Le Registre de Sang
Lire le chapitre 5: The Moneylender's Due
La banque Faubert sentait le renfermé des vieux papiers et de l’argent mal lavé. Des grilles de cuivre séparaient le guichet du reste du monde, et derrière elles, un caissier au visage de poisson faisait glisser des pièces dans des colonnes de liège, comme on compte des jours de prison.
Étienne attendit. Il avait mis sa seule redingote décente, celle dont les coudes n’étaient pas encore usés, et il tenait son chapeau à la main par politesse. Une politesse qui lui coûtait.
— M. Faubert vous recevra, dit enfin le caissier sans lever les yeux.
Le bureau de Faubert était au fond du couloir, une pièce étroite où les fenêtres donnaient sur une cour intérieure si sombre qu’il fallait allumer deux lampes à midi. Faubert lui-même semblait fait de la même matière que son mobilier : du chêne sec, des angles nets, et une absence totale de graisse.
— Vasseur, dit-il sans invitation à s’asseoir. Vous êtes en retard de trois semaines et vous me devez sept cent quarante francs.
— Je ne viens pas pour payer, dit Étienne.
Il posa sur le bureau le dernier numéro de *La Lanterne*, où son article sur les barricades du Faubourg Saint-Antoine avait été publié en première page. Faubert n’y jeta pas un regard.
— Je viens demander une avance, continua Étienne. Pour une enquête. Elle peut rapporter gros.
— Les journalistes ne rapportent rien, dit Faubert. Ils empruntent.
— Celui-ci peut vous rapporter une histoire que vos clients voudront connaître avant les autres. Avant les banques, avant la Bourse.
Il y eut un silence. Faubert tourna une pièce de cuivre entre ses doigts, une habitude nerveuse qu’il n’avait pas quand Étienne lui devait de l’argent.
— Quelle enquête ?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Alors je ne peux pas vous donner d’argent.
Étienne avait préparé ça. Il sortit de sa poche la page du carnet qu’il avait recopiée la veille, une seule entrée, brouillée, avec des chiffres et des noms de quartiers. Pas le nom des participants, pas les symboles, rien que les dates. Faubert la lut longtemps.
— Vous voulez faire tomber quelqu’un, dit-il.
— Je veux comprendre quelque chose.
Faubert posa la page. Il replaça ses mains à plat sur le bureau, les doigts écartés comme des poutres.
— Je vous prête trois cents francs. Mais vous écrirez pour moi un article sur le ministre des Finances. Un article favorable. Avant la fin de la semaine.
— Le ministre ?
— Celui qui peut faire disparaître mes dettes, dit Faubert avec un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux. Et les vôtres, si vous comprenez vite.
Étienne pensa à la Ligue de l’Ombre, aux symboles secrets dans la marge du livre. Puis il pensa à sa chambre, au froid, au pain qu’il n’avait pas acheté depuis deux jours.
— Contentez-vous, dit-il. Et j’écris ce que vous voulez à condition que ce soit vrai.
Faubert haussa un sourcil, sortit une liasse de billets, compta trois cents francs sur le bureau, lentement, comme pour rendre chaque geste humiliant. Étienne les ramassa sans les recompter. Il savait à combien s’élevait exactement l’humiliation. Ça faisait trois cents francs.
Il était à la porte quand Faubert dit, sans lever la tête :
— Vous devriez faire attention, Vasseur. Les hommes qui creusent trop profondément finissent souvent par trouver leur propre tombe. Ce n’est pas une menace. C’est une observation sur le terrain.
Étienne sortit dans le couloir sombre, puis dans la rue. L’air de février le frappa au visage, chargé d’humidité et de rumeurs. Des femmes portaient des seaux vers les fontaines, des ouvriers traînaient des charrettes vides, un colporteur criait des nouvelles d’une révolution qui n’avait pas encore trouvé son nom.
Il se retourna pour vérifier que personne ne l’avait suivi. Personne. Un fiacre passa, lent, un vieux cocher endormi.
