Le Registre de Sang
Lire le chapitre 33: The Final Ink
La poudre grésillait encore dans l’air quand je gravis les premières marches de l’immeuble effondré. Mes semelles collaient au mortier humide, et chaque pas réveillait la blessure de mon épaule, qui battait contre ma chemise comme un second cœur en colère. Sous moi, la barricade de Saint-Antoine tenait — à peine. Les Suisses avaient chargé trois fois, trois fois ils avaient reculé, mais le flot ne tarissait pas.
Les fenêtres du troisième étage donnaient sur le carrefour. La pièce était vide, le plancher gondolé, et, contre la baie qui ouvrait sur un balcon de fer forgé, une presse à bras trônait dans la pénombre, comme une vieille bête endormie. Une presse abandonnée. Elle avait dû servir à imprimer des affiches municipales, peut-être des avis de décès pour le quartier. Elle allait servir à autre chose désormais.
Je posai le rouleau de papier sur le plateau. Mes mains tremblaient — non de peur, mais de fièvre. La barricade vibrait sous les impacts, les cris montaient et se déchiraient contre les façades. Je n’avais pas de temps pour soigner ma fièvre. Pas de temps pour le repos. Pas de temps pour la douleur qui venait de me prendre le bras entier jusqu’à la nuque.
J’avais besoin d’encre. Il y avait un pot de noir d’encre séchée au fond d’un tiroir, une bouteille de térébenthine derrière un rideau. Je mélangeai — l’odeur aigre me fit tousser — puis j’attaquai la composition à la main, lettre après lettre, sur le composteur. Le petit alphabet de plomb glissait entre mes doigts moites. Les caractères dansaient devant mes yeux.
— Vasseur ! appela une voix en bas. Ils enfoncent la gauche !
C’était Mireille, la femme du cafetier, qui commandait la section des femmes au bout du rempart. Je ne répondis pas. Je composai.
Le titre d’abord : **À PEUPLE, LA VÉRITÉ**.
En dessous, les faits. Tout. Les dates du calendrier. Les noms. Le plan trouvé chez le collectionneur. Le chiffre que Léon avait percé à jour avant de tomber. Le débarquement de Rouen, le 3 mars, sous uniformes de garde nationale. Les agents étrangers. Le préfet, dont le nom apparaissait sept fois dans les marges du registre. Et au centre, Gustave — son train de maison, ses mercenaires suisses, ses coffres alimentés par la peur des gouvernants.
Mes doigts trouvaient les lettres presque tout seuls. J’avais réécrit ces lignes cent fois dans ma tête, dans les égouts, dans les greniers, dans la chaleur délirante de mes nuits sans sommeil. Le corps savait. L’esprit n’avait plus qu’à suivre.
Je retournai la galée, ajustai les interlignes. Un cri de victoire monta du bas — ou peut-être de défaite, je n’aurais su le dire. Le bruit était devenu un ciel continu, un orage sans éclairs.
— Il nous faut dix minutes, murmurai-je à la presse.
La première épreuve se révéla dégoûtante : les caractères étaient usés, l’encre trop épaisse. Le « p » de Paris avait perdu sa hampe, le « o » ressemblait à un trou de balle. Je corrigeai. Encore. Et encore.
Quand la première feuille sortit enfin, lisible, propre, ma main dessina un cercle dans le vide. Je me penchai au balcon. La rue fumait. Les pavés arrachés formaient déjà une seconde barricade, derrière la première, préparée par les gosses du quartier. Des bourgeois armés de fusils de chasse tiraient depuis les fenêtres d’en face. On ne savait plus qui était qui. C’était justement ça, la guerre civile.
— Étiienne !
Je reconnus la voix. Léontine, debout sur le toit de l’église voisine, un foulard rouge autour du cou. Elle me fit signe des deux bras.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
Je brandis la page. Le papier claquait dans le vent.
— La vérité ! hurlai-je. Ça va sortir !
Elle comprit. Elle descendit du toit à une vitesse qui me serra le cœur, puis réapparut à l’angle de la barricade principale, en train de haranguer ses hommes. Une escouade de gamins et de vieux porte-fusils s’agglutina derrière elle, formant une chaîne vers le bas de mon immeuble.
Je me remis à la tâche. Une page, deux, trois, dix. Mes bras criaient à chaque rotation de la manivelle. La sueur tombait dans l’encre et s’y diluait ; il m’était impossible de dire où finissait mon corps et où commençait le texte que je tirais.
À la douzième page, une salve déchiqueta le balcon au-dessus de ma tête. Des plâtres m’aveuglèrent. Les Suisses avaient trouvé ma position. En face, sur le toit du couvent, je vis distinctement un tireur à genoux, canardant vers moi. Je ne pouvais pas répondre — mes mains tenaient la feuille suivante.
