Le Registre de Sang
Lire le chapitre 31: The Bastard's Truth
La foule s’était rassemblée sur le terre-plein de l’église Saint-Eustache, là où les barricades formaient encore un labyrinthe de pavés et de charrettes renversées. Étienne y était venu parce que c’était le seul endroit où l’on pouvait encore respirer sans se faire tirer dessus. La fièvre lui brûlait la peau, et son épaule gauche, mal recousue, pulsait sous la bande sale qui la serrait.
Il s’adossait à un muret de pierre, une main pressée contre la plaie, quand une clameur s’éleva. On le reconnaissait. On l’appelait par son nom. On l’acclamait. Et dans cette acclamation, il y avait quelque chose d’inquiétant — une faim, une attente. Ces gens avaient lu ses articles. Ils avaient marché sur ses mots. Il aurait voulu leur dire que ses mots n’avaient été que des armes volées à d’autres, brandies dans la nuit sans comprendre leur poids.
Mais la foule ne lui laissa pas le temps de parler.
Une berline noire, traînée par deux chevaux blancs, fendit la cohue. Elle s’arrêta devant l’église, portière ouverte. En descendit Gustave de Valmont, immaculé dans son habit bleu sombre, col de soie blanche, canne à pommeau d’argent. Derrière lui, deux hommes en redingote grise, des notaires ou des secrétaires, chargés de papiers. Il leva une main gantée et, d’une voix de tribun qu’il savait porter, il appela :
« Peuple de Paris ! Ouvriers, étudiants, soldats de la barricade ! J’ai une vérité à vous dire, et c’est une vérité qui vous brûlera plus que la poudre ! »
Étienne sentit son cœur se serrer. Il savait ce qui allait suivre avant même que Gustave n’ouvre la bouche.
« L’homme que vous acclamez — ce journaliste des égouts, ce martyr de la plume — se nomme Étienne Vasseur, oui. Mais Vasseur n’est que le nom de sa mère nourricière. Le nom de son père, c’est le mien. C’est celui des de Valmont. Il est mon bâtard ! »
Les murmures fusèrent. Étienne vit les visages se tourner vers lui, des regards qui n’étaient plus des regards d’admirateurs mais des regards d’enquêteurs.
« Sa mère était une servante de notre maison, continua Gustave en déroulant un parchemin. Il est né dans une chambre de bonne, sous les toits de notre hôtel particulier. Mais quand son vrai père, mon frère, est mort — de la poitrine, avant d’avoir pu payer sa dette de jeu — j’ai accepté de le faire élever à Paris, loin de notre nom, pour éviter le scandale. Et voici le fruit de ma clémence : un bâtard qui vous mène à l’abattoir ! »
Il laissa le silence peser. Puis, d’une voix doucereuse :
« Ce révolutionnaire que vous suivez, ce Vasseur aux mains sales, c’est un aristocrate qui vous méprise. Il a été éduqué au latin et à l’équitation. Il a porté des bas de soie. Il vous parle d’égalité, mais il a renoncé à sa fortune pour se donner des airs de héros du peuple. Demandez-lui ce qu’il attend de vous. Demandez-lui ce qu’il fera de votre sang une fois qu’il aura récupéré son nom. »
La foule se tut. Un vieux tonnelier, barbe sale et poings rouges, cracha par terre. Une femme en fichu bleu baissa les yeux. Quelques-uns, plus jeunes, lancèrent des regards noirs vers Étienne.
Et Étienne, la gorge serrée, aurait pu nier. Il aurait pu crier qu’il n’avait jamais connu son père, que sa mère nourricière avait été la seule mère qu’il eût jamais eue, que le nom lui avait été donné par les registres d’un hospice. Mais quoi qu’il dise, il ne pouvait effacer le sang. Il ne pouvait effacer l’éducation. Il ne pouvait effacer l’accent qu’il avait appris à déguiser, les manières qu’il avait dû désapprendre dans la boue des faubourgs.
Il resta muet.
Et dans le silence, une voix monta.
Une voix de femme, rauque, éraillée par la fumée et les nuits sans sommeil. Elle venait des dernières rangées de la foule, poussée par les épaules et les coudes, jusqu’au premier cercle. Elle était mince, pâle, vêtue d’une robe de coton décolorée que la crasse avait rendue grise. Ses cheveux noirs, mal attachés, tombaient sur des épaules qu’on devinait fragiles.
C’était Léontine. La fille du bordel de la rue de la Huchette. La fille qu’il avait croisée cent fois sans jamais la regarder vraiment.
Elle s’arrêta devant Étienne, fit une révérence moqueuse, puis se tourna vers la foule.
