Le Registre de Sang
Lire le chapitre 35: Uneasy Silence
Le silence était pire que le canon. Une heure après l'aube, la ville ne produisait plus aucun bruit de combat—seulement le crépitement lointain des flammes qui mouraient, le pas lourd des patrouilles, le cliquetis des baïonnettes contre les boutons de capote. Paris ressemblait à un cadavre que l'on venait de saigner.
Étienne était assis au pied de la barricade de Saint-Antoine, adossé contre un pavé arraché, les mains posées sur ses genoux. Ses doigts étaient noirs d'encre et de poudre. Il avait tué un homme cette nuit. Il avait vu Léon mourir deux fois—d'abord au château, puis sur le pavé, quand le vieux domestique avait ramené son propre corps sanglant pour lui remettre un héritage.
La fièvre lui brouillait la vue. Parfois, les morts autour de lui semblaient bouger. Il savait que c'était le délire.
Une main se posa sur son épaule.
« Vasseur. »
Il leva la tête. Un officier de la garde nationale se tenait devant lui, visage fermé, moustache grise taillée court. La cocarde tricolore était propre, repassée, parfaitement en place—comme si rien ne s'était passé.
« Vous êtes en état d'arrestation. »
Étienne cligna des yeux. Il n'avait plus de force pour discuter. Deux soldats le saisirent sous les bras et le soulevèrent. Ses jambes refusèrent de porter son poids. Ils le traînèrent sur les pavés, et le monde vacilla.
Il perdit connaissance quelque part entre la barricade et la voiture cellulaire.
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La salle était petite, lambrissée de bois sombre, éclairée par une seule fenêtre haute qui donnait sur une cour intérieure. Un bureau. Trois chaises. Une carafe d'eau.
Étienne était assis face à un homme en redingote noire qui n'avait pas dit un mot depuis son réveil. L'homme avait des lunettes cerclées d'or, des favoris soignés, des mains longues et pâles croisées sur un dossier.
Derrière lui, deux gendarmes immobiles.
« Vasseur, Étienne », dit enfin l'homme. « Journaliste. Rédacteur à La Lanterne. Agitateur public. »
Étienne ne répondit pas. Il regardait la carafe. Sa gorge était de papier de verre, sa tête un étau.
« Vous avez tué Gustave de Maulévrier cette nuit », poursuivit l'homme, comme s'il lisait une liste de commissions. « Un homme de bonne famille. Un pair de France. Un collectionneur, un philanthrope. »
« Il a fait fusiller des enfants », dit Étienne. Sa voix sortit cassée, rauque.
L'homme le considéra un instant, puis ouvrit le dossier devant lui. Il en tira un objet qu'il posa sur la table, poussé vers Étienne.
C'était un moulage en cire. L'empreinte du sceau Vasseur.
« Le cachet de votre père », dit l'homme. « Prélevé sur l'anneau que vous portez au doigt. »
Étienne baissa les yeux. L'anneau était toujours là, trop large, tournant sur son auriculaire. Il avait oublié qu'il le portait. Il avait voulu le rendre à Léon avant qu'il ne meure. Il n'avait pas eu le temps.
« Votre père, Antoine Vasseur, est mort en exil à Londres en 1846. Vous êtes son seul enfant légitime. Son testament—authentifié, enregistré, incontestable—prévoit la transmission de la totalité de la fortune et du titre à son héritier mâle, prouvé par le port de l'anneau. »
L'homme marqua une pause. « Vous êtes, en vertu de la loi, Étienne de Vasseur, comte de Bréval, propriétaire de trente-deux immeubles à Paris, de quatre châteaux, et d'une rente de deux cent mille francs par an. »
Étienne regarda l'anneau. Le métal était froid contre sa peau brûlante. Deux cent mille francs. Il avait vécu trois ans dans une mansarde rue du Temple, avec une paire de chaussettes percées et une dette de dix francs chez le boulanger.
« Je n'ai rien demandé », dit-il.
« La loi ne se soucie pas de ce que vous demandez. Elle se soucie de ce que vous êtes. Et ce que vous êtes, monsieur, c'est un obstacle. »
L'homme se leva, contourna le bureau. Il était plus grand que sa posture assise ne le suggérait. Il se pencha près d'Étienne, voix basse.
« La république a besoin de calme. Le gouvernement provisoire a besoin de crédibilité. Un comte qui tire sur les barricades avec les insurgés—c'est une histoire charmante pour les romans-feuilletons. Mais un comte qui meurt dans sa cellule avant son procès, c'est un scandale que ni moi ni mes supérieurs ne pouvons nous permettre. »
Il se redressa.
« Vous allez sortir d'ici. Vous allez rentrer chez vous. Vous allez vous remettre de votre fièvre, qui est visiblement dangereuse. Et si vous avez la sagesse de ne plus écrire une seule ligne contre l'ordre public, votre nom ne paraîtra dans aucun dossier. »
Étienne leva les yeux vers lui.
« Et si j'écris ? »
L'homme sourit—un sourire mince, précis, sans aucune chaleur.
« Alors vous serez arrêté comme séditieux, vous serez jugé par un tribunal militaire, et vous serez transporté en Algérie. Où personne ne saura—ni ne se souciera—que vous êtes comte. »
Il retourna derrière le bureau, rassembla le moulage et le dossier.