Dans la rue, des bras tendus. Des mains ouvertes. Léontine avait fait circuler dans la foule la nouvelle qu’une imprimerie aérienne déversait la preuve du complot. Et la foule, privée d’armes, tendait les mains vers le ciel comme pour attraper la pluie.
Je lâchai la page. Elle tournoya, retomba. Une jeune fille la saisit, la lut à voix haute — ou fit semblant, car beaucoup ne savaient pas lire — et sa voix récita des mots que je reconnus à peine. Reformulés, tordus, amplifiés par l’écho des ruelles :
— Le préfet et les banquiers anglais ont payé les fusils des Suisses pour tirer sur nos enfants !
Ce n’était pas exactement ce que j’avais écrit. C’était mieux. C’était la légende qui se formait.
Une deuxième salve. Cette fois le balcon trembla sérieusement. L’une des consoles de fer plia, le plancher de bois s’inclina de dix degrés. Un gamin hurla en bas. Ma presse, trop lourde, glissa d’un cran vers le vide.
— Étiienne, descends ! hurla Léontine.
Je regardai la pile : une quarantaine de pages. Pas assez. Il allait m’en falloir deux cents. Peut-être trois cents.
Et la fièvre, tapie au fond de ma nuque, lançait une nouvelle offensive. Mes doigts se mettaient à trembler toutes les trente secondes. Je ne pouvais plus aligner une ligne sans faire tomber deux caractères.
Je m’appuyai sur la presse. Elle était chaude de mon travail, et la chaleur me fit du bien — une seconde éternité de répit entre les volées de plomb.
Puis j’aperçus l’homme.
Il n’était pas vêtu des habits gris des Suisses, ni des blouses bleues des insurgés. Il portait un manteau de voyage, propre, avec un col de velours. Il se tenait à l’entrée de la ruelle Derrière-Dix, appuyé contre une porte cochère, les mains croisées devant lui, le visage levé vers mon balcon.
Il souriait.
Il me fit un petit signe de tête. Un geste presque d’encouragement. Il me connaissait, et je le connaissais — pas encore de nom, mais de présence. Cinq ans plus tôt, lors d’une émeute près des Halles, il avait payé mon verre dans un café. Dix ans plus tôt, peut-être, il avait déposé un mot sous la porte de la rédaction du *Figaro*, où je n’avais jamais travaillé mais dont il prononçait le nom comme un passe-partout.
Il attendait. Il observait mon cirque de papier et de poudre avec la patience d’un homme qui sait compter jusqu’à la fin.
Je sentis ma nuque se glacer — et ce n’était plus la fièvre.
Il ne portait pas d’arme. Il n’avait pas besoin d’arme. Il était là pour voir, pour reconstituer, pour rapporter le nom du fou qui jetait de l’encre sur des fusils.
Quand je quittai le balcon pour reprendre ma composition, il me salua de la main, l’air de dire : *je vous attends à la dernière page*. Et je sus, avec la certitude froide d’une vérité imprimée, qu’il me lirait. Qu’il me trouverait.
Que mon nom figurait peut-être déjà dans un autre registre, quelque part, écrit à l’avance.
Je tirai la manivelle. La presse gémit. Une autre page naquit, puante d’encre et de haine juste.
En bas, le chant monta — *Allons, enfants de la patrie* — mais pas comme je l’avais appris. On l’avait réécrit, les paroles nouvelles incluaient la trahison du préfet et l’armée suisse de Gustave. Ma feuille devenait chanson avant même d’être descendue au niveau de la rue.
C’était exactement ce que j’avais espéré. Et exactement ce que je redoutais.
Car si la chanson se répandait, Gustave ne chercherait plus à me discréditer. Il chercherait à me tuer avant la prochaine strophe.
Et l’homme au manteau de voyage, lui, ne perdrait pas une miette du spectacle.
Je tirai encore. Quatorze pages. Quinze. Le plomb saignait entre mes doigts.
Léontine hurla quelque chose que le vent m’apporta déformé, qui ressemblait à :
— Il y a des cavaliers rue de Lappe !
Les cavaliers. Pas les Suisses. Les dragons de la garde municipale, ceux qui fonçaient sans sommation.
Ma main hésita au-dessus du composteur.
Le papier était le seul soldat que je savais lever. Mais la troupe, elle, savait lever les fusils.
Une détonation claqua, toute proche, et le miroir du salon d’en face s’étoila comme une toile d’araignée de verre.
L’homme au manteau de voyage avait sorti de sa poche un petit carnet et notait quelque chose.
Il écrivait ma notice nécrologique, peut-être. Ou le compte rendu qu’il remettrait au préfet avant même que l’au- b e ne se lève.
Je tirai la presse. Une seizième page.
La barricade tenait encore. La rue chantait encore.
Mais l’homme, lui, n’avait pas fini d’écrire.
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