Le Registre de Sang
Lire le chapitre 16: The Double Print
L’encre sentait encore le plomb fondu lorsque Étienne poussa la première feuille humide sous la lampe de Catherine. Trois heures du matin. La presse à main crachait ses feuilles dans un rythme sourd qu’il connaissait par cœur, ce claquement de fer et de bois qui, dans un autre contexte, aurait été une berceuse.
— Tu es certain du titre ? demanda Catherine, les bras croisés, sa silhouette massive dans l’encadrure de l’atelier.
Étienne essuya ses doigts tachés sur son tablier.
— « La Lanterne — Édition spéciale — Un agent bonapartiste vu rue Transnonain ». Oui.
— Le prince-président va hurler.
— Tant mieux. Les royalistes vont crier à la diffamation. Les républicains vont vouloir des preuves. Et quelqu’un va venir me tuer pour cette feuille.
Catherine le regarda fixement, un pli amer au coin des lèvres.
— Tu écris ta propre condamnation, Étienne.
— Non, je l’imprime.
Il saisit une liasse encore chaude et l’empila sur la table. L’histoire qu’il venait de composer — faux du début à la fin — prétendait qu’un agent bonapartiste avait été vu négociant avec les dragons du roi pour trahir les barricades de la rue Saint-Antoine. Il y avait un nom inventé, un témoignage inventé, une adresse inventée. Le seul vrai motif était celui-ci : voir qui viendrait demander des comptes.
— Tu fais quoi des exemplaires ? demanda Catherine.
— Je les distribue moi-même. Rue Saint-Jacques, aux Halles, au Palais-Royal. Assez pour que la rumeur prenne avant le petit jour.
— Tu ne dors pas ?
— Je dortirai quand Paris aura fini de brûler.
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À cinq heures, la ville grise se réveillait dans un silence fragile. Les barricades de la nuit précédente tenaient encore, érigées par des mains trop jeunes et trop vieilles, gardées par des ouvriers au fusil rouillé. Étienne passa devant l’une d’elles, reconnut un artisan du Marais qui lui criait « Vive la Lanterne ! » — on le connaissait déjà. Sa réputation courait plus vite que ses jambes.
Il déposa les journaux à la devanture du libraire Durand, chez le bistrotier Lucas, et dans la poche d’un garçon de courses. La fausse histoire s’envolerait comme un moineau affolé.
À sept heures, il se tenait place Maubert, adossé à la fontaine, observant le flot. Une femme vendait des pommes, un clerc traversait, un homme en redingote s’arrêtait devant le kiosque à journaux. Étienne le vit parcourir la une, reculer, revenir. Puis l’homme traversa la place avec un autre, plus petit, en chapeau melon.
Ils consultèrent l’article. Le petit homme partit, pressé.
Étienne sourit dans son col relevé. Le poisson commençait à mordre.
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La visite arriva à midi.
Il s’y attendait, mais pas comme ça. Catherine l’avait prévenu d’un signe depuis la fenêtre de l’entresol, et Étienne l’avait rejoint dans la cour arrière de l’imprimerie, sous l’escalier de service. Deux hommes se présentèrent à la porte de la maison de rendez-vous, vêtus d’habits trop propres pour le quartier. Le plus grand, un brun à moustaches fines, tenait à la main une copie de l’édition spéciale, soigneusement pliée.
— On demande Monsieur Vasseur, lança-t-il à la vieille bonne qui avait ouvert.
— Il n’y a personne de ce nom ici, répondit-elle avec un accent d’Auvergne qui cachait bien l’habitude du mensonge.
— Dites-lui que nous venons de la part de M. de Morny.
Le silence dura. Étienne retint son souffle, accroupi sous l’escalier. Catherine, revenue dans l’entrée, prit le relais d’une voix enjouée :
— M. Vasseur ? Le journaliste ? Mais il est passé hier, mon ami. Il m’a avoué qu’il se cachait près de la Bastille.
— La Bastille ? fit l’homme, incrédule.
— Vous le trouverez peut-être au café Montpensier, elle ajouta en haussant les épaules. Il buvait beaucoup, cet homme.
Les deux visiteurs échangèrent un regard. Le brun fit un geste sec, et ils tournèrent les talons. La porte se referma derrière eux.
Étienne remonta l’escalier quatre à quatre, Catherine sur ses pas.
— Ils reviendront, dit-elle, ce n’est qu’une question d’heures.
— Ils ont du mal à croire que je me cache près de la Bastille, répondit-il. Bon. La nouvelle va se répandre.
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La deuxième visite eut lieu à deux heures.
Celui-là entra seul, par la cour, sans se faire annoncer. Un homme au visage pâle, presque maladif, vêtu d’un manteau gris de coupe militaire mais sans uniforme. Il n’avait pas de journal à la main. Il avait un étui à pistolets.
— Vasseur, dit-il en montant directement l’escalier. Je sais que vous êtes là.
Étienne se tenait dans l’embrasure de la porte de l’imprimerie, une liasse de feuilles vierges à la main comme un bouclier.
