Le Registre de Sang
Lire le chapitre 30: The Château's Dungeon
La pluie avait cessé, mais l’humidité du parc collait à la pierre du château comme une seconde peau. Étienne longea le mur d’enceinte, le souffle court, la fièvre lui mordant les tempes. Sa main gauche pressait la plaie de son épaule, rouverte par la course, et le sang suintait entre ses doigts, tiède et poisseux.
Il avait suivi la carte des pages volées jusqu’ici, au-delà de l’Institut, au-delà des barricades encore fumantes, dans cette campagne où le silence pesait plus lourd que les canons. Le château de Gustave se dressait, massif et sombre, ses volets clos comme des paupières sur un secret.
Une porte de service, mal fermée. Une cave à vin. Des escaliers de pierre qui descendaient vers une odeur de moisi, de paille pourrie et de fer rouillé. Étienne avançait à tâtons, une main contre le mur glacé, l’autre serrant le pistolet volé au soldat mort près de la Bastille.
La cellule était au fond du couloir. Une grille de fer, une serrure neuve, brillant dans la pénombre comme un reproche.
— Léon ?
Un faible bruit. Un cliquetis de chaînes. Une silhouette se détacha de l’ombre, décharnée, les joues creusées, la barbe hirsute. Le jeune apprenti, celui qui avait copié les pages du registre avant que Gustave ne découvre la trahison. Il leva des yeux éteints dans une face blême.
— Vous êtes… vous ?
— Étienne Vasseur. La Lanterne. Je suis venu pour les pages.
Léon rit, un son aride qui se brisa dans sa gorge.
— Les pages. Vous voulez les pages. Il m’a fait récrire chacune d’elles, encore et encore, jusqu’à ce que je connaisse le registre par cœur. Puis il m’a jeté ici, quand j’ai refusé d’en falsifier d’autres.
Étienne s’agenouilla devant la grille. Un trousseau de crochets, une pince — le matériel qu’il avait gardé depuis ses années de voleur de presse. Il travailla la serrure en silence, les mains tremblantes.
— Le code. Le révérend m’a dit que tu détenais la clé de la dernière partie. Ce que contenaient les pages qui me manquent.
Léon s’approcha, ses chaînes grinçant sur le sol. Il parla bas, si bas qu’Étienne dut coller son oreille à la grille.
— Les dates. Toutes les dates du registre sont fausses d’un jour. Mais pas les miennes. Je les ai recopiées sans les modifier. La vraie date, c’est celle où le vaisseau arrive à Rouen. Le 3 mars. Le commandant est déjà payé. Il débarquera trois mille hommes sous l’uniforme de la garde nationale de Paris.
Étienne cessa de respirer.
Gustave ne se contentait pas de financer les émeutes. Il les armait. Et quand le gouvernement serait tombé, il offrirait une armée de remplacement — la sienne, déguisée en patriotisme.
Le clic de la serrure l’interrompit. La porte de la cellule s’ouvrit dans un gémissement de métal.
— Viens. On part. Tout de suite.
Il aida Léon à se lever, l’adolescent vacillant, n’ayant pas marché depuis des semaines. Mais à peine avaient-ils franchi trois pas que des bottes résonnèrent en bas de l’escalier. Des torches. Des ombres armées qui grossissaient sur les murs.
— Trop tard, dit une voix familière. Trop tard, journaliste.
Gustave. Grand, droit dans son habit noir, le col haut, les favoris impeccables même à cette heure. Derrière lui, quatre hommes, fusils levés, la gueule des canons visant la poitrine d’Étienne.
— Je savais que tu viendrais, Vasseur. Ou plutôt, je savais qu’il viendrait. Le rat qui suit le parfum du fromage. J’ai laissé la porte de service ouverte. J’espérais juste que tu ramènes plus de mes ennemis avec toi.
Étienne poussa Léon derrière lui, le pistolet levé.
— Le rapport est complet. Les dates. Le débarquement. Les noms des officiers payés. Je le ferai imprimer sur ta pierre tombale si nécessaire.
Gustave sourit. Un sourire lent, sans chaleur.
— Tu ne quitteras pas cette cave vivant, Étienne.
Le premier coup de feu partit sans sommation. Étienne tira à l’aveugle, touchant un homme qui tomba dans un cri. Il saisit Léon par le bras, l’entraîna vers un passage étroit qu’il avait repéré en entrant — une galerie de service, basse, noire, qui remontait vers les jardins.
Ils coururent. Les balles ricochèrent sur la pierre autour d’eux, projetant des éclats brûlants. Léon trébucha, Étienne le releva, le poussa devant lui.
— Cours ! Ne t’arrête pas !
Une lumière grise au bout du tunnel. La sortie. Encore vingt mètres. Dix.
Léon tourna la tête juste à temps pour voir le garde arriver par derrière. Le jeune homme n’hésita pas une seconde. Il se jeta entre le fusil et Étienne.
Le coup de feu fut assourdissant dans l’espace confiné. Léon s’effondra sans un cri, les mains sur la poitrine, puis tomba sur le côté.
— Léon !
Étienne tira vers la silhouette dans l’ombre — touché, le garde s’écroula à son tour. Le silence retomba, épais, habité seulement par le souffle rauque de Léon.
Étienne s’agenouilla auprès de lui, les mains cherchant la plaie, trouvant le sang chaud qui s’écoulait entre ses doigts.
— Le code, murmura Léon, les yeux déjà vagues. Tu l’as.
— Oui. Je l’ai. Mais je ne te laisse pas ici.
Léon sourit faiblement. Un filet de sang coulait de sa lèvre.
— Il faut que tu partes. Il faut que tout le monde sache.
Étienne entendit des pas dans le tunnel. Plusieurs hommes. Ils approchaient.
Il releva le jeune apprenti, le souleva contre son épaule, ignorant le cri de douleur que sa propre blessure lui arracha. Il courut, titubant de plus en plus, jusqu’à l’air libre de la nuit, jusqu’à la ligne d’arbres où l’obscurité les avalerait.
Derrière eux, le château se découpa sur le ciel, immense et impassible. Les pas se rapprochaient encore.
Mais Étienne avait tout ce qu’il lui fallait.
Les dates. Les noms. Le commandant de Rouen.
Il traîna le corps inconscient de Léon sous un buisson épais, pour le cacher, puis il se roula dans la boue des douves. Les chasseurs passeraient devant lui sans le voir. Il scruta le ciel, les yeux fixes, le cœur battant à tout rompre.
Il avait la vérité. Et il n’était pas encore mort.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.