Le Registre de Sang
Lire le chapitre 38: The Prices of Truth
La cellule sentait le moisi et l’encre sèche. Étienne posa la dernière page sur la presse, son souffle court tandis que Perrin ajustait la lampe à huile. Ses doigts tremblaient — fièvre, faim, ou les deux. Il n’aurait su dire.
— Combien de feuilles peut-on tirer avant l’aube ? demanda-t-il sans relever la tête.
— Trois cents, peut-être quatre, répondit Perrin. Les camarades des autres caves ont promis de les distribuer aux faubourgs.
Étienne hocha la tête. Il avait déjà rédigé le premier numéro du *Journal des Barricades*, un nom qu’il avait choisi lui-même. Le titre était trop long, mais il importait peu. Ce qu’il avait écrit — la liste des noms, des sommes, des transactions entre la Banque de France, les agents de Louis-Philippe, et certains députés de la République naissante — cela suffirait à faire tomber des têtes.
Un bruit sourd résonna dans le corridor. Perrin se figea, la main sur la pince à casser les caractères. Étienne écouta. Trois coups espacés. Pas un martèlement de soldats ni de policiers. Un signal convenu.
Perrin souffla.
— C’est Legrand. Le pressier du huitième arrondissement. Il devait apporter du papier.
L’homme qui entra était maigre, les mains tachées d’encre, et il portait un rouleau de papier sous le bras. Son regard évita celui d’Étienne. Il s’assit sans saluer, posa le rouleau sur la table, puis sortit une pièce de son gousset et la fit tourner entre ses doigts.
— Il y a une prime, dit-il sans préambule.
La phrase tomba dans la cave comme un seau de glace. Perrin fit un pas, mais Étienne le retint d’une main.
— Une prime ? demanda Étienne d’une voix neutre.
Legrand leva enfin les yeux. Sous la lampe, son visage semblait creusé par la dette. Sa femme devait être malade, pensa Étienne. Ou ses enfants affamés. C’était toujours ainsi.
— Deux mille francs, dit Legrand. Pour quiconque informe sur la cachette du comte de Bréval. Le préfet a signé l’affiche ce matin. On l’a placardée sur les murs de tous les quartiers.
Étienne ne réagit pas au titre. Il ne regarda pas non plus l’orifice de la pince que Perrin tenait plus fermement. Il observa Legrand, la sueur fine qui perlait à son front, la crispation de ses doigts autour de la pièce.
— Tu es venu pour me livrer, ou pour être payé autrement ? demanda Étienne.
Legrand ne répondit pas tout de suite. Sa pomme d’Adam monta et descendit.
— Ma presse est saisie, dit-il enfin. Mes dettes s’accumulent. J’ai trois enfants qui n’ont pas mangé de viande depuis la semaine passée. Deux mille francs, c’est la vie.
— C’est la vie pour toi, oui. Mais c’est la mort pour des milliers d’autres.
Legrand tourna la pièce dans ses doigts, comme s’il la pesait.
— J’ai pas de politique, moi. J’ai des factures.
Étienne se leva. Sa blessure, sous la chemise, fit un élancement aigu. Il ne montra pas de douleur. Il fit le tour de la table et s’accroupit face à Legrand, leurs visages à hauteur égale. Il parla bas, presque tendrement.
— Écoute-moi, Legrand. Tu sais que tu es déjà mort, n’est-ce pas ? Tu es entré dans cette cave. Si tu repars les mains pleines de sang, les hommes qui travaillent avec toi couperont les siennes. Tu perds tes enfants dans tous les cas. Mais si tu repars avec autre chose...
Il se retourna, prit une liasse de billets — à peine quinze francs qu’il avait économisés depuis son évasion — et la tendit à Legrand.
— C’est tout ce que j’ai. Pas de roi, pas de banque. Mais j’ai autre chose à t’offrir. Le prochain numéro de mon journal portera ton nom comme imprimeur. Tu seras créancier de la révolution. Quand nous serons au pouvoir — et nous le serons, tu peux en douter, mais nous le serons — ta dette sera effacée. Je signerai de ma main. Tu pourras le présenter à la future République.
Legrand regarda les billets, puis la main d’Étienne qui restait tendue, ouverte. Il y eut un long moment où le seul bruit fut celui du choléra à l’extérieur, ou peut-être du vent entre les ossements.
— Et si vous perdez ? demanda Legrand, la voix plus rauque.
— Alors tu viendras réclamer ta part à mon procès. Tu seras du bon côté. On ne fusille pas les créanciers.
Un rire sec, presque malgré lui, sortit de la gorge de Legrand. Il prit les billets, les glissa dans sa poche, puis donna une poignée de main à Étienne.
