Le Registre de Sang
Lire le chapitre 12: The Informer's Gambit
La brasserie sentait la bière éventée et le tabac froid. Étienne était assis dans le coin le plus sombre, son café refroidi devant lui, les yeux rivés sur la porte. Il avait donné rendez-vous à Bouchard ici, loin de La Lanterne, loin des oreilles trop attentives. L'éditeur de presse était en retard, et chaque minute qui passait rapprochait l'aube — et la rencontre avec l'homme en noir.
La porte s'ouvrit. Bouchard entra, son manteau trempé par une pluie fine qui commençait à tomber. Il s'avança vers la table d'un pas trop léger, un sourire trop vite en place.
« Vasseur. Tu m'as fait appeler à une heure indue. » Il s'assit en face de lui, commanda un cognac au serveur d'un geste désinvolte. « Les affaires urgentes t'ont rarement un bon visage. »
— Parce que tu préfères les affaires discrètes ? Les ventes à prix d'or peut-être ?
Bouchard cligna des yeux. Son sourire resta. Voilà. C'en était assez.
« Tu as parlé aux royalistes. Tu leur as vendu ce que tu savais sur le registre. »
Le silence entre eux dura une seconde de trop. Bouchard but une gorgée de cognac que le serveur venait de déposer, le verre presque caché derrière ses doigts.
« Qu'est-ce que tu en sais ? »
— Un homme qui croise l'homme en noir avant moi, qui lui livre des documents, ça me revient. Même à travers un labyrinthe de ronds-de-cuir et de faux-nez. Alors ne me prends pas pour un imbécile.
Bouchard reposa le verre. Sa mâchoire se crispa. Il jeta un regard vers la salle presque vide, puis se pencha en avant.
« Tu as raison. J'ai vendu quelque chose. Mais tu te trompes sur l'acheteur. »
Étienne serra les mâchoires. « Le marquis de Lévis — »
— N'est qu'un rouage. L'homme que j'ai vu était placé plus haut, et ses ordres ne venaient pas de la noblesse.
Bouchard sortit une enveloppe de sa poche intérieure, la glissa sur la table. Elle était scellée d'un cachet qu'Étienne ne connaissait pas : une balance, gravée d'un niveau à bulle. Un visage émacié, des yeux fiévreux.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Étienne, sans y toucher.
— Une invitation. Le Comité d'action républicaine t'offre un entretien. Demain soir, si tu vis jusque-là.
Étienne croisa les bras. « Un comité républicain complice de la Manche ? Les royalistes s'infiltrent partout — »
— Le comité n'est pas complice. Le comité utilise. Comme toi tu utilises La Lanterne. Comme M. le Préfet utilise ses dossiers.
Il s'arrêta, laissa les mots infuser. La pluie martelait les vitres du café. Dans la rue, des pas pressés — un attroupement, une dispute, un arrestation. Paris ne dormait jamais vraiment.
« Voilà ce que je te dis, Vasseur. J'ai vendu le fragment du registre — celui que tu as montré au professeur Aubertin — aux royalistes, oui. Ils m'ont payé mille francs. Mais avant, j'avais vendu la même copie au Comité républicain pour quinze cents. Et au préfet pour huit cents. Trois acheteurs, une même marchandise. »
Étienne se figea. Trois. Trois copies. Le registre chiffré, les symboles, tout ce qu'il avait découvert depuis le premier nocturne sur le pavé couvert de cadavres — tout cela était maintenant éparpillé entre trois mains ennemies.
« Tu as joué à l'arbitre ? » murmura-t-il.
— J'ai joué à celui qui comprend que la révolution n'est pas une cause, c'est un marché. Et le marché a des règles. Les tiens ne sont pas claires : tu as publié ce que tu savais, tu t'es exposé, tu as protégé un faussaire pour obtenir un déchiffrage. Mais tu n'as pas encore choisi ton camp.
Bouchard se recula, leva son verre pour trinquer avec l'air. « Le Comité veut te payer. Pas avec de l'argent — avec une protection. Tu publies leurs communiqués dans La Lanterne, tu donnes un visage républicain à la révolte, et ils mettent des hommes autour de toi quand tu marcheras dans la rue. Ils parleront en ta faveur quand les royalistes t'auront piégé. »
Étienne sentit le poison se répandre dans son esprit. Protection contre propagande. La liberté de sa presse à vendre à un nouveau maître.
« Et si je refuse ? »
Bouchard haussa les épaules. « Tu as brûlé tes ponts avec le préfet. L'homme en noir te veut mort avant l'aube. Le Comité est ta seule embarcation. Si tu la refuses, tu nageras seul dans la Seine, et je parierai sur le courant. »
Le serveur passa, essuya une table vide. La pluie redoubla. Étienne sentit son pouls dans ses tempes, les heures qui défilent, la promesse qu'il avait faite à Aubertin, le visage disparu de Léon, le regard de l'homme en noir derrière son masque.
Il regarda l'enveloppe. Il étendit la main, la prit.
« Dis au Comité que j'accepte. »
Bouchard sourit — un sourire de marchand, satisfait. « Je le ferai. Mais il y a une autre condition. »
Étienne serra l'enveloppe. « Bien sûr. Il y a toujours une autre condition. »
— Le Comité veut le registre complet. Pas la copie partielle que tu as montrée à Aubertin — la chose elle-même, la vraie, reliée en cuir, celle que tu as volée au manoir. Tu leur remets, et ils te couvrent. Sans cela, tes articles seront contredits par les leurs. Sans cela, tu deviens leur tout.
Le cœur d'Étienne se serra. Le registre était dans sa cachette, sous une latte de sa chambre, protégé par sa propre vie. Chaque page contenait les secrets de trois factions, chaque ligne avait un poids qui dépassait son avenir.
« J'ai besoin de temps pour le récupérer. »
— Tu as jusqu'à demain midi. L'homme en noir ne frappera pas avant l'aube, j'en réponds. Mais si à midi tu n'as pas livré, le Comité aura ta tête sur un plateau — et il y aura deux chasseurs au lieu d'un.
Bouchard se leva, jeta quelques pièces sur la table. Il se pencha une dernière fois.
« Tu es un bon journaliste, Vasseur. Tu sais écrire la vérité. Mais tu vis comme un menteur. Choisis un camp avant que les camps ne te choisissent. »
Il sortit. La pluie et la porte refermée effacèrent sa silhouette dans l'obscurité de la rue.
Étienne resta seul, l'enveloppe dans une main, son café froid dans l'autre. Il la brisa d'un geste sec. Une carte, une adresse gravée à l'encre verte, et une phrase : *« Le Comité te salue, pair. »*
Pair. Le mot le frappa comme une gifle. Le Comité républicain l'appelait pair — comme ces aristocrates qu'il prétendait combattre. Un jeu de dupes. Une nouvelle cage avec des barreaux dorés.
Il plia la carte, la glissa dans sa poche. Il avait accepté en apparence, oui. Mais son plan n'était pas de servir.
Demain à midi, il serait mort ou libre. Mais peut-être — s'il jouait bien — il serait les deux.
Il sortit dans la pluie, remonta son col, et prit la direction des quais. Le temps filait, et il avait un registre à décoder avant de décider qui trahir d'abord.
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