Le Registre de Sang
Lire le chapitre 13: The Turn of the Page
La pluie battait les vitres de l'imprimerie lorsque Aubertin poussa la porte, trempé jusqu'aux os, un rouleau de papier serré contre sa poitrine comme un enfant. Ses lunettes embuées ne laissaient voir que des yeux fiévreux, et ses doigts tremblaient en déroulant le texte devant Étienne.
— C'est fait, murmura Aubertin. J'ai tout déchiffré.
Étienne saisit le document, parcourant les lignes d'écriture serrée. Les symboles du code avaient cédé la place à des phrases nettes, accusatrices, qui dessinaient un tableau bien plus vaste que tout ce qu'il avait imaginé.
— Ce n'est pas une conspiration, souffla-t-il. C'en sont trois.
Aubertin acquiesça, essoufflé. Sa barbe grise dégoulinait, et ses mains cherchaient une chaise sans la trouver.
— Les royalistes voulaient restaurer la monarchie. Les républicains modérés voulaient une république sous leur coupe. Et les agents étrangers — la Manche, mais pas seulement eux, aussi les Autrichiens, les Anglais — voulaient un gouvernement faible, dépendant, qui n'interférerait pas avec leurs intérêts.
Étienne relut les passages clés à voix basse. Chaque groupe avait financé ses propres émeutiers, ses propres orateurs, ses propres barricades. Les ouvriers qui étaient morts dans les rues depuis trois semaines n'étaient que des pions qu'on avait déplacés sur un échiquier dont ils ignoraient même l'existence.
— Ils ont coordonné le chaos, ajouta Aubertin. Chacun croyait manipuler les autres. Regardez — page trois, le passage sur les barricades de la rue Saint-Denis.
Étienne tourna les pages — toutes de la main d'Aubertin, une transcription minutieuse du code original que Bouchard lui avait vendu.
— Les royalistes ont payé les émeutiers pour que les barricades bloquent les renforts de l'armée. Les républicains ont payé les mêmes hommes pour les maintenir une nuit de plus, espérant que le gouvernement tomberait. Et les agents étrangers ont fourni les armes aux deux camps.
— Et chacun pensait mener l'autre en laisse.
Aubertin rit — un son sec, sans joie.
— C'est le grand secret des pouvoirs, Étienne. Ils croient tous être les seuls à tirer les ficelles.
Un silence. La pluie redoubla contre les carreaux. Aubertin vacilla légèrement, et Étienne leva les yeux de ses pages.
— Vous êtes malade, professeur.
— Fatigué. C'est tout. Je n'ai pas dormi depuis deux jours, et j'ai supprimé toutes ces nuits de codage en une seule séance. Voulez-vous le reste?
Il fouilla dans sa poche et tendit une petite clé en cuivre, ternie par le temps, ornée d'un motif en forme de fleur de lys.
— Qu'est-ce que c'est?
— Le coffre chez moi. Rue des Nonnains-d'Hyères, au troisième étage. J'y ai rangé mes notes originales, le code — et quelques documents que j'avais obtenus autrefois, lorsque j'étais au service du comte de Chambord.
Étienne prit la clé. Elle était plus froide que prévu.
— Pourquoi me la donner à moi?
— Parce que vous me survivrez.
Le regard d'Aubertin se perdit un instant, comme s'il apercevait quelque chose que la pièce ne contenait pas.
— Vous publiez demain?
— Avant l'aube, si je peux. Je dois faire croire aux royalistes que la traduction complète est déjà entre les mains de La Lanterne.
— Alors faites vite. Ils enverront quelqu'un.
Un bruit sourd dans la ruelle. Étienne se retourna, la main vers le tiroir où il gardait un pistolet. Une chatte traversa la flaque sous la fenêtre, indifférente.
Il se détendit. Tendit la clé à Aubertin.
— Reprenez-la. Vous me l'expliquerez demain, quand vous aurez dormi.
Aubertin ne la prit pas.
— Non. Je connais les hommes qui m'ont brisé la carrière, Étienne. Ils ne pardonnent pas. Quand j'ai vu la clé du code qu'ils utilisaient encore... j'ai compris qu'ils ne me laisseraient jamais mourir dans mon lit.
Il rit de nouveau, et cette fois il y avait dans son rire la saveur amère d'un homme qui a depuis longtemps cessé d'espérer.