— Bien. Je refuse la prime. Mais si tu meurs, je te préviens — je ferai payer ta veuve.
— Je n’ai pas de veuve.
— Tout le monde a une veuve, mon petit, dit Legrand en se levant, ou un fantôme. C’est pareil dans ce pays.
Il sortit sans un regard en arrière. Perrin laissa tomber la pince, ses épaules s’affaissant sous le soulagement.
— Il reviendra peut-être, souffla-t-il.
— Non. Les hommes comme lui ne retournent pas deux fois. Ils choisissent une fois, et ils paient le prix jusqu’au bout.
Étienne s’appuya contre la table, laissant enfin la fièvre courber son échine. Il ferma les yeux, revit le visage de Léon — le sang sur ses lèvres, le signet qu’il avait passé à son doigt, trop grand, trop lourd. Il porta la main à son annulaire nu. L’anneau était chez Madeleine, avec le locket, loin de sa peau.
Cette absence pesait autant que le métal.
Perrin s’approcha.
— Nous pourrions arrêter. Quelques semaines, le temps que la chasse se calme. La police creuse peut-être tout le réseau. Ils savent que tu es ici, sous les rues.
Étienne se redressa, d’un mouvement qui lui coûta. Il posa les mains sur le marbre de la presse, sentit le froid monter dans ses paumes.
— Non. Si je m’arrête, ils comprendront que la peur fonctionne. Ils placarderont une autre affiche, avec un chiffre plus élevé, et quelqu’un d’autre cédera. La seule protection, c’est la lumière. La seule arme, c’est le mot imprimé.
— Et ta fièvre ? Ta blessure ? Tu tiens à peine debout.
— Je n’ai pas besoin de mes jambes pour écrire. J’ai besoin de mes doigts et de ma haine.
Il prit une plume qu’il avait trouvée dans un débris de la voiture de Gustave — un objet volé à un mort, il le savait. Il la trempa dans l’encre. Elle ne marchait plus aussi bien que la sienne, le bec un peu tordu, mais elle écrivait.
— Rassemble les camarades. Dis-leur qu’on imprime cette nuit et toutes les suivantes. De nouveaux exemplaires chaque matin, jusqu’à ce que le croisé qui a affiché cette prime vienne lire nos pages et conclue qu’il est jugé.
Perrin hésita, mais se contenta d’incliner la tête et gagna la sortie. Alors qu’il ouvrait la porte, une voix le fit sursauter — la voix d’Étienne, plus basse, détachée :
— Et Legrand ? Tu lui avais confié d’autres planques ?
— Deux. Les caves de Saint-Sulpice et l’arsenal du boulevard Magenta.
Étienne posa la plume, regarda la flamme de la lampe trembler dans l’air vicié.
— Ferme-les. Envoie des hommes y passer cette nuit, mais ferme-les. Le choix de Legrand était honnête aujourd’hui. Je ne veux pas que sa faim lui fasse refaire une visite.
Perrin hésita, quelque chose de blessé dans ses yeux. Il avait confiance en ce pressier, plus qu’en lui-même peut-être. Mais il savait obéir.
Quand il fut seul, Étienne s’assit sur un caisson de bois, ôta sa chemise gauche et regarda la plaie qu’il avait reçue à la poitrine, celle d’une balle qui l’avait frôlé. Le tissu qui la couvrait était souillé de jaune et de rouge. Il le changea avec un morceau d’un vieux drap trouvé dans un angle.
Il n’avait rien mangé depuis deux jours. L’eau de la Seine lui suffisait, celle qu’il buvait mélangée à un peu de vin tourné pour se donner de la force.
Il prit la plume, puis une feuille de papier vierge qui sentait l’humidité de la pierre. Il y écrivit en tête : *« Aux citoyens de Paris — Non, vous n’avez pas perdu. Vous avez avancé d’un pas, et ce pas est gravé. »*
Il continua jusqu’à l’aube, n’entendant plus ni sa fièvre ni sa faim. À l’extérieur, quelque part au-dessus de sa tête, les soldats du gouvernement tapaient le sol à coups de crosse, en vain. Il était plus bas. Il était plus profond. Il était l’encre qui coule dans les veines de la ville.
À la quatrième heure, il vit un nom qu’il n’avait pas encore écrit, un nom que sa plume formait malgré lui, au fil de la pensée :
*Madeleine.*
Il les fit disparaître d’un trait sec, comme on efface une trace compromettante.
Puis il tourna la page et continua. Jusqu’à la dernière barricade, jusqu’à la dernière chute. Il n’y aurait aucun autre choix — il l’avait compris en ouvrant l’œil sur le cadavre de Gustave : le propriétaire lui-même finissait par payer.
Il était temps d’imprimer la note, et de faire payer les autres.
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