Le Registre de Sang
Lire le chapitre 9: The Ledger's Code
L’aube ne s’était pas encore levée sur Paris qu’Étienne frappait déjà à la porte du professeur Aubertin, rue des Francs-Bourgeois. Il avait cogné trois fois, fort, sans vergogne, jusqu’à ce qu’une voix caverneuse gronde de l’autre côté.
— On n’ouvre pas avant le jour, même aux journalistes.
— Je ne suis pas venu en journaliste, répondit Étienne, le front contre le bois froid. Je suis venu chercher un mort qui parle.
Un silence. Puis le bruit d’un verrou qui glisse. La porte s’entrouvrit sur un visage ridé, creusé par la lampe que le vieil homme tenait à hauteur de poitrine. Le professeur Aubertin avait été jadis un maître de l’École des chartes, avant qu’une accusation de faux en écriture ne le jette aux marges du monde académique. Il vivait là, dans trois pièces remplies de livres dévorés par l’humidité, comme un fantôme que la fierté empêchait de mourir.
— Vasseur, grogna-t-il. Vous sentez le soufre. Entrez vite, on ne se montre pas aux fenêtres.
Étienne passa le seuil. L’air sentait le vieux papier et la cire. Aubertin referma, puis le dévisagea par-dessus ses lunettes cerclées d’argent.
— On dit que vous avez retourné la rue contre les faux policiers. On dit surtout que vous cherchez la Manche. C’est une voie qui tue, jeune homme.
— On m’a déjà tué deux fois cette semaine. Ça n’a pas pris.
Il sortit de sa poche les feuillets que Léon avait couverts de symboles, soigneusement pliés, fragiles comme des ailes de papillon mort. Il les posa sur la table où traînaient des loupes et des encres. Aubertin ne toucha rien d’abord. Il se pencha, les mains dans le dos, comme un médecin devant un corps.
— D’où vient ceci ?
— D’un apprenti disparu. Il avait recopié des pages d’un registre — la chose qui orchestre les barricades. Je veux savoir ce qu’il y a écrit.
Aubertin s’assit lentement. Il tira une bougie, l’alluma, fit passer les feuillets au-dessus de la flamme à bonne distance. Certains traits parurent respirer. Il murmura quelque chose que l’on pouvait prendre pour une prière ou une malédiction.
— Ce ne sont pas des symboles inventés, dit-il enfin. Cela, c’est une clé de lecture que je n’ai vue qu’une fois, dans les archives d’une société dissoute. On l’appelait la Société de l’Éperon. Des royalistes, sous la Restauration. Une fraternité de l’ombre qui préparait le retour d’un prince avec des listes, des fonds et des cartes. Ils ne signaient pas. Ils codaient.
Étienne s’accroupit à hauteur de la table pour voir les signes dans la lumière de la bougie. L’écriture de Léon était serrée, appliquée, presque enfantine par endroits, comme si chaque symbole avait demandé une concentration fébrile.
— Vous pouvez le déchiffrer ?
Aubertin retira ses lunettes. Il les essuya avec un geste lent qui n’avait rien de nécessaire. C’était un geste de négociateur.
— Qui vous envoie ? La police ? Le ministère ?
— Personne. C’est moi.
— Et vous voulez déchiffrer un code royaliste pour quoi faire ? Pour publier ? Pour abattre la Manche ? Vous ne les abattrez pas. Vous les ferez rire.
— Qu’ils rient. Je les regarderai.
Aubertin hocha la tête, mais il n’y avait pas d’approbation dans ce mouvement. Il reposa les lunettes.
— Les symboles suivent un décalage variable. La clé n’est pas dans les signes, mais dans les espaces entre les lignes. Il faut comparer, déduire, recommencer. Cela demande des jours, si l’on travaille seul. Moi, je vous le résous en trois nuits, pourvu que vous me laissiez les planches tranquilles.
Étienne attendit la suite. Au vieil homme, elle vint sans détour.
— Vous publiez dans La Lanterne. J’ai une affaire qui me ronge depuis deux ans. On m’a accusé de faux en écriture — un acte notarié censé vendre une terre qui m’appartenait jadis. J’ai été rayé des registres, de l’histoire, de la vie sociale. C’était faux. J’ai des preuves, mais les journaux n’ont pas voulu de moi, car le préfet de police a ses entrées partout. C’est lui qui a scellé mon dossier.
