Le Registre de Sang
Lire le chapitre 7: The First Article
La salle de rédaction de *La Lanterne* empestait l’encre et la sueur. Derrière son bureau, Malraux, l’éditeur, retournait l’article comme un poissonnier son poisson du matin.
— Tu veux publier ça ? dit-il. « Un registre secret lie les émeutes à une organisation puissante… » Sans preuve. Sans le registre.
Étienne s’appuya contre le chambranle de la porte, les bras croisés.
— Le registre, je le garde. Mais je peux dire que je l’ai lu. Et j’ai lu la peur dans les yeux des gens pour le confirmer.
— Tu n’as que des mots, Étienne.
— J’ai un métier, Malraux. Et un tirage qui dépend d’un scoop. Les autres journaux racontent les barricades, pas ce qui les fait pousser.
Malraux exhala un long soupir. Il connaissait l’instinct d’Étienne, et il savait que les lecteurs préfèreraient un nom à un nuage. Il glissa l’article sous ses lunettes.
— Je veux que “la Manche” soit citée. Ça fait sérieux.
— “La Manche”, oui. Une organisation secrète. Les dates, les lieux, les sommes… tout doit rester flou, presque par erreur.
— Tu joues avec le feu.
— J’échauffe la rue, pas mes doigts.
Malraux griffonna son paraphe au bas de la page. L’encre était à peine sèche que trois apprentis couraient déjà vers l’atelier.
Trois heures plus tard, des milliers de feuilles imprimées sortirent de l’imprimerie comme autant de mouches à feu. Étienne garda pour lui une copie, encore humide, et la plaqua contre son cœur en traversant Saint-Germain.
À la vente, la première feuille fut arrachée de la main du crieur. Un bourgeois la plia négligemment, un ouvrier l’envoya rouler à ses compagnons, un étudiant la lut à voix haute, presque malgré lui. Le mot passa de bouche en bouche avant que le soleil soit bas : *La Lanterne* avait parlé. Et la rue écoutait.
Vers cinq heures, un attroupement s’immobilisa devant l’immeuble du journal. Étienne, depuis la fenêtre du premier étage, les compta. La plupart étaient des Sans-Culottes du faubourg, des hommes rouges de colère. L’un d’eux monta sur une caisse, une copie de l’article en l’air, comme une relique.
— Ils nous cachent la vérité ! hurlait-il. Ils nous envoient mourir dans les barricades pendant que leurs chefs comptent nos cadavres ! Qui frappe pour nous ? Qui nous donne les noms ?
Un nom suffit : le sien.
— Vasseur ! lança-t-il au peuple. Vasseur sait !
Les cris se firent rumeurs, puis la rumeur devint une houle. Les pierres rejoignirent les vociférations. Une fenêtre vola en éclats.
— Le public est une bête féroce, grogna Malraux en se frottant les mains derrière Étienne. Et tu viens de lui donner ta viande.
— Une bête qu’il faut éclairer, répliqua Étienne sans se retourner. Pas enfermer.
— Éclairer ? Tu as annoncé un secret sans le révéler. La rue n’aime pas les mystères, elle aime les actes.
Une pierre traversa la fenêtre et atterrit près d’eux, éclaboussant les deux hommes d’éclats de verre. Malraux se jeta derrière son bureau.
— On etonvre ! D’ici ils vont forcer la porte !
Étienne regarda la foule qui grossissait comme une marée d’huile. Quelques coups frappèrent la porte de l’atelier. Mais dans la masse, il remarqua un groupe qui ne criait pas. Cinq hommes en long manteau sombre, immobiles comme des pieux, qui regardaient la porte, pas les fenêtres.
— Malraux, ferme l’arrière.
L’éditeur fila dans le couloir, traînant une de ses jambes endolories. Une voix grave dans la foule scanda :
— Vasseur ! Il nous doit la vérité !
La porte céda.
Une vingtaine d’hommes se précipitèrent dans l’atelier, la tête pleine de colère. Les ouvriers levèrent les mains, montrant qu’ils étaient comme eux, des hommes du peuple.
