Le Registre de Sang
Lire le chapitre 15: The Committee's Eye
La porte de l’impasse était si étroite qu’Étienne dut se glisser de biais. Derrière lui, la rumeur du faubourg Saint-Germain s’éteignit, avalée par le silence humide des murs noirs de suie. Il compta treize pavés, puis s’accroupit devant une grille à demi rongée par la rouille. Pendant trois ans, il avait juré de ne jamais revenir ici.
La grille céda sans un bruit.
Le salon du premier étage sentait la cire et le tabac froid. Il y faisait doux, presque trop. Une femme s’y tenait en robe de chambre grenat, une plume d’oie à la main, ses paperasses posées à plat sur un secrétaire en acajou trop beau pour une maison de ce quartier. Elle leva les yeux sans sourciller.
« Tiens, » dit Catherine. « Le mort qui parle. »
Étienne resta dans l’encadrement. « On m’a donné jusqu’à l’aube. Après, j’imagine qu’ils se passeront de délai. »
Elle posa la plume. Ses doigts, chargés de bagues d’argent, se croisèrent lentement. Deux ans plus tôt, c’était elle qui l’avait tiré d’un cul-de-sac rue de la Mortellerie, la chemise ouverte sur trois coups de couteau payés par la police. Elle n’avait jamais demandé qu’une seule chose en retour : qu’Étienne ne lui parle jamais de politique. Il avait promis.
Il s’assit sans y être invité.
« Catherine, il faut que je reste ici quelques heures. Une journée. Peut-être moins. »
« Tu saignes sur mon tapis. »
Il baissa les yeux. Il n’avait pas remarqué que la manche de sa redingote en était imbibée, fine ligne rougeoyante qui descendait de l’épaule jusqu’au poignet. Une estafilade de plâtre, peut-être, lorsqu’il avait escaladé le mur de l’hôpital pour fuir les sbires du préfet. Catherine poussa un de ses verres vers lui.
« Les affaires sont calmes. La révolution a fait fuir les clients qui payaient. Reste tant que tu veux, mais tu vas m’expliquer pourquoi le sang coule encore plus vite dans les rues et pourquoi c’est toi qui cours. »
Clara montait l’escalier avec une bassine d’eau chaude. Elle avait dix-neuf ans, les yeux trop vifs pour ce métier, et des mains qui tremblaient dès qu’un fusil tonnait au loin. Catherine lui fit signe de nettoyer la manche d’Étienne.
« Va plus haut, » dit Catherine, soudain plus basse, plus dure. « La police est venue deux fois cette semaine. Ils ne cherchent pas des filles. Ils cherchent des journalistes. »
Étienne sursauta imperceptiblement. « Ils ont dit quoi, exactement ? »
« Rien. C’est le préfet qui a envoyé un lieutenant de la huitième légion. Il arpentait le salon avec ses gants de chamois. Il payait en espèces, des sommes trop justes pour être honnêtes — cinquante centimes par nom béni. »
Clara finit de panser le bras, puis releva la tête.
« Je leur ai donné le nom du gazetier du Café de la Régence, monsieur Étienne. Celui qui vous insulte dans ses colonnes depuis trois ans. J’espère qu’ils l’ont pris. »
Étienne ne répondit pas. À la place, il tira de sa poche une lettre froissée, déjà tachée de sang séché ; la copie du dernier billet d’Aubertin, daté de la veille de son assassinat. Il la posa sur le secrétaire.
« Catherine, tu as une presse ? »
Elle le regarda comme s’il l’avait giflée.
« Tu te souviens de ce que je t’ai demandé, il y a deux ans ? »
« Une seule chose. Pas de politique chez toi. »
« Et tu violes mon salon en y posant cette chose. »
Étienne poussa la lettre vers elle. « Je ne te parle pas de politique. Je te parle de nous. Les royalistes qui veulent remettre le petit prétendant sur le trône ont payé le préfet pour qu’il nettoie la presse radicale. Pas les barricades. Pas les canons. Les journalistes. Ils savent que les barricades partiront en fumée avant la fin du printemps. Ce qui reste, c’est ce qui s’écrit. »
Catherine fixa la lettre. Lentement, elle la prit, la déplia. Son regard glissa sur les lignes serrées de l’écriture d’Aubertin. Sa mâchoire se serra.
