Le Registre de Sang
Lire le chapitre 32: The Last Card
La foule se rassembla comme une plaie qui se rouvre. On était venu de tous les faubourgs — ouvriers, étudiants, femmes du marché, gamins des rues portant des pavés contre leur poitrine comme des reliques. Étienne sentait la fièvre battre sous son crâne, un tambour sourd qui ne cessait jamais, mais il avait retrouvé une force étrange, celle de l’homme qui n’a plus rien à perdre.
Il avait fait porter le mot par trois gamins, des coursiers aveugles à la peur : *à midi, à la barricade de la rue Saint-Antoine, je lirai le Livre*. Depuis l’aube, il était là, debout sur un tonneau renversé, les pages déchirées du registre serrées dans une main trempée de sueur. Son épaule lui déchirait le bras chaque fois qu’il bougeait, mais il tenait bon — Léon était mort contre sa poitrine, la bouche pleine de sang, murmurant : *« Lis-le, Étienne. Lis-le pour moi. »*
Léontine était à ses côtés, tenant une lampe qu’aucun soleil ne justifiait, comme si elle portait la flamme d’une chapelle. Elle lui lança un regard qui valait dix discours. Il l’avait vue la veille au soir, chez une marraine de Montmartre, convaincre, haranguer, tricoter des liens entre les sections dispersées. Elle savait parler aux femmes des Halles comme aux anciens soldats de la Garde. Elle portait sur le visage la même brûlure que lui : celle d’un nom effacé.
— Ils arrivent, souffla-t-elle.
Une colonne. Pas la troupe de ligne habituelle — non, quelque chose de plus sombre. Uniformes verts, cocardes sales, et ce pas particulier, celui des hommes qui ont vendu leur lame à qui la paie. Étienne reconnut les uniformes qu’il avait vus sur les pages du registre : les mercenaires suisses. Gustave avait fait venir sa réserve la plus précieuse, ceux-là mêmes qui devaient débarquer à Rouen sous l’uniforme de la Garde nationale.
— Le voilà, dit Étienne, pas assez fort pour la foule, mais assez pour lui-même.
Gustave Montalant marchait en tête, en habit sombre, sans arme visible — un homme qui ne salit pas ses mains, qui ordonne. Il leva une main gantée de blanc et la foule fit silence, cette espèce de silence instable qui précède l'orage. Sa voix porta loin, trop loin, comme une cloche fêlée.
— Citoyens ! On vous a menti. On vous parle de registres, de conspirations, de complots. Mais ce qu’on ne vous dit pas, c’est que l’homme qui se tient là, votre prophète, est le fils d’un baron. Un héritier de ceux qui vous affament.
La foule murmura, hésitante. Étienne avait craint cela — que le nom de son père, sorti de la bouche de l’assassin, ait plus de poids que la vérité dans la sienne. Mais il ne baissa pas les yeux. Il regarda ceux qui l’entouraient, leurs visages sales, leurs mains calleuses, et il parla, sans feuille, sans pose :
— C’est vrai. Je suis un fils de baron.
Un mot d’effroi traversa les rangs. Léontine voulut l’interrompre, mais il la retint d’un regard.
— Mon père m’a vendu son nom contre mon silence. J’ai choisi la boue plutôt que son héritage. Est-ce que ce sont mes ancêtres qui ont tiré sur la rue Transnonain ? Est-ce que ce sont leurs armoiries qui sont sur ce registre ? Non. C’est le nom de Montalant. Le nom de l’homme qui a payé des bateaux à Rouen. Celui qui a acheté des uniformes pour des soldats qui parlent allemand.
Il sortit les pages, les tenant haut. Gustave sourit — un rictus de mauvais augure. Il fit un geste discret. Un remous derrière lui : les Suisses écartèrent les lances, un homme en soutane fut poussé en avant, visage grisâtre, yeux creux.
Le prêtre.
Etienne le reconnut aussitôt. L’ecclésiastique qui l’avait sauvé, qui l’avait conduit au reliquaire, le seul à avoir vu son visage dans la cave de la maison du collecteur. Gustave posa sa main gantée sur l’épaule du prêtre comme on touche une pièce de musée.
— Parle, dit Gustave. Dis-leur la vérité sur notre héros.
Le prêtre ouvrit la bouche. Ses yeux se posèrent sur Étienne, chargés de quelque chose qui ressemblait à de la honte, mais il parla :
— Il a conspiré avec des agents étrangers. Il a trahi ses compagnons. Je l’ai vu vendre des informations contre des dettes.
Un souffle de haine passa sur la foule. Des coudes se levèrent, des regards changèrent. Léontine cria quelque chose, mais la voix d’Étienne passa avant la sienne — une voix cassée, usée, mais transperçante :
— Vous croyez ce que ce confesseur dit ? Il rampe pour sauver sa peau. Demandons-lui de montrer sa lettre de graciation.
