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Le Registre de Sang

Lire le chapitre 4: The Locket

La morgue sentait la chaux et le sang séché. Étienne avait vu des cadavres avant — des suicidés de la Seine, des victimes de règlements de comptes entre malfrats — mais ceux-là étaient alignés comme des bûches, quinze corps pris aux barricades, les visages encore crispés par la fureur ou la surprise.

Le préposé, un petit homme au nez rouge qui mâchait du tabac, tira le drap de toile grise. La balle avait frappé Jean Roux en pleine poitrine, à bout portant. Le sang avait noirci la blouse d'ouvrier, celle-là même qu'il portait quand il avait couru vers la barricade avec son paquet sous le bras.

« Vous le connaissez ? » demanda le préposé sans conviction.

Étienne se pencha. L'homme devait avoir quarante ans, les traits creusés par la misère et les campagnes. Une cicatrice traversait sa mâchoire gauche, vieille de vingt ans peut-être. Sa main droite, rigide, gardait la marque d'un ancien coup de baïonnette entre le pouce et l'index.

« Il était soldat. Ancien soldat.

— Tous les morts ont été quelque chose, répondit l'autre. On les aligne, on les étiquette, on les enterre. Votre homme, il s'appelait Jean Roux, 45 ans, ouvrier journalier, domicilié rue des Trois Couronnes. C'est ce que dit son livret. »

Le livret d'ouvrier. Étienne le connaissait bien — ce petit carnet que chaque travailleur devait porter sur lui, tamponné par chaque employeur, chaque logeur. Un carnet de chien. Un carnet de surveillance. Et pourtant, entre les mains de la police, il devenait une faille.

« Ses effets ? »

Le préposé le regarda avec méfiance. La morgue n'était pas une salle des ventes. Mais Étienne sortit une pièce de cinq francs et la posa sur la table de zinc. L'autre la fit disparaître avec un geste d'habitué et ouvrit un tiroir.

Les effets de Jean Roux tenaient dans un mouchoir noué : deux sous, un couteau ébréché, une pipe de terre culottée par des années d'usage, un briquet d'amadou, une lettre écrite sur un papier grossier, et un médaillon d'or terni.

Le médaillon attira son regard. Or ? Pas vraiment. Le métal était trop jaune, trop neuf pour être honnête. Du laiton doré. Mais il était ouvragé avec soin — un entrelacs de feuilles stylisées autour d'une petite anse. Étienne l'ouvrit. À l'intérieur, un portrait en miniature : une jeune femme aux cheveux bruns, le sourire hésitant, peinte par une main délicate.

Il la regarda plus longtemps que nécessaire. Il aurait pu la croiser dans n'importe quelle rue de Paris — une blanchisseuse, une ouvrière, une petite bourgeoise. Son regard avait cette douceur inquiète des femmes qui ont déjà perdu quelqu'un.

Il retourna le médaillon. Sur le bord intérieur, gravés d'une écriture minuscule : « À mon Jean. 1843. »

1843. L'année après la mort du duc d'Orléans.

Étienne rangea la lettre dans sa poche sans la lire — les murs de la morgue avaient des oreilles, et le préposé avait déjà les yeux braqués sur lui. Il rendit le médaillon à contrecœur, puis marqua une pause.

« Je peux le garder ? »

Le préposé secoua la tête. « Pas avant l'enquête. Vous savez ce que c'est, il y a une enquête.

— Qui enquête ? La préfecture ?

— On dit que c'est un commissaire spécial. Désigné par le ministère. »

Le ministère. Pour un mort de barricade. Étienne fit mine de n'y voir qu'une routine administrative, mais son esprit travaillait déjà. Un commissaire spécial — ces hommes qu'on envoyait quand les affaires ordinaires devenaient politiques. Pourquoi un ouvrier abattu en pleine révolution méritait-il une attention si particulière ?

