Le Registre de Sang
Lire le chapitre 29: The Saint's Relic
La cloche de Saint-Eustache sonnait les quatre heures quand le prêtre ouvrit la porte de la sacristie. Étienne dut plisser les yeux tant la lumière des cierges lui parut violente après trois jours passés dans les ténèbres des égouts. Le dominicain le toisa, son visage maigre creusé par le jeûne, ses doigts tachés d'encre encore fraîche.
« On m'a dit que vous écriviez pour La Lanterne. »
« J'écrivais. Maintenant j'essaie de survivre. »
Le prêtre hocha la tête et lui fit signe de s'asseoir sur un banc de bois. Il retourna à son pupitre, où s'étalaient des feuilles couvertes d'une calligraphie serrée — sa propre presse clandestine, sans doute. Un journal de plus, parmi les centaines qui poussaient dans les caves de Paris depuis que Louis-Philippe avait fui.
« Ce que vous cherchez — les pages manquantes du registre — l'Église sait où elles sont passées. »
Étienne se redressa, malgré la douleur qui lui déchirait l'épaule. La fièvre lui brouillait les idées, mais ce mot — *registre* — le ramena à la surface comme un noyé qu'on remonte à l'aide d'un croc.
« Comment l'Église… »
« Le registre est passé entre plusieurs mains avant d'atteindre la vôtre. Des mains pieuses. Un diacre l'a jugé trop dangereux pour un journaliste, trop dangereux pour quiconque, d'ailleurs. Il a arraché les pages qui faisaient mention des réseaux de financement, craignant que leur publication ne déclenche un bain de sang.
— Il avait raison, probablement, murmura Étienne. Et pourtant… »
Le prêtre sortit d'une poche de sa robe un morceau de papier plié. « Le diacre est mort place de la Bastille, comme des milliers d'autres. Il n'a jamais révélé où il avait caché les pages. Mais il en avait parlé à son confesseur avant de mourir. »
« Et ce confesseur vous l'a rapporté. »
« Le confesseur, c'était moi. »
Le papier contenait une adresse, rue de Varenne, et une description : un reliquaire en argent, acheté à un vendeur juif du Marais par un collectionneur nommé Aubriot, ancien banquier de la maison d'Orléans.
« Le reliquaire contient une prétendue relique de saint Vincent de Paul, dit le prêtre. Le diacre l'a choisie parce qu'elle était vide — le boîtier permettait d'y glisser des papiers sans que l'on soupçonne rien. Aubriot l'a acheté par pur fétichisme catholique. Il ne sait pas ce qu'il possède. »
Étienne se leva, mais la pièce tourna. Il dut s'appuyer sur le pupitre.
« Vous êtes malade, dit le prêtre sans douceur.
— Je le sais.
— Vous n'irez pas loin dans cet état.
— Je suis allé loin, déjà. »
Le prêtre lui donna du pain et un peu de vin, puis le bénit distraitement. Étienne ressortit dans la nuit tombante, le froid de février lui mordant la peau. Il n'avait pas de pistolet, pas de couteau, pas même un bâton. Ses vêtements sentaient l'égout et sa blessure suppurait sous la bande sale que le capitaine Labiche avait posée trois jours plus tôt.
Mais il savait où aller.
La maison Aubriot se dressait à l'angle de la rue de Varenne et de la rue du Bac — hôtel particulier de trois étages, murs de pierre claire, fenêtres encore éclairées aux deux premiers. La révolution n'avait pas touché ce quartier, où les anciens serviteurs de la monarchie de Juillet attendaient en retenant leur souffle.
Étienne contourna la propriété par une impasse servant de remise. Une grille en fer forgé, haute de deux mètres, séparait le jardin de la rue. Ses pointes étaient décorées de fleurs de lys, ironie cruelle pour un homme dont l'imprimerie avait été saccagée par les soldats du roi.
Il grimpa. Sa main droite s'ouvrit sur un pic — la douleur fulgura, il dégringola dans les gravats, atterrit sur l'épaule blessée. Il dut mordre l'intérieur de sa joue pour ne pas hurler.