Le prêtre baissa la tête, mais Gustave fit signe à un officier, qui déplia un papier cacheté. Le sceau du préfet de police y luisait sous le soleil.
— Voilà sa grâce, dit Gustave d’une voix ferme. Elle lui est accordée, pour services rendus.
La foule comprit elle-même. Les prêtres n’avaient pas besoin de grâce pour rien. Ce n’était pas un témoignage, mais un aveu de la police. Les murmures retombèrent. Un silence épais. Quelqu’un, au fond, lança : *« Lis le registre ! »* — et ce fut comme une allumette dans la paille.
— Oui, lis-le ! cria une femme. Nous sommes fatigués de mensonges.
Étienne leva les feuilles. Sa voix, d’abord tremblante, s’affermit dès les premiers mots cités du livre : dates, chiffres, noms d’agents, récépissés de montres. Il lut les morts de février, les barils de poudre livrés par les soins du banquier Rothschild, pas celui qu’on accuse toujours, mais celui de la maison secondaire, les compagnies d’assurance qui avaient promis d’indemniser les pillages méthodiques, les bordereaux de paie des mercenaires signés de la main du confesseur du préfet.
Chaque page était un coup de poing. Et quand il arriva au passage concernant le débarquement à Rouen du 3 mars — ces troupes qui porteraient les uniformes de la Garde nationale pour encadrer la répression — la foule rugit.
— À Rouen ! Où sont nos frères ? cria un ouvrier.
— Toujours debout, répondit Gustave, la voix blanche. Mais vous ne serez bientôt plus là pour vous en assurer.
Il leva la main. Les mercenaires suisses ne portaient pas les fusils en bandoulière : ils les tenaient dans les bras, déjà armés. Et sans sommations, à bout portant, ils ouvrirent le feu.
Le premier rang de la foule tomba comme un seul homme. On cria, on courut, on déchira les jupes des femmes qui trébuchaient. Étienne chercha Léontine — elle était là, à genoux près d’un homme tombé, le visage éclaboussé de sang. Il sauta de son tonneau, attrapa la lampe qu’elle tenait encore, et il marcha vers l’avant, vers les Suisses, comme un fou.
— Non ! hurla-t-elle. Étienne, non !
Mais il n’entendait plus. Autour de lui, les révolutionnaires se regroupaient par instinct, dressant les pavés, brisant des bouteilles pour faire des lames. C’était la deuxième bataille, la vraie, pas celle des mots. Tout en lui criait qu’il n’avait pas fini, qu’il restait la seconde moitié du registre — la liste des complices civils, les juges véreux, les banquiers. Mais cette moitié, elle était encore au château, dans la chambre de Léon, où il n’avait pas osé fouiller avant la fuite.
Une balle claqua contre le pavé à ses pieds. Une autre déchira la lampe qu’il tenait, l’éteignant dans une gerbe de verre. Sa main saignait. La fièvre lui serra les tempes, mais une pensée unique l’éclaira : il ne lirait jamais les pages manquantes s’il mourait ici. Il rampa vers Léontine, qui tirait le blessé vers une porte cochère.
— Il faut imprimer maintenant, dit-il. Avant qu’ils ne nous enferment.
— Imprimer ? Ici ? Sans presse ?
Il montra du menton un immeuble branlant au-dessus de la barricade, dont les fenêtres vides donnaient sur la rue. À l’un des balcons, on apercevait un vieux mécanisme rouillé : une presse à bras, abandonnée par un imprimeur chassé par les dettes. Il avait vu ce balcon le premier jour de la révolution, quand tout était possible.
— Je vais monter là-haut, dit-il. Je jetterai des feuilles au peuple. Peu importe si je laisse ma peau sur les pavés. Mais dites au peuple de tenir une heure. Une heure, c’est tout ce qu’il me faut.
Elle le regarda, les yeux brillants de colère et de tendresse :
— Une heure, répondit-elle. Je te les donnerai, même si je dois les rappeler des tombes.
Le canon tonna au bout de la rue, à l’ouest. Les Suisses avançaient, et derrière eux, une ligne de soldats de ligne en manteau gris. Étienne avait peut-être trente minutes. Il serra les fragments brûlants du registre contre sa poitrine et monta l’escalier vermoulu de l’immeuble, le monde tremblant à chaque marche. Au premier palier, il se retourna. Léontine était déjà debout, un pavé dans chaque main, au premier rang des vivants.
En tombant sur la presse, il la trouva démantelée, son rouleau mangé par la rouille. Il n’avait ni plomb, ni papier, ni encre. La seule chose qu’il pourrait imprimer avec — c’était le registre lui-même, dont il pourrait arracher les pages pour les jeter, une par une, comme des oriflammes. Mais pour cela, il fallait qu’on puisse les lire, et la foule n’était pas lettrée.