Il sortit dans la cour, où la lumière du matin dessinait des ombres dures entre les bâtiments. Le froid de la morgue s'accrochait encore à ses vêtements. La rue des Trois Couronnes. Il avait vu cette adresse dans le registre des morts de la morgue, mais c'était surtout une adresse de misère — un immeuble de rapport du faubourg du Temple, habité par des artisans, des journaliers, des gens qui vivaient au jour le jour.

Le médaillon. 1843. Une femme aux cheveux bruns. Jean Roux. Ancien soldat.

Étienne remonta le col de son manteau et se mit en marche. La rue des Trois Couronnes n'était pas loin ; il pouvait y être en vingt minutes. Mais alors qu'il tournait dans la rue de la Mortellerie, il sentit le regard.

Ce n'était pas une impression. Étienne avait appris à reconnaître ce frisson entre les omoplates, cette sensation d'être observé qui venait avec le métier. Il ralentit, fit mine de s'arrêter devant la vitrine d'un marchand de vin pour examiner une affiche, et jeta un coup d'œil dans le reflet.

\Un homme en redingote brune, le chapeau enfoncé sur les yeux, qui s'était arrêté à son tour pour lacer une chaussure parfaitement lacée.

Étienne jura en silence. Trop tard pour faire demi-tour. Trop visible pour s'arrêter. Il continua son chemin, accéléra légèrement, tourna à droite dans la rue du petit marché, où une foule de ménagères et de boutiquiers s'était rassemblée le long des étals. Il ne s'arrêta pas. Il plongea.

Le marché battait son plein — les légumes s'amoncelaient sur les tréteaux de bois, les poissonnières hurlaient pour attirer le chaland, des enfants couraient entre les jupes. Étienne se glissa entre une marchande de volailles et un porteur chargé de paniers, passa sous la tente d'un fripier, ressortit de l'autre côté dans une allée plus étroite. Il ne ralentit pas. Il connaissait ce genre de marché, savait comment y disparaître.

Derrière lui, il entendit un juron étouffé. L'informateur avait perdu sa trace mais ne renonçait pas — il avançait entre les étals, la tête tournant à gauche et à droite.

Étienne trouva la sortie du marché par le côté nord, là où un boucher dépeçait un veau entier, le sang ruisselant entre les pavés. Il passa derrière l'échoppe, se glissa dans une impasse, puis une autre, et se retrouva dans un réseau de ruelles qu'il connaissait comme sa poche — parce qu'il les avait parcourues des années plus tôt, quand il couvrait les faits divers du faubourg.

Il s'arrêta dans une cour, le dos contre un mur de pierre humide, le souffle court. Il attendit une minute. Deux. Rien.

Mais l'homme en redingote brune était officiel — les informateurs du ministère ne portaient pas de signes distinctifs, mais ils avaient leur démarche, leur manière d'attendre, leur assurance pénible, celle de savoir qu'un coup de sifflet suffisait à faire accourir la garde.

Le temps pressait.

Il traversa la cour, passa par une porte cochère qui donnait sur un atelier de menuiserie, salua l'artisan qui le regarda entrer sans broncher, ressortit par une autre porte sur la rue des Trois Couronnes.

L'immeuble était là — un bâtiment étroit de six étages, la façade lézardée, des fenêtres où pendaient des linges sales. Le numéro 17. La loge était à droite de la porte principale ; une femme épaisse en tablier à carreaux s'affairait avec un seau d'eau grasse.

« Vous cherchez quelqu'un ? »

Étienne lui montra une pièce. La femme la fit disparaître avec la rapidité d'une habitude. « Roux. Jean Roux. Il habitait ici.

« Le cinquième. Mais il est mort, bien sûr, on l'a dit.

— Qui vous a dit ?

— Les voisins. Et puis le commissaire qui est venu ce matin. »

Étienne se figea. « Le commissaire ?

— Un homme en noir. Grand, mince, les yeux comme du fer. Il est monté, il a fouillé la chambre, il est reparti avec un paquet. »

Le paquet. Puisque le commissaire était déjà passé, la chambre de Jean Roux ne contenait probablement plus rien d'intéressant. Mais Étienne voulait voir par lui-même. Il monta l'escalier sombre, dont les marches de bois se dérobaient sous les pieds.