« Vous autres, vous croyez tout ce qu’on vous dit ? » cria-t-elle. Sa voix portait, portait comme une trompette sonnée dans une cour de caserne. « Vous croyez que c’est parce que ce garçon a du sang bleu dans les veines qu’il est moins des vôtres ? Regardez-le ! Regardez sa blessure ! Regardez ses mains ! »
Elle attrapa la main d’Étienne et la leva vers le ciel. La manche de sa chemise roula, révélant l’avant-bras criblé de cicatrices — des coupures de verre, d’imprimerie, de pierres, de combats.
« Ce n’est pas une main de nanti ! cria-t-elle. Ce n’est pas une main qui a tenu un fouet ou un compte de rentes. C’est une main qui a porté des pavés, qui a défendu des gosses dans les ruelles, qui a écrit des articles pour les sans-voix ! Et vous, monsieur le marquis, vous, avec votre habit neuf et votre canne de malandrin — depuis quand vous vous souciez du sort du peuple ? Depuis quand vous l’aimez, ce peuple ? Vous l’avez laissé mourir de faim pendant que vous dansiez dans vos salons ! »
La foule murmura. Quelqu’un cria « Elle a raison ! »
Léontine se tourna vers Gustave, les yeux brillants.
« Il est né aristocrate, oui ! Et alors ? Il aurait pu rester dans vos hôtels, manger dans votre argenterie, coucher dans des draps de soie. Il aurait pu vivre sans jamais connaître la faim, la maladie, la boue des rues. Mais il a choisi. Il a choisi de devenir le nôtre. Il a choisi de se salir les mains pour nous. Vous, quand avez-vous choisi quelqu’un d’autre que vous-même ? »
Un silence. Puis une clameur, immense, qui roula sur la place comme un tonnerre.
« Vasseur ! Vasseur ! Vasseur ! »
Gustave pâlit. Ses lèvres minces se serrèrent. Il regarda la foule changer de camp, se tourner contre lui, des poings se lever. Il fit un pas en arrière, ses deux secrétaires le protégèrent de leurs corps, et la berline noire s’ébranla en marche arrière dans un bruit de roues sur les pavés, avant de tourner vers la rue de Rivoli et de disparaître.
Le peuple resta. Les acclamations continuèrent. Léontine se tourna vers Étienne, et pour la première fois, il la regarda vraiment.
Elle avait des cernes profonds, des lèvres gercées, un morceau de sparadrap sur l’arcade sourcilière. Elle était belle d’une beauté dure, de celles qu’on gagne à survivre.
Et son regard, quand il rencontra celui d’Étienne, n’était pas le regard d’une alliée de passage. C’était le regard de quelqu’un qui avait choisi, elle aussi, et qui avait choisi tout entière.
Étienne voulut parler, la remercier, trouver un mot — mais les mots lui manquèrent, comme ils lui manquaient depuis la Bastille. Il posa simplement sa main sur l’épaule de la jeune femme, un geste maladroit, presque fraternel.
« Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça, murmura-t-il.
— C’est que tu ne sais pas me regarder, monsieur le bâtard, répondit-elle avec un sourire triste. Mais c’est pas grave. Le reste, il te regardera pour moi. »
La foule continua de l’acclamer, mais Étienne savait que cette clameur n’était pas une victoire. Gustave avait révélé son secret pour le déshonorer, et si le peuple l’avait retourné contre son auteur, le poison demeurait dans le sang. Son nom, désormais, serait une arme que ses ennemis pourraient retourner à chaque fois qu’ils voudraient semer le doute dans les esprits des révolutionnaires.
Il savait aussi que la porte du château s’était définitivement fermée. Gustave savait qu’il avait les pages. Le masque était tombé. Plus de subterfuges.
Il ne lui restait qu’une seule carte, la dernière et la plus dangereuse : tout dire, tout révéler, au grand jour, devant des témoins.
Il s’appuya plus lourdement contre le muret et, baissant la tête comme pour saluer les vivats, il chercha dans la poche intérieure de son veston le contact rassurant des pages froissées du cahier. Elles étaient là, brûlantes, comme une braise qu’on ne peut plus éteindre.
Léontine était restée à son côté. Elle vit le geste, vit la lueur dans ses yeux.
« Tu as envie de dire quelque chose de grand, dit-elle à voix basse.
— Je vais tout écrire, répondit-il. Il faut tout écrire, jusqu’à la ligne.
— Alors il faut une tribune, dit-elle. Et une tribune, ça se protège. »
Il hocha la tête. Au loin, au-delà des toits, la fumée des dernières barricades montait encore en volutes grises dans un ciel qui virait au rose. Quelques coups de feu résonnaient par intermittence. La ville, affamée, ensanglantée, tremblait encore sous l’autorité vacillante de ses tyrans.
Mais ce tremblement, se dit Étienne, était peut-être celui d’un début.
Il ne le savait pas encore, mais il tenait entre les mains le moyen de le prouver.
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