Le Registre de Sang
Lire le chapitre 3: The Printer's Secret
L’atelier de Célestin sentait l’encre fraîche et le papier humide, une odeur de travail honnête qui contrastait violemment avec le sang et la poudre que la nuit avait laissés dans les narines d’Étienne. Il poussa la porte de bois noirci, fit tinter la clochette de cuivre, et trouva le vieil homme penché sur une forme de composition, ses doigts tachés d’indigo maniant les caractères avec une précision d’horloger.
« Tu tombes mal, fiston, » grogna Célestin sans lever les yeux. « Le Marais a commandé trois cents affiches pour demain matin. J’ai pas le temps pour tes bavardages de journaliste. »
Étienne déposa le paquet à l’envers sur l’établi, libérant le loquet de cuivre qui tenait la toile cirée fermée. Le bruit mat du tissu qui se déplie fit enfin lever la tête au vieil imprimeur. Ses yeux plissèrent dans la pénombre.
« Qu’est-ce que c’est que cette fripouille ? »
« Un livre. Je veux qu’il soit copié — pas imprimé, copié, mot pour mot, comme un manuscrit. Deux exemplaires, peut-être trois. Le plus vite possible. »
Célestin essuya ses mains sur son tablier et s’approcha, l’air méfiant. Il ouvrit la couverture de cuir fatigué avec la délicatesse d’un homme qui manipulait des textes depuis un demi-siècle. Les pages jaunies s’offrirent à sa vue, leur écriture serrée et régulière, presque mécanique dans sa précision. Le vieux maître imprimeur resta un long moment sans bouger, les lèvres remuant silencieusement à mesure qu’il déchiffrait les entrées.
« Où t’as trouvé ça ? » demanda-t-il enfin, la voix soudain plus basse, plus tendue.
« Un barricade. C’est tombé entre mes mains. »
Célestin reposa le livre sur la table comme s’il brûlait. Ses doigts tremblaient légèrement — lui qui avait composé tant d’articles incendiaires, tant de pamphlets interdits, tant de déclarations révolutionnaires sous trois régimes différents. Étienne ne l’avait jamais vu ainsi.
« Je peux pas faire ça, fiston. »
« Célestin, tu es le seul à qui je fais confiance. Charpentier n’est pas prêt, et je ne vais pas le donner aux copistes du Palais, ils le vendront à la police avant la fin de la journée. »
Le vieil homme secoua la tête, posant une main calleuse sur la page ouverte. « Tu sais ce que c’est, ces symboles-là ? » Il tapota une note marginale, une série de caractères qui ressemblaient à des nœuds celtiques entrelacés d’un trait sec, presque rituel. « Je les ai vus une fois, il y a vingt-cinq ans. Sur les papiers d’un homme qu’on a retrouvé flottant dans la Seine, la gorge ouverte. La police avait dit suicide. »
« Tu veux dire que c’est codé ? »
« Codé ? » Célestin grogna un rire sans joie. « C’est une signature, idiot. C’est le langage d’une société qu’on ne prononce jamais à voix haute. La Ligue de l’Ombre, certains les appellent. D’autres disent les Hommes Gris. Des gens qui existent entre les pages des livres d’histoire, qui décident des rois et des révolutions, et qui ne laissent jamais de traces si ce n’est… » Il pointa les entrées, « … des marques comme celles-là. »
« Vous parlez de quoi, sérieusement ? Des sociétés secrètes qui dirigent la révolution ? »
Le vieil imprimeur referma le livre brusquement. « Je parle de ce qui arrivera à quiconque sera trouvé avec ce tome dans les mains. Et tu voudrais que je le copie ? Que je mette mes apprentis et mes presses dans le même danger ? »
« Vous êtes le seul à pouvoir lire une écriture aussi dense, aussi rapide. Le seul avec assez de finesse pour reproduire les symboles. »
« Je te dis non, Étienne. » La voix de Célestin était définitive, celle d’un homme qui avait appris, il y a longtemps déjà, quand plier valait mieux que rompre. « Va voir Charpentier. Fais-lui imprimer tes bêtises. Mais ne me demande pas de tremper mes mains dans cette affaire. »
Un mouvement dans l’ombre de l’atelier attira l’attention d’Étienne. Un jeune homme sortit de derrière les casiers de bois, une brosse à la main, sa blouse grise trop large pour ses épaules étroites. Léon, sans doute — Étienne se souvenait que Célestin avait pris un apprenti de dix-sept ou dix-huit ans, le fils d’une veuve du onzième arrondissement. Le garçon avait les yeux clairs, fixes, trop déterminés pour son âge, et il n’avait pas quitté le livre des yeux depuis qu’il était apparu.