La chambre de Roux était une mansarde sous les toits, une boîte à six francs par mois. Un lit de fer, une table de bois blanc, une chaise, et un petit poêle de fonte qui servait à la fois de chauffage et de cuisinière. La fenêtre donnait sur le toit d'en face, une vue sur un ciel gris.

Tout était sommaire — mais tout était en ordre, trop en ordre. Étienne s'accroupit, examina le plancher sous le lit. Rien. Sous la table. Rien. Le poêle : il ouvrit la porte du foyer et vit, dans les cendres, une esquille de papier jauni par la chaleur.

Il la ramassa avec précaution. Un fragment, pas plus grand que sa phalange, où quelques lettres subsistaient : « ...roi des tr... » et, plus bas, « ...rrêter avant le... »

Pas beaucoup. Mais assez.

Il se releva, glissa le fragment dans sa poche avec la lettre. Puis il remarqua quelque chose dans l'embrasure de la porte, en bas, un peu derrière la serrure : une petite marque gravée dans le bois, repassée d'un doigt sale.

Un symbole qu'il avait déjà vu dans les pages du carnet de Jean Roux — un cercle traversé d'une ligne brisée, tracé à la marge d'une écriture de comptable.

Sans doute n'était-ce qu'une coïncidence. Étienne ne croyait pas aux coïncidences.

La femme de la loge, toujours devant sa porte, lissait son tablier quand il redescendit. Les pièces qu'il avait données ne valaient pas la vérité ; elles avaient valu les silences autour d'une évidence.

« Qui étaient ses visiteurs ? demanda-t-il.

— Ses visiteurs ? Personne. Il vivait seul. Il sortait le soir, souvent —

— Où ?

— Il ne disait pas. Il travaillait parfois pour les gens du quai, les cargaisons. Des nuits entières. Et puis il y avait la femme.

— La femme ?

— La femme du portrait. Elle est venue deux fois, il y a des mois. Elle ne restait jamais longtemps. Elle s'appelait... »

La concierge s'arrêta, cherchant dans sa mémoire, puis hocha la tête d'un air assuré.

« Elle s'appelait Louise. Je ne remercie jamais pour les noms de famille. Elle était pâle comme une morte et presque aussi silencieuse. Quand Roux est mort, elle n'est jamais venue. »

Étienne sortit dans la rue, la tête bourdonnante. Jean Roux, ancien soldat, porteur de livre, mort d'une balle dans le dos. Une femme nommée Louise, pâle comme une morte. Un commissaire en noir qui avait précédé Étienne dans la chambre et emporté un paquet. Un symbole gravé sur le battant.

Et dans la poche d'Étienne, un fragment de papier calciné où subsistaient les mots « arrêter avant le... »

Avant quoi ? Avant le soulèvement ? Avant la publication ?

Il glissa la main dans sa poche, toucha le papier. Il devait choisir : le commissaire en noir, Louise, la femme du portrait. Il lui fallait passer à la rédaction, écrire une copie pour ne pas éveiller les soupçons de Charpentier — mais il avait aussi une opportunité pour rencontrer l'homme en noir, celui qui avait offert de déchiffrer le carnet, au café de la rue Montorgueil.

À l'aube, la rue Montorgueil verrait arriver un homme, et Étienne Vasseur devrait savoir s'il allait à sa rencontre pour s'informer, ou pour lui faire son marché.

Putain. Où était-ce que Jean Roux s'était procuré l'adresse de la Dame ?

Il relut le fragment dans sa mémoire, puis se mit en route vers la rédaction. Il allait voir Charpentier, puis, il irait à ce rendez-vous.

Son instinct de reporter lui disait que la femme du portrait et l'homme au noir se connaissaient. L'écriture du carnet, le symbole, la marque sur la porte... tout était lié.

Il fallait juste suivre le fil.