— Vous voulez que je publie votre défense.
— Je veux que vous publiez la vérité : que le faux a été monté, que le vrai acte est conservé chez un notaire de Tours, et que Monsieur le Préfet a ordonné d’enfouir le dossier. Vous écrirez cela, vous le signerez, et ces pages vous appartiendront.
Étienne regarda les feuillets de Léon, puis les yeux d’Aubertin. Il n’y avait pas de mensonge visible, mais les mensonges les mieux faits ne s’y voient jamais.
— Comment savez-vous que c’est le préfet qui a commandé l’enfouissement ?
— Parce qu’il est venu me le dire lui-même, un soir, chez moi, comme vous êtes venu ce matin. Il m’a proposé le silence contre une somme. J’ai refusé. Il a fait ouvrir mon procès en ma défaveur. Depuis, je suis un pestiféré. On n’imprime pas ma prose, on ne cite pas mon nom, on ne me compte plus pour rien.
La lampe crachota. Aubertin ne bougeait pas, figé dans sa dignité défaite.
Étienne aurait pu tourner les talons. Chercher un autre déchiffreur. Mais Léon avait été pris, peut-être torturé, peut-être déjà mort dans un sous-sol fangeux. Chaque heure enfonçait un peu plus le garçon sous la terre. Aubertin était le seul qui reconnaissait la clé de lecture. Et s’il fallait payer ce vieillard blessé pour sauver un enfant que la rue lui avait confié, alors Étienne paierait.
— J’écrirai l’article, dit-il. Mais je veux voir vos preuves avant d’envoyer le texte à l’imprimerie. Je ne veux pas publier une légende.
Aubertin sourit pour la première fois. C’était un sourire maigre, un mouvement de tête qui ressemblait à un congé.
— Bien. Alors commencez par lire celles-ci. Le reste viendra.
Il se leva, ouvrit un tiroir d’une commode massive, en sortit un dossier de cuir évalué par les ans. Étienne l’ouvrit. Les pièces étaient classées, commentées, titrées — trop organisées pour être innocentes, pensa-t-il aussitôt. Un innocent ne prépare pas son dossier comme un procès. À moins que la prison ne vous ait appris à ne plus croire en la justice, mais seulement en la preuve.
Il lut quelques lettres, un acte notarié avec timbre, des attestations de témoins. Tout semblait réel. Les signatures concordaient entre elles, l’encre était d’époque. Mais Étienne avait un œil de faussaire nourri aux basses œuvres de la ville : il savait qu’un faux pouvait être plus parfait qu’un vrai, précisément lorsqu’il avait été fabriqué par les experts.
Il rendit le dossier.
— Vous êtes habile.
— Je suis innocent, corrigea Aubertin avec un calme qui mit Étienne mal à l’aise.
— Les deux ne s’excluent pas.
Aubertin rangea le dossier, puis ramassa les feuillets de Léon avec un soin nouveau, presque amoureux.
— Revenez demain à la nuit. J’aurai commencé le déchiffrage. Si je tombe sur un nom que vous n’attendiez pas, je vous le donnerai d’abord, parce que vous avez accepté de publier ma vérité. Et ensuite, vous pourrez courir — ou fuir, selon ce que ce code vous montre.
Et il souffla la bougie.
Dans l’escalier qui sentait la pierre humide, Étienne s’arrêta une seconde. Quelque chose clochait. Aubertin avait reconnu le symbole trop vite, trop précisément. Un homme banni qui n’enseigne plus ne garde pas si affûtés des souvenirs de sociétés dissoutes, sauf s’il continue à y travailler. Le vieillard n’était pas un étranger à la Manche. Il en était peut-être une ruine. Ou une branche morte qui cherchait encore le soleil.
En posant le pied sur le pavé de la rue des Francs-Bourgeois, Étienne comprit que le marché venait peut-être de le lier à un second serpent, quand déjà le premier lui mordait la cheville.
Il était attendu à l’aube par l’homme en noir. Il avait promis de venir, pour sauver Léon.
Mais ce qu’il soupçonnait désormais, c’est que l’homme en noir et le professeur aux mains blanches avaient peut-être appris le déchiffrage au même maître.
Et que la seule chose que le code de Léon révélait, à ce premier examen, c’était le poids exact des chaînes qu’on était en train de lui passer autour du cou.