Il vit sur un établi une boîte de caractères d’imprimerie, oubliée là par l’ancien occupant. Et derrière la presse, un vieux bidon d’encre noire, éventé, collant, mais encore liquide. Le destin lui avait laissé juste assez pour une dernière ruse.
Il déchira la couverture du registre et commença à composer — pas des mots, pas des preuves, mais des phrases simples, des noms. Des noms que chaque Parisien saurait lire de mémoire, lus à voix haute par les plus lettrés :
GUSTAVE — MONTALANT. PRÉFET DE POLICE. ROUE DE ROUEN.
Puis il se figea. Ses doigts, englués d’encre souillée, butèrent sur quelque chose qu’il n’avait jamais vu auparavant : une plaque de métal scellée à l’intérieur de la boîte à caractères. Gravée à l’intérieur, une ligne formée de petites lettres qui n’étaient pas des lettres, mais des dates. Des dates manuscrites, plus récentes que tout le reste, qui commençaient au 5 mars et se terminaient au 9.
Il comprit soudain : cette boîte n’était pas un hasard. Gustave l’avait placée là, du moins par procuration, sachant qu’Étienne chercherait toujours les presses. Elle contenait la seconde partie du registre — pendant que Léon la cachait au château, la copie avait été déposée ici pour garantie, pour que même la plus belle cachette ne soit jamais qu’une moitié.
On criait en bas. Des coups de feu. Il n’avait pas le temps de fouiller davantage. Il prit la plaque, la retourna contre la presse, et commença à faire glisser l’encre sur les caractères vétustes — mais la plaque était lourde et la presse ne fonctionnait qu’à mi-course. Une seconde feuille fut arrachée par le vent de la rue et s’envola, portée par le chaos.
Une feuille blanche. Puis une autre.
À la fenêtre, il vit Léontine lever les bras, des brèches dans la barricade, des blessés traînés vers les portes. Le balcon de la presse grinçait sous son propre poids. Il jeta un premier papier, sa lettre à la foule : *« Lisez, criez, répétez : trahison à Rouen. »*
Le papier tomba dans un tas de fumier. Personne ne le ramassa.
Et au même moment, quelque chose craqua sous ses pieds : la poutre du plancher, minée par un obus qui avait déjà percuté l’immeuble une heure avant. La presse bascula, entraînant la plaque métallique, qui dégringola dans le vide. Étienne n’eut que le temps de jeter son poids en arrière, pour ne pas suivre l’engin. Il tomba sur le dos, les pages déchirées éparpillées sur ses mains comme de grandes feuilles mortes.
En bas, un des mercenaires ramassa la plaque, la retourna, salua brièvement en direction de Gustave, et disparut dans les rangs.
Étienne comprit : il avait désormais tenu la preuve finale entre les mains pendant une minute à peine, et il venait de la jeter lui-même à son bourreau. Au-dessus de sa tête, le balcon s’effondra dans un nuage de plâtre, engloutissant le corps de la presse. Il n’avait plus ni presse, ni registre complet, ni preuve nouvelle. Il ne lui restait qu’une seule arme : sa voix, un peuple qui ne savait pas lire, et une fiancée armée de pavés.
Mais tandis qu’il descendait les escaliers en chancelant, il repensa à la plaque. Elle portait la date du 9 mars. Demain. Dans un jour, un voilier quitterait Rouen avec des soldats. Si Gustave avait la plaque, il n’avait qu’à brûler les preuves.
Sauf si quelqu’un, d’ici demain, pouvait la récupérer.
Il atteignit la porte cochère juste comme Léontine y poussait le corps d’une petite fille. Elle le vit, entendit la détonation au-dessus, et lut dans ses yeux tout ce qu’il ne pouvait pas dire.
— C’est fini ? demanda-t-elle.
— Non. Ça ne fait que commencer.
Il n’avait pas d’autre plan. Pas de presse. Pas de preuve. Et une plaque d’argent gravée dans un gousset de Gustave, à moins de deux cents mètres. Mais au bout de la rue, le canon se tut — et dans ce silence d’une seconde, Étienne entendit un bruit qu’il n’aurait jamais cru entendre encore. Un roulement de tambours, antérieur aux bastilles qu’on avait prises. Et derrière lui, un homme cria :
— La garde nationale ! C’est la garde nationale, en renfort !
Il se retourna, espérant un renfort, mais il vit les uniformes ceints de cuivre neuf, les boutons neufs, le pas net de soldats qui n’avaient pas marché une seule nuit dans la boue des rues. Ils arrivaient par le nord, baïonnettes hautes. Et à côté d’eux, Gustave souriait, tenant la plaque d’argent retournée contre le vent.
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