« Ce professeur, » dit-elle enfin, « il l’a donné pour toi. »
« Il est mort pour une vérité plus grande que ma photographie. »
« Et tu veux que je fasse quoi, exactement ? Que j’héberge ta guerre ? »
« Non, » dit Étienne en rapprochant sa chaise. « Je veux que tu la paies. »
Le silence dura trois battements de cœur. Clara s’immobilisa, éponge en main, les yeux sur Catherine.
La madame se leva. Elle fit trois pas vers une porte dérobée, dissimulée derrière une tapisserie représentant Diane chasseresse, et l’ouvrit d’un mouvement sec. Un souffle d’encre et de papier s’en échappa.
Étienne se leva. Dans la pièce étroite, une presse à bras d’occasion, fière et noire, luisait à la lueur d’un quinquet mal mouché. Des rames de papier s’empilaient contre un mur humide. Catherine passa une main sur le cylindre.
« La révolution a eu du bon, » dit-elle. « Le patron de l’imprimerie du faubourg s’est fait fusiller pour avoir collé une affiche. Sa veuve est partie à Londres. Moi je suis restée. Une presse, ça sert à faire des billets doux et des assignats, si on sait. »
Étienne parcourut la pièce. Sur une planche, il vit des caractères de plomb. Peu nombreux, mais équilibrés — un casier complet, un autre à moitié vide. Cela suffirait pour un feuillet étroit, deux colonnes, pas plus.
« Je veux sortir trois numéros, » dit-il. « Cette nuit. Avant l’aube. »
« Trois ? » Catherine laissa échapper un rire bref, sans joie. « Tu sais ce que ça coûte en encre, en main-d’œuvre ? »
« Je sais. Mais j’ai une seule édition à faire, et la seule question est de savoir qui je vais allumer la première. »
Il s’accouda à la presse, sentant le froid du fer sous sa manche encore humide.
« Le bruit court déjà que j’ai vendu le registre aux royalistes. C’est Bouchard qui l’a faite courir, pour que les républicains ne me croient plus. Mais si je publie un texte qui accuse le marquis de Lévis d’avoir financé les barricades de la rue Verte, les royalistes vont voir une trahison de plus. Les républicains verront une main tendue. Et le préfet verra un homme qui n’a pas encore fui. »
Catherine hocha la tête. « Et les agents étrangers ? Ceux de la Manche ? »
Étienne se figea. Aubertin avait écrit un nom, dans sa dernière lettre : un certain colonel d’état-major anglais en civil, vu trois fois à l’hôtel de la princesse de Radziwill. La diplomatie pullulait dans les bas-fonds de la révolution, mais personne n’avait encore prouvé d’implication directe. Il avait tenté de creuser, mais ses heures étaient comptées.
« Ceux-là, » dit-il lentement, « je préfère ne pas les réveiller avant de savoir où ils dorment. »
Clara, qui s’était adossée au chambranle de la porte, toussota.
« Il y a un Anglais qui vient ici, » dit-elle d’une voix blanche. « Tous les jeudis. Il paye pour des heures entières, mais il parle politique à la demoiselle, il ne fait rien d’autre. Il dit qu’il attend des nouvelles d’un professeur qui lui doit un service. »
Étienne sentit un courant glacé lui descendre le long de l’échine.
« Un professeur ? »
« Il ne l’a pas nommé. Mais il disait en riant que le professeur avait peur de son propre courage, et qu’un jour il faudrait que quelqu’un lui rappelle ce qu’il avait promis. »
Le dernier mot resta suspendu.
Aubertin avait promis quelque chose. Sa traduction du registre. Une copie peut-être déjà partie à Londres. Le savant anglais n’était pas un diplomate de salon ; c’était un collectionneur de secrets qui attendait sa livraison.
Il n’y avait plus de question. L’éditeur de La Lanterne deviendrait son propre réseau : un seul homme, trois versions de la vérité, une presse cachée dans une maison de rendez-vous.
« Cette nuit, » dit-il à Catherine, en s’asseyant devant la casse de caractères, « nous allons faire mentir tout le monde. Et demain, vous serez libres. »
Catherine soupira. « Demain, je serai morte ou riche. Va pour la deuxième.»
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