— Entrez, dit-il. Faites attention à l’encre.
L’homme franchit le seuil, jaugea la pièce d’un regard circulaire — la presse, les rames de papier, les bougies. Il retira son chapeau et le posa sur une caisse, geste étrangement civilisé.
— Je m’appelle Ferrand. Je représente des intérêts qui ne tiennent pas à être nommés.
— Les intérêts du prince Louis-Napoléon ?
— Peu importe.
— Peu importe ? Vous êtes chez moi, dans mon imprimerie, et vous me dites que peu importe ?
Ferrand sourit. Un sourire mince, de ceux qui n’atteignent jamais les yeux.
— Ce qui importe, c’est votre manuscrit. Le fameux carnet. Le vrai.
Étienne feignit l’étonnement.
— Je n’ai pas de carnet, monsieur. Seulement une lanterne.
— Ne vous moquez pas. Vous l’avez. Nous savons que vous l’avez. Mon employeur est prêt à vous offrir une somme considérable, ainsi que votre passage vers l’Angleterre, si vous remettez le document.
— Et si je refuse ?
Ferrand laissa le silence peser. Il regarda ses gants, les ajusta.
— Vous avez déjà enterré deux hommes cette semaine, Vasseur. Le professeur Aubertin. Le dénommé Delamare. Une troisième pierre tombale se trouverait facilement dans ce quartier.
Étienne sentit le poids des mots. Le nom de Delamare — comment un homme du camp bonapartiste en savait-il autant ? Le faux article qu’il avait publié ne mentionnait ni Aubertin ni Delamare.
— Qui vous a renseigné ? demanda-t-il.
— Le papier, monsieur, garde la trace de ceux qui le consultent.
Un silence. Étienne avança d’un pas.
— Vous voulez le carnet, Ferrand. Moi je veux savoir qui a tué Aubertin.
— Vous connaissez déjà la réponse. Le comité républicain n’était pas le seul à avoir ses espions.
— C’est une réponse, mais pas une vérité.
L’homme haussa un sourcil.
— La vérité n’est pas à vendre, monsieur Vasseur. Elle se divise, comme votre république — en morceaux.
Ça aurait pu rester une conversation. Mais Ferrand bougea trop vite. Sa main glissa sous son manteau, et Étienne, habitué aux gestes traîtres des cours des miracles, réagit d’instinct : il renversa la caisse de feuilles vierges entre eux, faisant voler un nuage de papier blanc. Ferrand jura, dégaina son pistolet un instant trop tard — Étienne avait déjà saisi la barre de fer qui servait à caler la presse.
Ils s’affrontèrent dans le réduit exigu. Ferrand était rapide, entraîné, mais Étienne connaissait le terrain : un journaliste passé par toutes les rédactions de Paris sait où se cachent les angles morts. Il frappa la main du pistoler d’un revers, et l’arme tomba dans la pile de feuilles.
Mais Ferrand ne visait pas la presse. Il plongea vers le manteau d’Étienne accroché au mur, fouilla la poche intérieure, et en sortit un petit objet de cuivre — la clé du casier qu’Aubertin lui avait donnée, qu’Étienne portait toujours sur lui pour la tenir à l’écart de tout coffre que l’on pouvait trouver.
— Voilà, souffla Ferrand. Je crois que cela nous suffira.
Il était déjà à la porte. Étienne bondit, mais le pâle visage lui sourit une dernière fois avant de disparaître dans la cour.
— Le carnet d’Aubertin vous a donné six heures, journaliste, dit-il depuis l’escalier. Ma clé vous en donne douze, mais tous les tournebroches de Paris savent déjà quelle serrure vous cherchez.
Et il fut parti, avalé par la ruelle.
Étienne resta debout au milieu des feuilles éparses, la barre de fer encore à la main, le souffle court. Dans sa poche, une nouvelle absence : le poids de la clé. Le casier d’Aubertin était certainement surveillé maintenant, et il n’avait plus de moyen d’en faire la preuve.
Catherine apparut dans la porte, le visage dur.
— Ils ont pris quelque chose.
— Oui. La seule chose qu’ils ne pouvaient pas avoir sans le carnet. Il va falloir les devancer autrement.
Il releva les yeux, déjà en train de calculer. Delamare, Bouchard, Ferrand, le comité républicain, la marquise — tous convergeaient vers un point, et ce point ne se trouvait pas dans un casier de banque ni dans les mains d’un homme mort. Il se trouvait quelque part dans les rues, dans la mémoire d’une femme, dans le portrait d’un médaillon qu’une prostituée lui avait glissé.
— Il faut que je parle à la femme du médaillon, dit-il soudain.
— Quelle femme ?
— Celle qui hante Aubertin même après sa mort.
Il saisit son manteau, sans clé, sans carnet, sans arme. Il n’avait plus que l’encre, la ruse et une promesse faite dans son crâne : publier la vérité, même s’il devait s’y brûler les mains.
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