Le Registre de Sang
Lire le chapitre 14: Aftermath by Candlelight
La pluie tombait sur le cimetière du Père-Lachaise comme une absolution refusée. Étienne Vasseur se tenait à l'écart des trois douzaines de pleureurs — anciens élèves, collègues de l'Institut, une femme voilée qui sanglotait sans discontinuer. Personne ne regardait la tombe. Ils regardaient tous l'assassin possible, celui qui avait publié l'article qui avait conduit le professeur à sa perte.
Il n'avait pas prononcé un mot. Qu'aurait-il dit ? Que c'était lui qui avait trouvé le corps, la clé encore chaude dans la main crispée du mourant ? Que le dernier souffle d'Aubertin avait été pour lui offrir non pas une vengeance, mais un héritage de sang ?
Le prêtre acheva son latin avec la hâte d'un homme qui veut rentrer chez lui. La femme voilée jeta une poignée de terre qui sonna creux sur le cercueil. Étienne attendit que les autres se dispersent avant de s'approcher.
Le fossoyeur le regarda d'un air maussade.
« Monsieur veut dire un mot ? »
« Non. Juste... un instant. »
Il resta là, la pluie dessinant des rigoles dans la terre fraîche. Aubertin était mort parce qu'il avait accepté de l'aider. Parce qu'il avait cru que le mot imprimé pouvait laver une réputation. Étienne avait publié sa défense, et cela avait signé son arrêt de mort.
« Je publierai la vérité, murmura-t-il. Toute la vérité. Cela ne vous rendra pas la vie, mais cela rendra la leur misérable. »
C'était une promesse de journaliste, c'est-à-dire une promesse faite à soi-même.
La concierge du professeur ne voulait pas le laisser entrer. Petit homme chauve aux yeux de fouine, il avait déjà vu la police repartir avec des cartons et se méfiait de quiconque s'intéressait aux affaires du mort.
« J'ai la clé, dit Étienne. Et une lettre de sa main. »
« Le commissaire a dit qu'aucun objet ne devait sortir. »
« Je ne veux rien sortir. Je veux seulement regarder. »
Le mensonge était poli. La concierge céda quand Étienne lui glissa trois francs.
L'appartement sentait le renfermé et le papier moisi. Le désordre était celui d'un homme qui collectionnait les livres comme d'autres les dettes : sans ordre, sans fin, jusqu'à l'effondrement. Des piles de volumes montaient du plancher au plafond dans le salon, formant des couloirs étroits comme des tranchées.
Étienne chercha d'abord là où la lumière était la plus faible — une cachette dans le plancher semblait trop évidente, mais les hommes de l'ombre pensaient en termes de complicités et de trahisons. Il s'agenouilla dans la chambre, sous la fenêtre, et fit jouer la lame de son couteau entre les lames du parquet.
Rien.
Il élargit sa recherche au cabinet de travail. Là, parmi les papiers épars, il trouva une table où le désordre était suspect : une pile de factures datées, toutes antérieures à trois ans, dont les écritures étaient d'une régularité trop parfaite. Il les déplaça et découvrit une planche mal ajustée.
La boîte était petite, en fer, pas plus grande qu'un missel. Sa serrure ouvrit avec un claquement sec.
Il s'attendait à des noms, à une liste, à des sommes. Il trouva une seule lettre — et ce qu'il lut lui fit perdre le souffle.
*Mon cher Barbès,*
*Le plan se déroule comme convenu. L'émeute du 23 prendra le caractère d'une insurrection générale. Nos comités tiendront leurs hommes en réserve jusqu'à ce que la troupe se soit engagée, puis nous frapperons ensemble, au centre, là où la confusion sera la plus grande. Le peuple croira faire la révolution ; il fera la nôtre.*
*Votre très dévoué, et serviteur de la République — la vraie, celle qui sait ce qu'elle veut.*
La signature était illisible, mais l'en-tête était celui d'un papier utilisé par le comité républicain — ce comité dont Barbès était le chef, celui qui attendait le registre original pour midi.
Étienne relut la lettre deux fois. La date : le 20 février, trois jours avant le début des barricades. Le ton : celui d'un complice écrivant à son égal.
C'était un faux. Il en était certain. L'écriture était trop proche de la calligraphie du faussaire qui œuvrait pour la préfecture — il avait vu assez de pièces forgées à la salle des ventes pour reconnaître la patte. Mais qui l'avait faite ? Et à quel dessein ?
La réponse vint comme la foudre : *pour diviser*. Si les républicains découvraient cette lettre, ils se méfieraient de leur propre chef. Si Barbès la voyait, il se méfierait de tous. Et si elle tombait entre les mains de la presse royaliste, le comité s'effondrerait de l'intérieur.
Étienne glissa la lettre dans sa poche intérieure. Il referma la boîte, la remit en place, et ressortit dans la pluie.
Il connaissait l'emplacement du quartier général républicain — une imprimerie désaffectée rue de la Harpe, sous le prétexte d'un cercle de lecture. Il y arriva à la tombée du soir, trempé, les semelles boueuses, les poumons serrés par l'humidité.
La porte était gardée par deux hommes massifs qui le reconnurent.
« Vasseur ? Vous avez le registre ? »
« Il est dans un lieu sûr. Je viens voir Barbès. J'ai des informations. »
Ils échangèrent un regard, puis l'un d'eux disparut à l'intérieur. Il revint deux minutes plus tard, le visage fermé.
« Il vous recevra. Main basse sur votre pistolet, d'abord. »
Étienne n'avait pas de pistolet. Il se laissa fouiller et conduisit dans une salle où des lampes à huile faisaient vaciller des ombres sur des murs nus. Barbès était assis à une table, entouré de cartes et de lettres. Il était plus âgé que sur ses portraits — le visage creusé par les nuits sans sommeil, la barbe grisonnante. Mais les yeux étaient ceux d'un homme habitué à commander.
