Le Registre de Sang
Lire le chapitre 27: Ash and Ink
La fumée s’accrochait aux toits comme un linceul mal ajusté. Depuis la lucarne du Théâtre de l’Ambigu, Étienne regardait Paris brûler par fragments — un pan de ciel orange au-dessus des Halles, une colonne de cendre vers le Marais. La ville entière semblait avoir pris feu pendant qu’il délirait.
Sa main tâta son épaule. La gaze était imbibée, tiède. Le sang ne s’arrêtait plus vraiment ; il suintait simplement, obstiné, comme sa fièvre. Il n’avait pas mangé depuis deux jours. Ses poches ne contenaient plus que des miettes de pain et la clé du théâtre.
Des voix montèrent de la rue. Étienne s’aplatit contre le rebord de la lucarne.
— Décret de l’Assemblée ! criait un crieur, la voix cassée par la course. État de siège sur Paris ! Les attroupements seront dispersés par la force. Les auteurs de la sédition de la Bastille sont déclarés hors-la-loi.
Le crieur marqua une pause. Il lisait mal, déchiffrant des syllabes qu’on lui avait apprises la veille.
— Étienne Vasseur, rédacteur de *La Lanterne*, est recherché pour incitation à la révolte. Prime de cinq cents francs à qui livrera son corps, mort ou vif.
Étienne ferma les yeux. Cinq cents francs. Le prix d’un bon cheval, ou d’une vie de misère bien employée. Lui qui avait écrit des éditoriaux vengeurs contre les primes de la monarchie se retrouvait désormais affiché aux coins des rues comme une bête dangereuse.
Il descendit l’escalier de service du théâtre. La scène était toujours couverte de toiles poussiéreuses, les décors d’un mélodrame oublié dressés contre les murs. Il avait caché quelques documents dans un trou du plancher sous les planches du prompter. Il les récupéra, les glissa dans sa veste, puis sortit par la coulisse donnant sur la ruelle.
L’air était chargé de cendres fines, presque neigeuses, qui lui piquaient les yeux. Il suivit la rue de Lancry, puis le boulevard Saint-Martin. Partout, des barricades s’élevaient — improvisées, fragiles, faites de pavés et de charrettes renversées. La plupart était désertes. Les combats s’étaient déplacés vers l’ouest, vers les quartiers riches, là où la garde nationale protégerait le plus âprement ses propriétés.
Un cri perçant déchira la rumeur.
Étienne s’arrêta. Le cri venait d’une barricade à l’angle de la rue de Bondy — une construction plus soignée que les autres, faite de tonneaux et de portes arrachées. Un brasier s’y était déclaré, alimenté par quelque chose d’inflammable que les révolutionnaires avaient entreposé.
Il y avait quelqu’un derrière. Une silhouette qui courait vers le feu, puis qui s’arrêtait, hésitait.
Étienne s’approcha. C’était une enfant — huit ans, peut-être dix. Elle sanglotait, les mains tendues vers un coin de la barricade où une flamme bleuâtre montait déjà haut.
— Mon petit frère ! Il est dessous !
La barricade craqua. Du feu sortait des tonneaux qui servaient de fondations — sans doute de l’huile ou de la résine que les insurgés avaient volée chez un droguiste. En dessous, coincé entre deux pavés renversés, un garçon d’environ cinq ans hurlait, recroquevillé contre la chaleur.
Étienne aurait pu continuer. Sa blessure le tirait, sa fièvre lui brouillait les contours du monde. Il n’avait pas mangé. Et ce soir, toute la ville le cherchait pour le pendre.
Il posa sa veste à terre et courut vers la barricade.
Le feu lui lécha le visage quand il s’accroupit. L’enfant était piégé sous un madrier lourd — un morceau de porte de grange que les émeutiers avaient utilisé comme base. Étienne le souleva d’un effort qui lui arracha un cri. Son épaule le brûla comme si on y enfonçait un fer rouge. Le sang coula le long de son bras, tachant sa manche d’un rouge sombre.
Le petit garçon rampait vers lui, les mains brûlées mais les yeux écarquillés. Étienne le saisit d’un bras et le tira, puis s’effondra en arrière tandis que la barricade s’effondrait derrière lui dans un embrasement soudain.
La fillette attrapa son frère, le serra, pleura. Étienne resta là, à genoux dans la poussière, la respiration sifflante, regardant ses mains trembler.
Une main se posa sur son épaule valide. Il sursauta, cherchant son couteau.
— Du calme.