« Vous êtes libre, monsieur de Vasseur. Ne le restez pas. »
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Le soleil était haut quand Étienne sortit du poste de police. La rue était calme, presque banale. Des femmes balayaient leur seuil. Un marchand de marrons poussait sa charrette. Sur les murs, des affiches officielles annonçaient la dissolution de l'Assemblée nationale et l'état de siège.
Il marcha sans destination précise, porté par ses jambes, le regard flou. La fièvre était revenue, plus sournoise, plus profonde. Il ne sentait plus ses doigts. Seulement le froid de l'anneau contre sa peau.
Il tourna rue Saint-Louis. Illa connaissait : au numéro 14, une maison de rapport, un escalier étroit, une porte verte.
Il monta les marches une à une, s'appuyant contre la rampe. Au deuxième étage, il frappa. Longtemps. Le bruit de sa main contre le bois lui sembla venir d'un autre corps.
La porte s'ouvrit. Madeleine.
Elle avait les cheveux défaits, vêtue d'un peignoir de laine, les yeux bouffis d'une nuit sans sommeil. Quand elle le vit, elle porta la main à sa bouche.
« Mon Dieu. »
Elle l'attrapa par le bras, le tira à l'intérieur, le fit asseoir sur un fauteuil près de la fenêtre. Il vit son appartement—une pièce propre, des livres sur des étagères, un pot de cire, une robe de deuil pendue à un clou.
« Vous êtes brûlant », dit-elle. Elle posa sa main sur son front. « Il faut un médecin. »
« Non. » Il saisit son poignet, doucement. « Pas encore. J'ai besoin de vous dire quelque chose. »
Madeleine hésita, puis s'accroupit devant lui, son visage à hauteur du sien.
« Gustave est mort », dit-il. Sa voix, il dut la chercher dans sa poitrine. « Je l'ai tué. »
Elle ne bougea pas. Elle cligna une fois, deux fois. Puis elle dit, simplement :
« Bien. »
Il rit—un son cassé, presque douloureux. Puis il sortit la chaîne de son cou. Au bout, le médaillon de sa mère, une miniature ovale, sa femme au sourire doux et mélancolique. Il le tenait depuis trois ans sans savoir qui elle était réellement.
« Ma mère s'appelait Éléonore Vasseur. Elle est morte en me donnant naissance. Mon père était Antoine, comte de Bréval. Il est mort en exil. Je ne l'ai jamais connu. » Il regarda le médaillon. « J'ai passé ma vie à écrire sur les puissants sans jamais me trouver dans leur miroir. Ce matin, on m'a dit que j'étais l'un d'eux. Que j'étais comte. Que je possédais trente-deux immeubles. »
Madeleine le regardait, ses yeux sombres intensément rivés sur les siens.
Il retira l'anneau de son doigt. Le métal était chaud, marqué de la forme de sa peau. Il le posa dans la paume de Madeleine, puis le médaillon par-dessus, blottis l'un contre l'autre.
« Je n'ai pas tué Gustave pour devenir ce qu'il était. Je n'ai pas traîné Léon hors de sa cave pour m'asseoir dans son fauteuil. » Il ferma les doigts de Madeleine sur les deux objets. « Vous êtes la seule personne que je connaisse qui pourrait brûler ça sans hésiter—ou les utiliser mieux que moi. Gardez-les. Faites-en ce que vous voulez. »
Madeleine baissa les yeux sur ses mains fermées. Quand elle les rouvrit, elle regarda longuement l'anneau et le médaillon. Puis elle referma la main et les glissa dans la poche de son peignoir.
« Vous êtes idiot », dit-elle doucement.
« Oui. »
Elle se leva, alla chercher une cuvette d'eau et des linges propres. Elle s'accroupit à nouveau, commença à lui laver le visage, la poudre collée aux tempes, le sang séché sous son nez.
« Il est arrivé une lettre pour vous ce matin », dit-elle sans cesser de le nettoyer. Elle indiqua la table, où une enveloppe scellée de cire blanche était posée.
Étienne se tourna pour la regarder. Une écriture fine, droite, méthodique. Pas une écriture d'ami.
« Qui l'a apportée ? »
« Un homme dans un manteau à col de velours. Il ne s'est pas attardé. »
L'eau était froide. Madeleine lui essuya le front, les joues, la mâchoire. Chaque passage du linge ramenait une couche de la nuit—poudre, suie, fatigue.
« Vous ne dormirez pas ici », dit-elle. Ce n'était pas une question.
Il la regarda. Il aurait pu discuter. Il n'avait plus la force.
« Non », dit-il. « Je ne crois pas que je pourrai dormir nulle part, encore un moment. »
Elle jeta le linge dans la cuvette, se releva, le regarda avec une expression qu'il ne parvint pas à déchiffrer.
« Alors je mets de l'eau à chauffer », dit-elle. « Vous prendrez quelque chose de chaud. Et après, vous me direz qui est cet homme au col de velours, et pourquoi il vous connaît assez pour savoir où vous me trouverez. »
Étienne la regarda faire. Elle était belle dans la lumière du matin, la silhouette nette contre la fenêtre, les cheveux sombres tirés en arrière. Il pensa à la barricade, à Léon, à la dernière image de Gustave tombant dans le sang. Il pensa à l'anneau dans la poche de Madeleine.
Il ne savait pas ce que l'avenir lui réservait. Mais pour la première fois depuis des semaines, il ne voulait pas le savoir.
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