Le Registre de Sang
Lire le chapitre 37: The New Press
L’air des catacombes sentait la craie et le moisi. Étienne s’appuyait contre la paroi d’une ancienne carrière, là où Perrin avait établi son quartier général provisoire. Sa fièvre lui donnait des frissons malgré la chaleur moite des profondeurs ; sa blessure, au côté, le lançait comme un fer rouge enfoncé dans la chair. Il serra la mâchoire, plissa les yeux sur le plan que Perrin déroulait sous une lanterne sourde.
« Nous avons douze presses, réparties en quatre cellules, expliqua le jeune étudiant en traçant du doigt le labyrinthe crayonné. Les deux premières sous la rue du Four, les deux autres sous l’enclos Saint-Germain. Elles ont servi à imprimer des affiches avant les journées de juin. Nous les avons conservées, huilées, prêtes. »
Étienne acquiesça, mais il compta dans sa tête. *Douze presses, peut-être trente ouvriers. Sur les sept cent mille feuilles que Paris dévore chaque matin, j’aurai la voix d’un cri dans la nuit.* Il releva la tête.
« Et qui les actionne ? »
Perrin marqua un temps. « Des typographes, des compositeurs. Des ouvriers encore payés par les journaux légaux, la plupart. Ils risquent leur place, leur maisonnée, peut-être leur vie. »
« Ils savent ce qu’ils font. »
« Le savent-ils ? demanda Perrin avec un rien de doute. Ils sont engagés pour imprimer des proclamations. Pas pour fonder un journal clandestin signé d’un homme que la police cherche dans chaque égout de la capitale. »
Un silence. Étienne ferma les yeux. La pierre contre son dos semblait respirer, et avec elle, la ville au-dessus. Il l’imaginait : les rues nettoyées, les barricades démontées, les becs de gaz rallumés. Paris, calmé à la baïonnette. Paris, qui avait soif de savoir pourquoi on l’avait tué.
« Amène-les ici, dit-il. Tous. Un à un. Je ne veux pas qu’ils se voient entre eux. Je leur parlerai seul à seul. »
Perrin plissa les yeux. « Vous voulez les recruter comme des espions ? »
« Je veux qu’ils regardent pour de bon celui qui signera leur rédemption. S’ils voient un fiévreux à demi-mort, ils jugeront. S’ils voient le comte de Bréval qui a défié le pouvoir à Saint-Antoine, ils suivront. »
Le mot *comte* lui resta en travers de la gorge. Il le cracha comme une mauvaise pièce.
Une heure plus tard, sous la voûte basse d’une cave en chicane, Étienne attendait le premier homme. La lanterne posée près de lui éclairait à peine son visage creusé. Il avait passé ses mains dans ses cheveux Sales, et son col était taché de sang noirci. Il ne cherchait plus à paraître. Il cherchait à être vrai.
Le premier entra, précédé par Perrin. Un typographe d’âge mûr, nommé Bardoux, les mains calleuses, la barbe grise. Il jaugea le misérable spectacle qu’offrait Étienne, puis jeta un coup d’œil aux planches étroites alignées contre le mur.
« C’est lui, le fameux écrivain ? » demanda-t-il à Perrin, sans cacher sa perplexité.
Étienne se leva. Il prit une planche de caractères, la soupesa, puis parla d’une voix rauque mais posée :
« Vous connaissez la formule du *Moniteur* du 16 janvier ? “À dater d’aujourd’hui, toute publication contenant fausses nouvelles ou excitations à la haine entre citoyens sera déférée au tribunal militaire.” Sentence : la déportation en Algérie. »
Bardoux ricana. « On sait lire. »
« Alors lisez-moi ceci : quelle est la différence entre une fausse nouvelle et une vérité que le pouvoir ne veut pas voir imprimée ? »
Le typographe resta muet.
Étienne saisit la lanterne, s’approcha de lui. Dans la lueur jaune, son visage n’avait plus de façade de journaliste : il avait la fièvre au fond des yeux et la vérité au bord des lèvres.
« Le général Cavaignac a ordonné un cessez-le-feu devant la caserne du Château-d’Eau trois heures avant que ma propre section ne soit canonnée. Il y a des témoins. Des papiers officiels. Vous savez ce qu’on appelle un cavalier des deux côtés, monsieur Bardoux ? Un trait sur le grand livre. Les morts sont des erreurs de comptabilité. »
Bardoux serra les poings. « Vous parlez du livre, celui que vous avez lu à la barricade ? »
« Il existe toujours. Et chaque nuit, il pousse de nouvelles lignes. C’est nous qui devons pousser plus vite. Nous allons imprimer un journal, monsieur. Pas une proclamation, pas une affiche : un journal qui porte le nom et le visage de la vérité. La police ne cherche pas des papillons, elle cherche un journaliste. Vous ne pourrez pas la dénoncer, vous, sans vous perdre vous-même. »
« Et l’argent ? » demanda Bardoux d’une voix rapide. « La casse, l’encre, le papier fin, la contre-marque des colporteurs… la vérité coûte aussi cher que le mensonge. »
Étienne sourit sans joie. « L’argent. »
Il sortit de sa poche une bourse en vieux cuir, plate, presque vide. Il l’ouvrit. Quatre louis, trois fois rien. Puis il sortit une feuille griffonnée par Perrin : une liste des sympathisants riches qui restaient, une liste de noms qui se comptaient sur les doigts d’une main.