« Maître Célestin, » dit Léon d’une voix à peine plus haute qu’un murmure, « peut-être que je pourrais… »
« Tais-toi, Léon. Va finir de laver les formes. Cette conversation ne te regarde pas. »
Le garçon baissa la tête mais Étienne vit son regard croiser le sien avant de se détourner, et il y avait là quelque chose de plus que de la curiosité. Une reconnaissance, presque.
Étienne ramassa le livre, le renfila soigneusement dans sa toile cirée, et se dirigea vers la porte. « Merci au moins de m’avoir accordé votre expertise, Célestin. Je regrette votre réponse. »
« Regrette ta décision de garder ce truc sur toi, fiston. » Le vieil imprimeur était retourné à sa composition, mais sa voix portait un avertissement qu’Étienne connaissait bien, une inflexion qu’il utilisait quand il prédisait la pluie ou la chute du gouvernement. « Brûle-le. Oublie l’homme que tu as vu mourir. Laisse les morts enterrer les morts. »
La porte claqua derrière Étienne. La rue était étroite, pavée d’inégal, et les réverbères à gaz jetaient des flaques de lumière pâle sur les murs de pierre remontant à l’époque d’Henri IV. Il remonta son col, ajusta le paquet sous son bras, et commença à marcher d’un pas rapide vers le Pont-Neuf.
Il n’avait pas fait vingt pas que des semelles rapides claquèrent derrière lui.
« Monsieur ! Monsieur le journaliste ! »
Étienne se retourna, la main presque sur le manche du couteau qu’il gardait dans sa poche. Léon, hors d’haleine, s’arrêta à quelques pas, baissant les yeux comme s’il avait honte de sa précipitation. Le garçon regarda par-dessus son épaule, vérifia que la rue était toujours vide, puis s’approcha.
« Il ne fallait pas que le maître vous entende, » souffla-t-il. « Il a raison. Il a toujours raison sur ce genre de choses. Mais vous, vous avez besoin de quelqu’un qui sait lire les signes. »
« Tu connais cette écriture ? »
« Je connais ce qu’elle signifie. » Léon jeta un autre regard nerveux par-dessus son épaule. « Ma mère travaillait comme brodeuse pour une maison de la rue de Richelieu. Elle a vu des choses. Elle m’a raconté avant de mourir. Elle connaissait un homme qui travaillait pour eux. Un homme qui portait un livre comme celui-ci. On l’a tué une semaine après, et on a dit que c’était une querelle de jeu. »
Le gamin parlait bas, vite, comme s’il craignait que les murs n’aient des oreilles. Étienne sentit une petite secousse d’adrénaline dans sa poitrine. « Qui les a tués, Léon ? Qui les tue pour un livre ? »
Le jeune apprenti prit une profonde inspiration, ses yeux clairs plongés dans ceux d’Étienne. « Ils vous chercheront. Ils vous trouveront. Ils tueront pour ce que vous portez là. » Il désigna le paquet du menton, comme s’il était dangereux de le toucher du doigt. « Le maître ne veut pas vous le dire parce qu’il a peur. Moi, j’ai moins à perdre. Je vous le dis : ce livre-là, c’est une corde au cou. Vous avez vu l’homme qui le portait ? Vous l’avez vu mourir ? »
Étienne ne répondit pas. Il revoyait la scène — l’homme en blouse d’ouvrier, la cravate de soie blanche incongruente à son cou, la balle qui l’avait frappé par-derrière, la façon dont il s’était effondré sur les pavés, le sang noir qui s’étalait sous sa tête comme une ombre qui s’élargit.
« Oui. Je l’ai vu. »
« Alors vous savez ce qui arrivera à vous aussi si vous gardez cette chose. Brûlez-le, Monsieur. Brûlez-le et oubliez cette nuit. C’est le seul conseil que je puisse vous donner. »
Léon recula, s’inclina d’un geste brusque, et s’enfuit dans la nuit, sa silhouette se fondant rapidement dans les ombres des immeubles. Étienne resta immobile au milieu de la rue, le paquet sous le bras, le cœur battant.
L’aube approchait. Et à l’aube, il avait rendez-vous avec un homme en manteau noir au café de la rue Montorgueil.
Il jeta un regard derrière lui. La rue était vide, mais dans la pénombre, entre deux réverbères, une silhouette semblait s’être arrêtée, trop immobile pour être celle d’un passant. Étienne ne s’attarda pas. Il accéléra le pas, ses doigts serrant le livre sous le bras, se demandant si Léon venait de lui donner un avertissement sincère — ou si le garçon était l’un d’eux, chargé de le faire abandonner la piste avant qu’il ne soit trop tard.
Une chose était certaine : il ne brûlerait pas le livre. Pas encore. Pas avant d’avoir lu ce que Célestin avait refusé de copier. Et celui qui portait un manteau noir avait promis de l’aider.
Étienne choisit une rue plus étroite, plus sombre, pour faire le chemin jusqu’au café.