— Où est le journaliste ? Où est Vasseur ?
Un homme énorme en tricot de laine scruta l’espace, croisa le regard d’Étienne.
— C’est lui ! Le brun, contre le mur !
Étienne n’eut pas le temps de protester. Deux bras le saisirent, le soulevèrent presque.
— Écoutez ! lança-t-il, la gorge serrée. Je n’ai rien inventé. J’ai vu les preuves. Mais si vous me tuez, le registre disparaît avec moi !
La foule hésita. Quelqu’un derrière cria qu’ils étaient venus demander, pas détruire.
Mais dans l’embrasure de la porte, les cinq hommes en manteau avaient bougé. L’un d’eux, le plus âgé, tira une carte blanche et la brandit, la voix froide :
— Police. Ce journal est sous réquisition. Nous prenons le rédacteur en charge.
Étienne connaissait l’accent. Il avait entendu ce phrasé dans les salles d’interrogatoire de la préfecture, les marques d’un homme habitué à ne jamais avoir à justifier.
— Laisse-moi dire qui tu es vraiment, répliqua-t-il. Tu me cherchais avant que je signe l’article.
Les yeux de l’homme s’étrécirent un dixième de seconde, mais sa main ne trembla pas. Il sortit un pistolet de sous son manteau.
— Accompagne-nous, Vasseur. Ce soir. Les questions sont pour toi.
— Je viens de publier ce que le peuple doit savoir. Et vous, vous tirez un pistolet dans la journée.
Une voix sortit de la foule, comme une pierre qui trouve son chemin :
— Laissez-le !
Le ton était sec, brutal, et vint d’un vieil ouvrier qui se planta devant l’homme au pistolet.
— Ce journaliste nous parle. Pas vous. On ne vous connaît pas, ici.
Les cinq hommes se regardèrent. Dans la cour, le cri de la rue était encore une menace. Le vieil homme ne bougea pas.
— Vous êtes loin de votre bureau, peut-être, reprit-il. Ici, on ne prend pas les nôtres.
Le pistolet ne fléchit pas, mais le bras du vieil homme se leva, et trois autres se joignirent à lui. Les hommes en manteau reculèrent d’un pas mal calculé. Le plus âgé glissa son arme sous son manteau, le visage fermé.
— Nous nous reverrons, Vasseur.
Il tourna les talons, ses quatre acolytes sur ses pas comme des ombres sur une eau trouble.
Le vieil ouvrier s’approcha d’Étienne, le visage couturé.
— T’as du cran, dis. Mais la prochaine fois, montre tout ce que tu sais, ou ils t’arracheront la plume.
Il sortit sans attendre de réponse, et la foule suivit comme un corps suit sa tête. Quelques secondes plus tard, la rue était presque vide.
Étienne se passa une main sur le visage. Il avait du verre dans les cheveux. Son cœur battait encore de ce qu’il avait failli ne pas survivre, mais une pensée lui revenait, lourde et nette : les cinq hommes n’étaient pas de la police, au moins pas de celle qui avait des bureaux. Leur façon de regarder la porte, pas les fenêtres, de ne pas lever la voix… c’était une technique ancienne. Celle des gens qui enlèvent, qui transportent, qui font disparaître.
Il retourna vers son bureau, ramassa une copie de son article. La première page était déjà toute froissée, une tache d’encre sur le bord, comme une blessure.
Malraux sortit du couloir, pâle, son manteau dégrafé :
— Étienne. Tu as signé ta mort.
— J’ai signé mon papier, répondit-il. C’est la même chose, parfois.
Il remit le couvercle sur son encrier.
— Mais demain, j’ai une rencontre avec un homme en noir. Et cette fois, je saurai pourquoi il m’a proposé de déchiffrer le registre.
Il n’ajouta pas ce qu’il pensait : que cet homme-là avait peut-être envoyé les autres pour le silencer, ou pour le convaincre que la rue allait le faire pour lui. La partie venait de commencer.