L’homme portait l’uniforme des pompiers de Paris — la veste bleu foncé, le casque de cuivre terni. Il avait une quarantaine d’années, des rides profondes autour des yeux, et une moustache grise qu’il tirait nerveusement.
— Je t’ai vu à la Bastille, dit-il. Tu étais sur le tonneau. Celui qui lisait la lettre.
Étienne se figea. Il cherchait une fuite, un mensonge.
— Je ne suis pas ici pour te dénoncer. J’étais là, moi aussi. Pas pour lire — pour éteindre.
Il désigna les enfants.
— Ma brigade est en poste rue du Temple. Les autorités ont réquisitionné nos pompes. Mais on voit les choses, nous autres. On voit qui sont les incendiaires et qui sont les sauveurs.
Le pompier le regarda longuement.
— Je me nomme Bastien Labiche. Grade de capitaine. Si tu as besoin d’un trou, je connais des bouches d’égout qui ouvrent sur des murs solides.
Étienne le dévisagea. La fièvre lui faisait voir des intentions qui n’existaient peut-être pas. Mais l’homme avait les mains calleuses, les épaules solides d’un travailleur, et il venait de sauver les enfants devant lui sans rien demander.
— Où ? demanda Étienne.
Labiche désigna une plaque d’égout à quelques mètres, à demi dissimulée par un amoncellement de pavés laissés par les insurgés.
— Une heure avant l’aube. Je serai là, avec un levier. Après quoi tu seras seul.
— Pourquoi m’aider ? demanda Étienne.
Le pompier regarda les enfants, puis le feu qui continuait de couver.
— Parce que tu as choisi l’enfant avant la barricade. C’est rare, de nos jours, de choisir ce qui vit plutôt que ce qui brûle.
Il se pencha, prit le petit garçon dans ses bras d’un geste expert.
— À l’aube, dit-il en s’éloignant.
Étienne resta un long moment accroupi près de la barricade encore fumante. Les cendres tombaient sur lui comme une neige grise. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, l’aube n’était pas encore là, mais une lueur laiteuse pointait déjà vers l’est.
Il compta les heures dans les cloches d’églises, dans les tirs lointains qui déchiraient la nuit par intervalles irréguliers. Il était trop faible pour chercher un refuge. Il se glissa dans une embrasure de porte, s’enroula dans sa veste trouée, et attendit que le noir pâlisse.
À l’aube, Labiche fut au rendez-vous. Il souleva la plaque d’égout avec un effort discret, aida Étienne à descendre dans la bouche sombre, puis replaça la fonte au-dessus de sa tête sans un mot. Une dernière silhouette contre le ciel gris.
— Tiens, dit-il en laissant tomber quelque chose dans la main d’Étienne. Du pain. Et de l’eau. Tu en auras besoin.
La plaque se referma. Le noir fut total.
Étienne resta immobile quelques minutes, laissant ses yeux s’adapter. L’égout sentait la pierre humide, la matière organique, un peu de gaz qui filtrait par les joints. L’eau ruisselait le long des parois, invisible dans l’obscurité.
Il avança à tâtons, le bras en écharpe, suivant le courant. Il connaissait ces tunnels — il avait fait plusieurs reportages sur les travaux de réfection du réseau sous la préfecture. Une carte mentale s’esquissait : vers le sud, sous la rue Saint-Antoine, un ancien collecteur à sec où les fuyards avaient coutume de se cacher depuis le Premier Empire.
Il marcha longtemps. Le pain de Labiche le soutint. L’eau lui soulageait la gorge.
Au bout d’une heure, il entendit des voix.
Il s’arrêta, retint son souffle. Les voix étaient jeunes, nerveuses, avec cet accent faubourien qui trahissait les gamins de Paris.
— On peut plus sortir, disait l’une. Les sergents de ville ont fermé le quartier.
— Et la presse ? Elle nous a abandonnés. Le journal de Ledru-Rollin est devenu aussi timide qu’une nonne.
Étienne s’approcha. Dans une cavité latérale du tunnel, éclairée par une bougie fichée dans une bouteille, une douzaine d’hommes étaient assis en cercle. Des ouvriers, quelques étudiants, un enfant-soldat de quinze ans qui tenait un fusil de chasse trop grand pour lui.
Ils se tournèrent vers lui. Un silence. Une main chercha un pistolet.
— Qui va là ? demanda le plus âgé, un contremaître aux mains crevassées.
Étienne hésita. Puis il s’avança dans la lumière, son visage fiévreux apparaissant dans un halo jaune.
— Étienne Vasseur, dit-il simplement.
