Le Registre de Sang
Lire le chapitre 28: The Debt Collector's End
L’eau suintait le long des parois de brique, chaque goutte un coup de marteau dans le crâne d’Étienne. Sa fièvre dansait à la lisière du délire, et la plaie à son épaule pulsait comme un cœur étranger. Il s’était adossé à une poutre moisie, les yeux fermés, lorsque la voix tomba sur lui, coupante comme une lame de guillotine.
« Vous avez l’air d’un homme qui a perdu son portefeuille, Vasseur. »
Étienne ouvrit les yeux. Faubert se tenait dans l’embrasure du tunnel, un mouchoir de soie pressé contre son nez, son manteau impeccable taché de boue jusqu’aux genoux. Il était petit, gras, avec des doigts couverts de bagues qui semblaient peser plus lourd que ses bras. L’usurier avait trouvé son chemin dans les égouts comme un rat suit le sang.
« Comment m’avez-vous trouvé ? » La voix d’Étienne sortit rauque, arrachée de sa gorge sèche.
Faubert esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux. « Vous me devez cinq cents francs, et vous croyiez que je ne mettrais pas un homme sur vos traces ? Les canards boiteux se cachent toujours dans les mêmes marais. »
Les révolutionnaires s’étaient redressés dans l’ombre, leurs mains glissant vers des pistolets et des couteaux. Le plus jeune, un garçon de seize ans nommé Lucien, fit un pas en avant. « Qui est ce porc ? »
« Un créancier », dit Étienne en levant une main tremblante. « Laissez-le. »
Faubert balaya le groupe du regard avec mépris. « Vous avez échangé votre bureau contre une fosse d’aisance, et votre plume contre la peur. J’entends que vous avez fait tuer trois cents personnes place de la Bastille. Ma parole, vous êtes devenu un homme d’influence. »
« Qu’est-ce que vous voulez ? » Étienne glissa la main sous sa veste, là où son pistolet aurait dû être. Il l’avait perdu dans l’incendie.
« Le remboursement de ma dette. » Faubert sortit un papier de sa poche, un billet à ordre, et le déplia lentement. « Cinq cents francs, plus les intérêts. Nous sommes à sept cent quarante maintenant. J’ai un taux qui ne dort jamais. »
Étienne regarda le billet, puis le visage de Faubert. L’usurier suait malgré le froid du tunnel. Ses yeux ne cessaient de dévier vers les sorties, comme un homme qui sait que les murs ont des oreilles.
« Je n’ai pas d’argent », dit Étienne. « Mais j’ai quelque chose de plus précieux. »
Faubert plissa les yeux. « Vous n’avez plus de réputation. Plus de journal. Plus d’amis qui ne soient pas morts ou en fuite. Qu’est-ce qui vous reste, Vasseur ? »
« L’histoire. » Étienne se força à se lever, chaque mouvement envoyant une décharge de douleur dans son épaule. « L’histoire vraie, complète, de la conspiration qui a mis Paris à feu et à sang. J’ai vu le document qui prouve que des puissances étrangères attendent que nous nous entretuions pour débarquer. J’ai les noms de ceux qui financent les deux camps. Je suis le seul homme vivant qui puisse raconter la vérité. »
Faubert rit, un aboiement sec. « À quoi me sert la vérité ? Je vends l’argent, pas la justice. »
« Une histoire exclusive, publiée dans un journal qui porte votre nom, fera de vous plus que riche. Elle fera de vous un homme influent. » Étienne fit un pas chancelant vers l’usurier. « La banque Rothschild paiera cher pour savoir qui tire les ficelles. Le gouvernement provisoire paiera pour la taire. Vous pourrez vendre la même copie deux fois. »
Un silence s’étira dans le tunnel, seulement rompu par le goutte-à-goutte de l’eau et la respiration sifflante de Lucien. Faubert examina Étienne comme on examine un cheval boiteux qu’on songe à acheter.
« Vous avez encore votre culot », dit enfin l’usurier. « J’admire cela. Mais l’admiration ne paie pas mes créanciers. »
« J’ai aussi un pressoir. » Étienne improvisa, le mensonge venant miraculeusement à ses lèvres. « Une presse à imprimer cachée dans un entrepôt près des Halles. Je vous la donne. Vous pourrez imprimer vos propres journaux, vos propres rumeurs. Dans cette ville, celui qui contrôle l’encre contrôle la rue. »
Faubert se mordit la lèvre inférieure. Ses doigts tripotèrent nerveusement une de ses bagues, un signe qu’il était près d’accepter. « Vous me devez sept cent quarante francs. Une presse vaut moitié moins. »
« La presse, plus l’exclusivité de l’histoire de la conspiration. Je vous la donne d’abord. Vous publierez la nouvelle avant tout le monde. Mais vous me laissez installer la presse ici, dans ce réseau, et l’utiliser pour écrire ce que je veux. »
Dans l’ombre, un des révolutionnaires toussa. Étienne ne tourna pas la tête. Il tenait le regard de Faubert, sentant dans sa poitrine le poids de chaque mot qu’il ne disait pas. Il avait un accord avec Blanc. Il avait promis de créer son propre journal. Cette presse était le premier vrai pas – si Faubert mordait à l’hameçon.