Quand le voile rouge disparut de devant ses yeux, il remonta. Plus lentement. Un pied, puis l'autre. Il se hissa par-dessus la grille et tomba dans les rhododendrons, le souffle court, une eau froide et sale lui trempant la jambe.
La fenêtre du premier étage s'ouvrit. Un homme en robe de chambre passa la tête.
« Qui va là ? »
Étienne resta immobile. Le cœur lui battait si fort qu'il croyait que l'autre pourrait l'entendre. L'homme scrutait le jardin, mais le rhododendron était dense et la nuit épaisse. Après une minute qui parut durer une heure, la fenêtre se referma.
Étienne rampa vers la façade, trouva une porte de service entrouverte vers ce qui semblait être l'ancienne cuisine. Il la poussa de l'épaule et se laissa tomber dans la pénombre.
La maison sentait la cire et la poussière — une odeur de musée. Il traversa l'office, l'office aux piles de bois, puis un couloir qui menait vers le centre de la demeure. Au bout, un escalier de chêne, ciré, profondément brillant sous le pâle clair de lune qui filtrait par un vitrail.
Il prit l'escalier. Chaque marche semblait hurler sous son pied.
Le premier étage était une suite de salons en enfilade : meubles en acajou, tentures de velours grenat, un portrait de Louis-Philippe que personne n'avait encore décroché. Le collectionneur dormait au second, probablement. Étienne parcourut les salons sans oser allumer une bougie, palpant chaque étagère, chaque vitrine.
Et puis, dans une petite pièce attenante qui servait de chapelle privée, il le vit.
Un reliquaire en argent, posé sur une table de marbre noir, encadré par deux cierges qui brûlaient encore. L'objet était ouvragé de façon fine — un ange en relief tenant un écusson où l'on devinait une tête de saint. Étienne tendit la main.
Ses doigts effleurèrent l'argent. La plaque du bas pivota, libérée par un ressort, et un paquet de feuilles jaunies glissa dans sa paume.
Un cri résonna dans la maison. Une cloche, quelque part, se mit à sonner. Le martèlement de pieds sur l'escalier.
Étienne serra les pages contre sa poitrine et courut.
Il dévala l'escalier en arrière, bouscula un domestique qui sortait de sa chambre, se jeta vers la porte de service. Derrière lui, on tirait. Une balle siffla, fracassa une pendule sur le mur du couloir.
Il traversa la cuisine en courant, poussa la porte de bois qui donnait sur l'impasse, et se replongea dans les ténèbres de la rue, une chaussure arrachée, le sang battant dans ses oreilles. Il courut, courut, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de lumière de la rue de Varenne derrière lui, jusqu'à ce qu'il s'effondre dans une entrée cochère sombre, incapable de respirer.
Ses mains tremblaient tellement qu'il dut fermer les yeux pour les calmer. Puis il déplia lentement le paquet.
Trois pages. Trois pages du registre — la comptabilité de Gustave, sans doute, les sommes versées aux hommes de main, aux agents provocateurs qui avaient allumé les premières barricades. La plume était fine, l'encre noire, la graphie fluide et régulière.
Mais en bas de la troisième page, une apostille griffée d'une main différente, plus nerveuse : *Le comte a acheté le domaine de Beaumont-le-Château, en Seine-et-Marne. Des caves profondes, dit-on. Le pavillon de la Bergerie. Le porche est la clé.*
« Beaumont… », souffla Étienne, avec le goût du sang dans la bouche.
La rue était vide autour de lui — mais quelque part au loin, un sifflet de police, et puis un autre, et puis un troisième. Ils avaient donné l'alerte. Dans une heure, tout Paris saurait qu'un homme avait pénétré chez Aubriot.
Il replia les pages, les glissa dans sa chemise entre peau et bandage. Sa blessure lançait. La fièvre le brûlait. Mais il savait désormais où tout finissait.
Gustave avait un château. Et un château avait une cave.
Et dans une cave — il en aurait mis sa main à couper — se trouvait la dernière pièce des preuves.
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