Bardoux regarda la pauvreté affichée devant lui. Puis il regarda Étienne dans les yeux.
« Vous êtes fou, murmura-t-il. Vous n’avez rien. Vous êtes blessé, fiévreux, et vous voulez monter une imprimerie avec quatre louis et une liste de noms de fiables ? »
« Avec cela, et avec la conviction que la première feuille que nous sortirons fera pâlir le gouvernement au petit matin. Voulez-vous composer cette feuille, ou retourner mettre en page le bulletin des cours de la Bourse ? »
Long silence. Bardoux regarda ses mains. Des mains de plomb, de patience, de labeur. Elles tremblaient un peu.
« Qu’est-ce qu’on y mettra, dans cette première ? »
Étienne s’approcha encore, baissa la voix :
« Le nom de ceux qui ont commandé les tirs sur les miens. Les ordres de la Banque. Les heures du déchaînement suisse. On y mettra la liste des morts du faubourg Saint-Antoine, avec la mention “tué par ordre”. »
« La Banque a des actionnaires, dit Perrin. Ils ne vous rateront pas. »
« Les actionnaires n’aiment pas qu’on expose leurs pertes », répondit Étienne.
Bardoux hésita encore une seconde. Puis il hocha la tête.
« Je suis avec vous. Mais je veux ma promesse, la même qu’à l’Atelier : si l’un des nôtres tombe entre leurs mains, nous ne le laissons pas moisir au dépôt. On fera une page entière sur lui. Une page qui ne se laisse pas saisir. »
Étienne lui serra la main. La sienne était brûlante, mais la pression fut ferme.
Les deux heures qui suivirent virent passer un deuxième homme—un compositeur ancien chez *La Lanterne*, qui fondit en larmes en voyant Étienne en vie—puis un jeune apprenti de quinze ans, puis un vieux pommier du Marais venu avec ses caractères cachés sous son manteau. Chaque fois le même rituel : serrer la main, allumer un feu, planter la feuille blanche au centre du filet à imprimer.
À minuit, sous la voûte, Perrin compta les volontaires. « Quatre compositeurs, trois presses prêtes à tourner. Et un homme qui ne tient debout que par la volonté de son crâne. » Il regarda Étienne avec une inquiétude franche. « Vous devriez vous allonger. La fièvre… »
« La fièvre, on verra quand la première feuille sera tirée. La politique attend mal, mon ami. Et la vérité est comme l’encre : si elle refroidit, elle ne prend plus. »
Étienne se pencha sur la première épreuve. Un titre en gros caractères de douze points, gras comme un poing.
*Le Vengeur.*
Sous le titre, une seule phrase, qu’il avait écrite de sa main, au crayon, parce que sa plume semblait peser des kilos :
« La République n’est pas morte ; elle a été assassinée. Voici les assassins. »
Il regarda les caractères, leurs hampes et leurs jambages serrés dans la casse. Une odeur d’encre douce mêlée à celle de la craie souterraine commença à monter, comme si le souterrain lui-même consentait à donner naissance à cette voix.
Perrin lui tendit un verre d’eau souillée. Étienne le but, puis, sans qu’il s’en rende compte, sa main se porta à son côté, là où la plaie rouverte le brûlait comme une lame.
« Demain, dit-il, à la pointe du jour, nous portons la première cargaison aux colporteurs du faubourg. Avant que les cloches de Saint-Sulpice sonnent, dix mille Parisiens auront cette page entre les mains. »
Bardoux, qui rangeait sa casse, s’arrêta.
« Dix mille ? Nous n’avons le papier que pour huit cents. »
Étienne se tourna. « Alors nous apprendrons à imprimer vite. »
Il sourit pour la première fois depuis des heures, un sourire de fièvre, de défi et d’os usé. Puis il jeta un dernier regard à la planche où les caractères encore libres attendaient leur propre tour.
À cet instant précis, du fond du tunnel, un bruit de pas—pressés, inégaux. Perrin se figea, la main à sa poche. Le pas se rapprocha. Puis une voix, coupante comme un verre :
« Le Vengeur, disait la couverture. Ah. Je craignais que vous ne m’eussiez oublié. »
Étienne se retourna. Dans l’ombre, à la limite de la lanterne, une silhouette attentive : homme bien vêtu, col en velours, carnet ouvert sous le bras. Il l’avait déjà vu au balcon de Saint-Antoine. Il l’avait déjà croisé dans le regard du pouvoir.
L’homme sourit d’un sourire mince, et fit un pas en avant.
« Je vous cherchais presqu’aussi activement que la police, monsieur le comte. Permettez-moi de me présenter. J’ai un papier à vous montrer. Un nom à vous donner. Et une proposition qui pourrait changer la forme même de votre guerre. »
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