« Vous avez quelque chose à me dire, journaliste ? »
Étienne posa la lettre contrefaite sur la table, sans la lâcher.
« J'ai trouvé ceci chez le professeur Aubertin. Dans une boîte cachée qu'il m'a indiquée en mourant. Avant que ses assassins ne l'achèvent. »
Le regard de Barbès passa de la lettre au visage d'Étienne. Puis il fit un signe à l'un des gardes, qui se retira.
« Vous me faites porter une lettre qui m'incrimine, et vous vous présentez seul, la nuit, sans armes. Vous comprenez pourquoi je pourrais vous trouver suspect ? »
« Parce que tout vous semble suspect. C'est ce qui fait de vous un chef, et ce qui vous tuera à terme. »
Barbès prit la lettre, la parcourut. Son visage ne changea pas, mais sa mâchoire se serra.
« Un faux grossier. Mais efficace. »
« Efficace, oui. Si elle paraît dans *La Gazette de Paris*, votre comité sera déchiré par la suspicion avant la fin de la semaine. »
Un bruit derrière Étienne. Il se retourna — un homme venait d'entrer, un journaliste qu'il connaissait de vue, un certain Delamare, pigiste pour plusieurs feuilles républicaines.
« Barbès, cria Delamare en agitant un papier, l'édition du soir vient de sortir ! Le *Journal des Débats* prétend que... »
Il s'arrêta en voyant Étienne. Son visage blêmit.
« Vasseur ? Qu'est-ce qu'il fait ici ? »
« Il m'apporte des informations, dit Barbès. Vous vous connaissez ? »
« C'est lui qui a publié l'article sur le préfet. L'article qui a trahi la cellule de la rue de Tournon. C'est un espion du pouvoir. »
Un silence. Les yeux de Delamare—un éclat de terreur pure—rencontrèrent ceux d'Étienne.
« Delamare, vous avez tord, commença Étienne. Je n'ai jamais... »
Une détonation. Étienne sentit un souffle chaud passer près de son oreille, suivi d'un fracas de verre. Il plongea à terre. Les gardes se précipitaient.
Delamare était effondré contre le mur, une tache sombre s'élargissant sur sa poitrine, les yeux encore grands ouverts dans une surprise absolue.
Le silence dura une seconde entière. Puis quelqu'un cria.
Barbès tenait encore la lettre contrefaite. Sa main gauche pendait, et quelque chose brillait entre ses doigts—un minuscule pistolet de poche, dont il venait de se servir.
« Il allait vous tuer, dit Barbès. Il était de ceux qui voulaient vous abattre avant que vous ne parliez. »
Étienne regarda le corps de Delamare. Le journaliste qu'il avait croisé deux jours plus tôt au café, qui lui avait serré la main, qui parlait d'avenir et de république.
« Je voulais seulement le prévenir, murmura Étienne. Je voulais seulement... »
Barbès s'approcha et lui posa une main sur l'épaule. C'était la première fois qu'un chef révolutionnaire le touchait avec autre chose que la suspicion.
« Vous avez fait ce qu'il fallait. Mais vous comprenez maintenant ce que j'essaie de vous dire depuis que vous êtes entré. Nous sommes tous déjà morts, journaliste. Nous sommes tous déjà morts depuis le premier jour où nous avons choisi notre camp. Seule la date de l'exécution reste à déterminer. »
Étienne contempla le visage de Delamare, dont la femme attendait sans doute quelque part dans la nuit. Il pensa à Aubertin, enterré à peine deux heures plus tôt. À toutes les promesses mortes qu'il avait semées depuis une semaine.
« Alors, dit-il lentement, il faut choisir avec soin ce qu'on fait de sa vie avant l'exécution. »
Barbès le regarda longuement. Puis il tourna la lettre contrefaite entre ses doigts.
« Elle est bien faite, cette lettre. Qui l'a tracée ? »
« Quelqu'un qui veut diviser votre comité. Le même qui a fait de moi un homme traqué par tous les partis de cette ville. »
Barbès hocha la tête, puis fourra la lettre dans sa poche.
« Je vais trouver qui l'a fabriquée. Vous, vous allez trouver le registre original et vous me l'apporterez à midi, comme convenu. »
Étienne acquiesça. Mais déjà dans sa tête, les pages du journal de demain s'assemblaient dans un ordre différent—un ordre qui n'appartenait qu'à lui.
Il se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il s'arrêta, regarda une dernière fois le corps de Delamare, puis les yeux de Barbès.
« Il faudrait un prêtre pour lui, dit Étienne. Ou un fossoyeur. Nous autres, nous n'avons que l'encre. »
Dehors, la pluie avait cessé. Les étoiles apparaissaient entre les nuages au-dessus de la ville, indifférentes aux morts et aux vivants, au pouvoir et à la chute. Étienne remonta son col et se mit en marche, la poche vide de preuves mais la mémoire pleine de visages.
Aubertin. Delamare. Tous ces hommes qui étaient morts à cause de ce qu'il avait publié, ou qu'il s'apprêtait à publier.
*Choisir avec soin*, avait-il répondu à Barbès.
Mais comment choisir, quand chaque mot imprimé était un couteau qu'on retournait dans la plaie de Paris, quand chaque article relevait autant de la vérité que de l'assassinat ?
Il pensa à la madame qui tenait une maison discrète près de la place Maubert, une femme qui lui avait sauvé la vie deux ans plus tôt lorsqu'il avait enquêté sur les assassins de la rue Saint-Denis.
Peut-être était-il temps de lui rendre visite.
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