— Alors j'ai écrit une lettre. Pour vous. Pour le cas où — elle est dans le coffre. Si quelqu'un vous interroge sur ma mort, vous saurez quoi faire.
— Professeur...
Un bruit, cette fois. Pas un chat. Des pas rapides dans l'escalier extérieur, puis un choc contre la porte du rez-de-chaussée.
Aubertin se raidit. Son visage perdit toute couleur.
— C'est pour moi.
— Restez ici. Je monte.
— Non!
Aubertin attrapa le bras d'Étienne avec une force surprenante pour un homme aussi épuisé.
— S'ils vous trouvent ici, vous êtes mort. Vous êtes leur cible, pas moi. Je ne suis plus rien — un vieil homme qui a trop parlé.
— Je ne vous abandonnerai pas.
— Vous n'avez pas le choix. Le journal, Étienne. La vérité. Léon.
Étienne hésita. L'escalier de bois gémit sous un poids.
— Ils peuvent me prendre, mais la mort n'efface pas ce que j'ai déjà rendu public, dit Aubertin plus bas, précipitamment. Ils peuvent tuer le messager; ils ne peuvent pas tuer la nouvelle. Ne le comprenez-vous pas?
Étienne comprit. Il détesta comprendre.
— Je reviendrai. Je vous le jure.
Le vieux professeur sourit — un sourire étrangement doux, presque paternel.
— Non. Vous irez au coffre. Vous prendrez mes notes. Et vous écrirez — comme vous savez le faire.
Sans attendre la réponse, Aubertin se tourna, poussa la porte arrière, et disparut dans la ruelle.
Il y eut un cri. Étouffé, bref.
Puis un coup de feu.
Puis le silence, rompu seulement par la pluie.
Étienne traversa la pièce en trois enjambées, le pistolet de son tiroir à la main, et jeta un regard dans l'impasse. Deux ombres s'éloignaient déjà, courant. Aubertin gisait sur les pavés mouillés, le visage tourné vers le ciel, les yeux ouverts sur la pluie qui tombait sans fin.
Une blessure au flanc. Le sang coulait, dilué par l'eau, s'échappant entre les joints des pierres.
Étienne s'accroupit, cherchant une pulsation. Aubertin toussa — vivant, mais pour combien de temps?
Le vieil homme leva une main, attrapa la manche d'Étienne et le tira vers lui avec une dernière force.
— J'ai... envoyé une copie de la traduction... chez vous, murmura-t-il. Ce que vous tenez... c'est la seule complète. Brûlez... rien. Utilisez tout.
Son regard se fixa sur la clé qu'Étienne tenait toujours.
— Dans le coffre... il y a aussi... une autre série de comptes. Des noms que vous ne connaissez pas encore... des hommes qui ont payé pour que le chaos dure...
Il chercha son souffle. Trouva quelques mots de plus.
— Vous les découvrirez... quand vous serez prêt... à les affronter.
Ses doigts se refermèrent sur la main d'Étienne, puis se relâchèrent.
Et le professeur Aubertin, l'homme qui avait déchiffré le code des royalistes, mourut dans une ruelle de Paris, sous une pluie de février, sans que personne ne le pleure à part un journaliste qui n'avait même pas pris le temps d'apprendre son prénom.
Étienne resta là un long moment. Dans sa main, le rouleau de la traduction complète pesait comme un corps.
Trois conspirations, maintenant déchiffrées. Un code complet. Une clé pour un coffre dont il ignorait encore le contenu complet.
Et une vérité qui, s'il la publiait telle quelle, ne susciterait qu'une seule réaction de la part des trois camps :
Le faire taire.
Il se releva. Essuya ses mains sur son manteau. Regarda une dernière fois le corps d'Aubertin, puis la clé, puis le texte déchiffré dans sa poche.
Il ne lui restait qu'une arme vraiment puissante — et deux ou trois heures avant l'aube pour l'utiliser.
La rédaction elle-même devrait suffire à tenir en échec les royalistes, les républicains et les agents étrangers. Chacun croirait que La Lanterne détenait ses secrets, mais aucun ne saurait lequel des autres la rédaction visait. L'équilibre du chaos — c'était tout ce qui restait entre lui et la mort.
Il marcha vers le bureau de son journal, les échos de la pluie effaçant ses pas dans la nuit vide.
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