Le contremaître le reconnut. Toute la cave se figea.
— Le rédacteur de *La Lanterne*, murmura un étudiant. Celui de la lettre.
Une discussion s’engagea en chuchotements rapides. Soudain, le contremaître se leva et tendit la main.
— On savait pas où te trouver. Mais on te cherchait, nous autres. Vingt volontaires, de la rue de Turenne à la Bastille, on t’a cherché toute la nuit.
Étienne prit la main, la serra.
— Pourquoi ?
Le contremaître hésita. Il regarda ses compagnons, puis la flamme de la bougie qui vacillait dans l’air humide.
— Parce qu’on croit ce que tu écris. Parce que tu nous as donné des raisons de tenir, même quand les fusils nous visent. Et maintenant, on veut qu’tu nous mènes.
Étienne sentit le poids de son épaule blessée, la brûlure de sa fièvre, le silence qui suivit ces mots.
— Non. Je suis pas un meneur.
— T’as rallumé l’esprit de tout un quartier. Les tiens t’écoutent.
Étienne regarda les visages tendus devant lui. Des hommes jeunes pour la plupart, des mains calleuses d’artisans, des enfants qui n’auraient jamais dû tenir un fusil. Il pensa aux morts de la Bastille. Il pensa au sang sur les pavés, au silence des corps alignés sur les charrettes, à la liste des noms qu’il avait vu imprimer dans la nuit.
— Je vous ai menés à la mort, dit-il. Pas plus loin.
Il s’assit contre la paroi humide, épuisé. Le contremaître lui tendit une gourde d’eau qu’il but avec lenteur, sentant le liquide lui dégeler la poitrine.
Le silence retomba. Quelqu’un ajouta du bois au feu improvisé. Un autre sortit un morceau de pain qu’il partagea sans en discuter la moitié.
Étienne mâcha le pain, les yeux rivés sur la flamme, écoutant l’un des jeunes compagnons parler de sa femme et de son bébé restés au-dessus, dans un appartement clos d’un quartier devenu intenable. L’étudiant évoqua ses examens interrompus. L’enfant-soldat dit qu’il avait faim pour la première fois depuis deux jours, ce qui fit rire les autres — d’un rire jaune, sec, qui ne leur ressemblait pas.
Il regarda ces hommes se demander à voix basse ce que serait la journée du lendemain, ce que la garde nationale ferait de leurs barricades, ce qu’il resterait de leurs espoirs.
Il ne voyait plus des rouages d’un complot. Il voyait des hommes qui ne rentreraient pas chez eux ce soir — ou qui, pire, y rentreraient pour trouver leurs affaires jetées dans la rue, leurs femmes en larmes, leurs enfants désignés à la vengeance des syndics et des policiers.
Et la lettre. La lettre qu’il avait lue à la Bastille — vraie ou fausse — pendant que son sang battait dans ses oreilles, pendant que des morts tombaient autour de lui.
Il ferma les yeux. Il entendit le ruissellement de l’eau dans le tunnel, les murmures des hommes qui parlaient de leurs mères, de leurs ateliers, de leurs noces différées.
Rien de tout cela n’avait été prévu dans les documents de Gustave. Rien de tout cela ne figurait dans les rapports policiers qu’il avait recopiés en tant que crime reporter. Personne n’écrivait jamais ces choses-là dans les journaux.
Il posa sa tête contre la pierre froide.
— Je suis fiché, dit-il lentement. Recherché. Fiévreux. Sans presse, sans papier, sans argent.
Le contremaître hocha la tête.
— On sait. Et malgré ça, on t’demande de rester.
Étienne regarda le feu. Dans les flammes, il vit passer des visages — Madeleine, Faubert, Labiche, la fillette aux mains tendues vers le brasier. Des visages de ceux qui aidaient, qui tenaient, qui payaient.
— Je reste, souffla-t-il. Pour cette nuit. Pas comme chef. Comme témoin.
Les hommes se turent, puis hochèrent la tête, un à un. Quelqu’un lui tendit une couverture humide qu’il accepta sans mot dire.
Il s’étendit sur le sol de pierre, roulé dans la laine qui sentait le moisi et l’humidité. Le feu crépitait. Les conversations reprirent à voix basse, tissant une vie souterraine — minuscule, fragile, obstinée.
Les cendres de la Bastille collaient encore à ses cheveux, à sa veste, à ses mains. Il les laissa où elles étaient. Elles étaient ce qu’il avait produit, ce qu’il avait fait. Une part de lui y serait toujours mêlée. Pour l’instant, c’était écrit sur sa peau.
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