Le Registre de Sang
Lire le chapitre 26: The Barricade of Words
La fièvre lui donnait des ailes. Étienne avait dormi trois heures dans la loge poussiéreuse du Théâtre de l’Ambigu, réveillé par le froid et le martèlement sourd de son propre pouls dans son épaule bandée. La plaie suintait à travers le linge. Il le resserra, but l’eau croupie d’une carafe oubliée, et sortit dans la ville qui sentait le soufre et la poudre.
La nouvelle courait déjà par les bouches, de la Courtille au faubourg Saint-Antoine : un rassemblement à midi, place de la Bastille. On y lirait des documents. On y dirait la vérité sur les canons qui approchaient, sur les armées étrangères que l’on appelait contre le peuple. Étienne ne savait pas qui avait fixé l’heure, mais il savait que ses pamphlets étaient devenus des promesses. On attendait la suite.
Il prit un café noir au comptoir d’un marchand qui ne le reconnut pas, acheta une casquette de drap et s’y enfonça. À dix heures, la foule s’agglutinait déjà. Des hommes en blouse, des femmes portant des enfants sur les hanches, des gamins perchés sur les grilles. Étienne monta sur les marches de la colonne de Juillet, là où un colosse en bras de chemise haranguait la foule. Il lui glissa quelques pièces et le colosse le hissa.
« Citoyens ! »
Sa voix, rauque, portait mal. Un murmure hostile le traversa. On ne le connaissait pas. On le prenait pour un orateur de plus. Étienne tira de sa poche le rouleau du document volé au Cercle des Nations — la lettre d’invasion — et le déploya.
« Je suis Étienne Vasseur, de La Lanterne ! »
Le silence tomba comme un couperet. Certains connaissaient ce nom. D’autres avaient lu son pamphlet une heure plus tôt dans un estaminet ou le long d’un quai. Un vieil homme à barbe grise cria : « C’est lui ! Le journaliste ! » La foule se referma autour de la colonne, tendue.
Étienne lut. Lentement, articulant chaque phrase, laissant les mots porter. Les dates, les noms des régiments prussiens et autrichiens, les ordres de marche, la signature ornée du ministère fantoche. À mesure qu’il lisait, la colère montait comme une mer qui prend le vent. Des hommes serraient les poings. Des femmes pleuraient sans le savoir. Il y eut un grondement, puis un cri, puis cent.
Quelqu’un jeta une pierre vers les toits où des soldats se profilaient. Une détonation claqua. La foule se retourna — d’où venait le coup ? Une fenêtre ? Un toit ? La panique se mêla à la fureur.
« Aux barricades ! »
Le cri fusa de trois directions à la fois. Étienne vit des hommes arracher des pavés, renverser un fiacre abandonné, démonter une palissade de chantier. La place de la Bastille devenait un chantier de guerre. Il aurait dû sauter de la colonne, disparaître dans le flot, mais il resta là, comme cloué par les mots qu’il venait de prononcer. Il les voyait naître en volutes épaisses et se transformer en fer, en feu, en sang.
Des coups de feu convergents claquèrent depuis la rue Saint-Antoine. Un garçon d’ébénisterie, pas plus de seize ans, s’effondra près de la fontaine, la gorge ouverte. Son compagnon hurla. Des barricades montaient à la hâte, mal construites, sans direction, sans chef. Un homme à chapeau rond tenta de crier des ordres ; on le fit taire. Étienne vit une jeune femme hisser un drapeau noir en lambeaux au sommet d’une charrette renversée. Il vit un vieil artisan défoncer la porte de sa propre boutique pour en jeter les poutres dans le tas. Il vit des enfants ramasser des débris et les porter, ricanant, comme à un jeu.
Puis il vit un peloton de soldats de la ligne, baïonnettes au canon, se déployer à l’entrée du boulevard Bourdon. L’officier leva le sabre. Il y eut une pause, une seconde d’hésitation collective, comme si la ville entière retenait son souffle. Quelqu’un derrière Étienne — une voix calme, vieille, résignée — dit : « C’est foutu. »
« Feu ! »
La volée traversa la place. Étienne plongea derrière un coin de la colonne. Une femme tomba à quelques mètres de lui, un livre de prières à la main. Des hommes de la garde nationale, prévenus, tiraient depuis les fenêtres de la mairie. La barricade répondit, mal, des coups de fusil perdus. Le canon n’arriverait pas avant vingt minutes. Étienne le savait. Ils le savaient tous.
Il se releva, vit un chemin entre les débris, la petite rue de la Roquette encore ouverte. Il courut.
Des coups de feu sifflaient, brisant les vitres au-dessus de sa tête. Derrière lui, la place devenait un enfer rouge. Un entrepôt avait pris feu — comment ? — et la fumée noircissait le ciel. Il entendit des cris, des appels de secours, le bruit mou de quelque chose qu’il ne voulut pas identifier.
Il s’engouffra dans une impasse, s’effondra entre des tonneaux de teinturier, le souffle coupé. Son épaule le dévorait. Il tira sur le bandage, ne vit que du sang. La tête lui tournait. Le grondement de la place continuait, scandé, interminable.
Une fillette sortit d’un soupirail, une poupée de chiffon à la main, les yeux vides. Elle ouvrit la bouche, ne dit rien, et retourna sous terre.
Étienne resta là longtemps, le dos contre le mur humide. Il compta les détonations comme d’autres comptent les grains d’un chapelet. Après le trentième coup, il cessa de compter.
Il sortit sa montre ternie. Il était deux heures et demie. Trois heures à peine après qu’il avait commencé à lire. Trois heures, une lecture, et la place de la Bastille était un cimetière à ciel ouvert.
Ce n’était pas son intention. C’était un récit. Une révélation. Il avait voulu que le peuple sache, qu’il refuse, qu’il triomphe par la force du nombre. Mais le nombre n’avait pas trouvé d’assez grandes mains pour porter ce qu’il avait déposé devant lui. Les morts seraient des centaines. Des hommes, des femmes, peut-être des enfants — ces enfants qui ramassaient les pavés en riant.
Et il n’avait même pas la certitude que la lettre était authentique. Elle l’était presque sûrement pas. Une misdirection. Lui l’avait répandue en pleine fièvre, persuadé que la vérité libérerait. Mais quelle vérité ? Celle qu’on lui avait laissé voler ? Celle qu’un homme aux yeux pâles avait choisie de placer sur son chemin ?
Un pavé roula près de lui. Il leva les yeux. Une silhouette se découpait dans l’embrasure de l’impasse — homme, femme ? Il cligna des yeux, la fièvre brouillait sa vision. La silhouette tenait un rouleau de papier semblable au sien. Puis elle se fondit dans la fumée, et il ne resta que le bruit du canon qui approchait, sourd, méthodique, et le silence des morts de la place de la Bastille qu’il avait lui-même scellés par ses mots.
Étienne ferma les yeux. La vérité, quelle qu’elle fût, venait de tuer plus que le mensonge n’avait jamais osé.
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