleu nuit impeccable, empruntée au vestiaire d’un acteur que Célestin connaissait. Le cocher, soudoyé grassement, attendrait au coin de la rue avec une seconde paire de chevaux.
La porte de l’hôtel particulier s’ouvrit avant qu’il n’ait fini de gravir les marches. Un domestique en perruque le dévisagea, ses yeux évaluant le costume, la démarche, l’assurance. Étienne tendit la carte qu’Aubertin avait calligraphiée — un trait de plume sec, un nom inventé, un blason approximatif. Le domestique la prit, la scruta, puis s’effaça.
« Monsieur de Beaumont. Veuillez suivre. »
Le salon était une explosion feutrée de dorures et de bougies. Des lustres de cristal jetaient des prismes sur les murs tendus de soie cramoisie. Peut-être soixante personnes circulaient, masquées, parlant à voix basses, le rire rarement franc. Ici, on ne plaisantait pas. On complotait.
Étienne accepta un verre de champagne d’un plateau d’argent sans boire. Il écouta. Les conversations murmuraient en fragments : « la lieutenance générale », « le comte de Chambord », « il faut frapper avant l’été ». Des hommes en habits brodés, des femmes en robes à cerceaux, tous jouant leur rôle dans une pièce que l’histoire avait déjà condamnée. Mais Étienne savait mieux que personne que les condamnés sont parfois les plus dangereux.
Il chercha le miroir d’or. Il parcourut le salon du regard — des consoles, des tableaux, une tapisserie flamande — et puis il le vit. Au fond de la pièce, au-dessus d’une cheminée de marbre blanc, un miroir massif au cadre sculpté de feuilles d’or. Devant lui, un petit groupe se tenait : trois hommes et une femme.
La femme devait être la marquise. Grande, la cinquantaine élégante, un masque de dentelle noire ne cachant pas entièrement ses yeux durs. L’un des hommes portait un costume militaire sans insignes. L’autre, un habit de velours brun, parlait avec des gestes secs et comptés.
Et le troisième — Étienne sentit son sang se glacer.
La cape noire. La haute silhouette. Le masque sombre qui ne laissait paraître que deux yeux intensément calmes. L’homme en noir.
Étienne s’approcha, sans précipitation, se fondant dans le flux des invités. Il s’arrêta à quelques pas du groupe, feignant d’admirer un tableau représentant le Sacre de Napoléon. Il tendit l’oreille.
« … le carnet n’était qu’un leurre », disait l’homme en habit brun. « La vraie liste est ailleurs. Il faut la récupérer avant que ce journaliste ne publie davantage. »
« Ce journaliste ne publiera plus rien », répondit l’homme en noir. Sa voix était basse, veloutée, presque courtoise. « Il a été prévenu. S’il est sage, il sera déjà loin demain à cette heure. »
Étienne sentit l’ironie lui serrer la gorge. Il était à trois mètres d’eux, masqué, et ils parlaient de lui comme d’un obstacle à éliminer. Il avança d’un pas de plus, feignant de chercher la lumière sur la toile.
« Et le gamin ? » demanda la marquise sans hausser la voix.
L’homme en noir tourna légèrement la tête. « Le gamin est un atout, pas une menace. Nous le gardons en vie jusqu’à ce que le journaliste réponde à notre invitation. Après — il ne sera plus utile. »
Étienne serra son verre si fort que le pied de cristal menaça de craquer. Léon. Ils l’avaient. Et ils comptaient l’utiliser comme appât.
À cet instant, un des hommes du groupe tourna la tête vers lui. Le costume de velours brun. Ses yeux, derrière un masque simple, se plissèrent.
« Vous cherchez quelque chose, monsieur ? »
Étienne sourit, inclinant la tête avec une révérence de salon. « Je cherchais la lumière. Ce tableau de David est si sombre à cette heure. »
L’homme brun ne sourit pas. Il le dévisagea en silence, puis quelque chose passa dans son regard — une reconnaissance froide. Étienne comprit avec un frisson qu’il avait été vu. Pas à travers le masque — mais dans la voix, dans la stature, dans l’arrogance presque aristocratique qu’il avait gardée de son sang bleu.
« Vasseur », dit l’homme d’une voix douce. « Le sang ne ment pas. Vous avez les yeux de votre père. »
La pièce sembla ralentir. Étienne ne bougea pas. Autour d’eux, les conversations continuaient, indifférentes. Mais le groupe autour du miroir s’était immobilisé, tendu comme une corde.
Il n’avait qu’une seconde. Il la prit.
De sa poche, il sortit la page de traduction d’Aubertin — la copie partielle, pas la vraie. Il la jeta sur le sol de marbre entre eux.
« Vous cherchez le carnet ? » Il fit un pas en arrière, sa voix portant juste assez pour le cercle proche. « Il n’est plus entre vos mains, messieurs. Il est déjà chez l’imprimeur. Mon ami le professeur l’a entièrement déchiffré. La liste complète de vos amis paraîtra dans La Lanterne demain matin. »
Le silence tomba autour du miroir. L’homme en noir fit un mouvement, rapide comme une ombre. Étienne recula encore.
« Si je ne reviens pas à la rédaction d’ici une heure, on imprime », dit-il. « Songez-y. Rendez l’enfant, et je parlerai à mon éditeur. Peut-être pourrons-nous négocier quelles pages voient le jour. »
Il tourna les talons et se dirigea vers la sortie, le cœur battant à tout rompre. Personne ne cria. Personne ne le poursuivit. Mais il sentit le regard de l’homme en noir dans son dos jusqu’au moment où le domestique referma la lourde porte derrière lui.
La pluie s’était muée en averse. Il courut vers le fiacre, entra, claqua la portière.
« Rue du Croissant. Vite. »
Le fiacre démarra dans un bruit de ferraille. Étienne retira son masque, trempé de sueur. Son plan était mince comme un fil de rasoir. Il avait bluffé — le professeur n’avait déchiffré qu’une fraction de la liste. Mais les royalistes l’ignoraient. Pour quelques heures, peut-être une journée, ils croiraient que leur secret était déjà dans les rues.
Ce qui signifiait qu’ils feraient tout pour récupérer le brunisseur avant l’aube. Et lui n’avait que cette nuit pour trouver Léon avant qu’ils ne comprennent leur erreur.
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