« Et si vous vous enfuyez ? » demanda l’usurier.
« Où voulez-vous que j’aille ? Je suis fiévreux, blessé, et ma tête est mise à prix. Je suis aussi prisonnier de ces égouts que vous. Mais je vous donne mieux que ma parole : je vous donne mon nom. Le nom que vous poursuivez avec un billet à ordre depuis des semaines. Si je vous trahis, vous savez où me trouver. »
Faubert réfléchit. Le silence dura assez longtemps pour que Lucien dégaine son couteau. Mais l’usurier sourit enfin – un vrai sourire, presque chaleureux.
« Très bien, Vasseur. J’ai une presse dans la cave de ma maison, rue de la Verrerie. Elle appartenait à un imprimeur qui a mal remboursé ses dettes. Je vous la fais livrer par un homme sûr, demain à l’aube. » Il tendit la main. « En échange, je veux la première page du premier numéro. Signée de votre main. »
Étienne prit la main de Faubert. Elle était molle et moite, mais la poigne était ferme. « Vous l’aurez. »
Ils se séparèrent. Faubert remonta vers la lumière, son mouchoir contre son nez, disparaissant dans l’escalier boueux qui menait à la rue. Les révolutionnaires se rassemblèrent autour d’Étienne, leurs visages partagés entre suspicion et espoir.
« Vous lui faites confiance ? » demanda Lucien.
« Je fais confiance à sa cupidité », répondit Étienne en s’asseyant lourdement contre le mur. « C’est la plus fiable des motivations. »
Cette nuit-là, Étienne passa l’heure qui précédait l’aube à écrire. Il griffonna sur des feuilles arrachées d’un carnet que lui avait donné un des hommes, les phrases venant malgré la fièvre, malgré la douleur. Le récit de la conspiration, les noms, les dates, les preuves circonstancielles. Le premier article de sa nouvelle guerre.
L’aube arriva avec un fracas qui n’était pas celui du soleil.
Les coups résonnèrent dans le tunnel – non pas la marche des révolutionnaires, mais le pas précis et réglé de soldats. Des bottes. Beaucoup de bottes. Un cri retentit, puis un coup de feu. Puis un hurlement.
Étienne se leva d’un bond, oubliant sa blessure, oubliant la fièvre. Il courut dans le tunnel, glissant sur la pierre humide, et émergea dans la salle principale où le groupe s’était rassemblé. La scène était un cauchemar de fumée et de sang.
Faubert était à genoux au centre de la salle, les mains liées derrière le dos, son manteau déchiré, son visage couvert de contusions. Un officier de la garde nationale se tenait devant lui, l’épée nue. Autour, les révolutionnaires étaient soit morts, soit agenouillés. Le garçon Lucien gisait contre le mur, les yeux grands ouverts, une tache écarlate s’élargissant sur sa poitrine.
« Qui est votre informateur ? » demanda l’officier à Faubert, sa voix neutralisée par l’acier.
Faubert cracha. Il vit Étienne dans l’entrée, et ses yeux s’élargirent un instant. Puis il se tourna vers l’officier et dit, distinctement, « Je suis un simple créancier. Je n’ai rien à voir avec ces traîtres. »
L’officier leva son épée. « Les traîtres nous ont été signalés. Vous étiez ici pour les rencontrer. »
« Je venais chercher mon argent ! » Faubert tenta de se relever, mais une crosse de fusil le renvoya au sol. « Je ne connais pas ces hommes ! Je vous le jure ! »
L’officier ne prit pas la peine de répondre. L’épée s’abattit. Le cou de Faubert se tordit, et le corps de l’usurier s’affaissa dans la boue, un dernier sourire aux lèvres, comme s’il venait de réussir un pari désespéré.
Étienne recula dans l’ombre, pressant son dos contre la pierre. Il ne pouvait plus voir la suite, seulement l’entendre : les ordres aboyés, les coups de feu pour ceux qui résistaient, et le clapotis des bottes qui s’éloignaient.
Quand le silence revint, il resta longtemps immobile. Puis il se força à bouger, retournant au renfoncement où il avait laissé ses notes. Il les ramassa d’une main tremblante, ajouta une ligne à la fin de son article – le récit exact de la mort de Faubert, de l’officier qui n’avait même pas demandé son nom avant de le tuer, de la méthode expéditive de la loi martiale.
Il glissa les feuilles dans sa veste, sentant le poids du papier contre sa peau brûlante. La presse de Faubert était donc perdue avant même d’arriver. Mais il avait autre chose maintenant. Il avait la mort d’un homme que personne ne pleurerait, tué par des hommes que personne n’osait accuser.
Et il avait encore une plume.
Dehors, dans la rue, il entendit le tambour de la garde nationale qui rappelait les troupes. Le jour montait sur Paris, et chaque heure qui passait transformait la ville en une allumette plus sèche. Mais Étienne savait maintenant qu’on ne combat pas le feu avec des feuilles de papier.
On combat le feu avec l’orage.
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