C’est alors qu’il le vit. Un homme en redingote noire, chapeau noir, sans hâte, qui marchait droit vers la porte de la banque Faubert. Il ne le regardait pas, ne semblait pas l’avoir remarqué. Il tenait une canne à pommeau argenté, et son visage était mince, sérieux, exactement celui de l’homme qui avait suivi Roux la nuit de la barricade.
Étienne se glissa dans l’embrasure d’une porte à deux pas, derrière un tonneau d’huile vide.
L’homme entra dans la banque.
Étienne attendit cinq secondes. Dix. Puis il revint sur ses pas, souple comme un chat de gouttière, et s’adossa au mur près de la fenêtre entrebâillée du bureau de Faubert. Le volet était à demi fermé, mais la vitre était fêlée et laissait passer le son.
— Vous êtes en retard, dit Faubert.
— Les affaires, dit l’homme d’une voix basse et posée. La rue change. Les ordres aussi.
— Je n’aime pas les changements d’ordres quand les livraisons sont déjà en route.
— Ce n’est pas une annulation. C’est une redirection. Les fusils destinés à la rive gauche doivent être déposés quai de la Mégisserie, à l’entrepôt des huiles, avant mercredi. Il y aura de nouveaux hommes pour les prendre.
— Lesquels ?
— Ceux qui paieront plus.
Un silence. Étienne retenait son souffle. Il colla son oreille contre le bois froid.
— Vous avez les fonds ? demanda Faubert.
— Ils arrivent par le canal. Vous savez bien que les fonds des morts ne voyagent pas vite.
Les morts. Étienne sentit son pouls dans ses tempes. Jean Roux. Le coureur abattu. L’homme du livre. Des fonds de morts, des fusils, un entrepôt d’huiles sur la Mégisserie avant mercredi.
— Et le journaliste ? demanda l’homme noir.
Étienne se figea.
— Quel journaliste ?
— Votre client. Celui qui vient de sortir avec trois cents francs dans sa poche. Vous ne m’avez pas dit qu’il venait aujourd’hui.
— Vous m’avez dit de ne pas me mêler de vos affaires. J’ai mes propres arrangements avec Vasseur. Il écrira ce que je lui demande, et il fouinera ailleurs.
— S’il fouine trop près de nous, je n’aurai pas besoin de votre arrangement. Comprenez-vous ?
Un long silence.
— Parfaitement, dit Faubert, d’une voix qui avait perdu la moitié de son assurance.
— Bien. Envoyez la marchandise. Mercredi, quai de la Mégisserie. Les gens de la Manche seront là.
La Manche. Le nom tomba dans l’esprit d’Étienne comme une pierre dans une eau noire. Pas la Ligue de l’Ombre. Pas les Hommes Gris. La Manche. Et ils commandaient des fusils.
Il ne resta pas pour entendre la suite. Il décolla de la paroi et traversa la rue à pas rapides, nonchalants, le col relevé. Tourna une fois, deux fois, dans une ruelle, dans une autre, avant de ralentir.
Trois cents francs pesaient dans sa poche. Un rendez-vous à l’aube au café de la rue Montorgueil, un monsieur qui promettait de décoder le livre. Et maintenant, un nom de plus à ajouter au théâtre des ombres.
Il pensa à Célestin, au vieux qui avait refusé de copier le registre. « Ils éliminent les porteurs, avait-il dit. Ils ne laissent pas de traces. »
Il pensa à la Manche. Au canal. Aux fonds des morts.
Puis il pensa à la jeune femme de la miniature, Louise, celle qui attendait peut-être quelque part, sans savoir que le messager qui portait son locket gisait dans la fosse commune des barricades.
Il se mit à courir vers le bureau de *La Lanterne*. Il n’écrirait pas l’article sur le ministre tout de suite. D’abord, il fallait apprendre ce que la Manche voulait faire de ses fusils.
Et qui, à Paris, serait assez fou pour les leur voler.