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Le Registre des Morts

Lire le chapitre 10: The Orphanage's Patron

La pluie avait cessé durant la nuit, laissant les rues de Londres dans une brume humide qui collait aux pavés comme un linceul. Graves remonta le col de son manteau en contemplant la façade de l'orphelinat St. Jude, un bâtiment de briques sombres qui aurait pu passer pour une prison ou un hospice, selon l'humeur de celui qui le regardait. Une plaque de cuivre terni annonçait l'institution d'une main ferme, mais c'était l'architecture qui parlait le plus : chaque fenêtre était étroite, chaque angle austère, comme si l'on avait voulu économiser jusqu'à la lumière.

La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait frappé, et une femme d'une cinquantaine d'années se tint sur le seuil, les mains croisées devant elle dans une posture de servante zélée. Elle portait une robe noire sans ornement, mais ses yeux étaient vifs et intelligents. Ils le détaillèrent rapidement, s'attardant sur la coupe de son manteau, la qualité de ses bottines, et Graves comprit qu'elle avait l'habitude de juger les visiteurs à leur apparence, car les visiteurs jugeaient les orphelins à la leur.

— Monsieur Graves, je présume, dit-elle d'une voix mesurée, sans trace d'accent provincial. La matrone Whitmore. On m'a annoncé votre venue par un mot de Lord Ashworth.

Graves retira son chapeau. Il n'avait pas envoyé de mot à Lord Ashworth. Mais il ne laissa rien paraître.

— La matrone est bien informée.

— C'est mon métier, répliqua-t-elle en s'effaçant pour le laisser entrer. Les orphelins apprennent tôt que les informations sont une monnaie plus précieuse que les pennies qu'on leur donne pour le pain.

L'intérieur était propre, presque clinique. Les couloirs sentaient le savon et la soupe, des odeurs d'institution qui ramenaient Graves à ses années d'inspecteur, lorsqu'il avait visité assez d'orphelinats pour savoir qu'ils étaient rarement ce qu'ils prétendaient être. Mais quelque chose différait dans celui-ci. Il fallut un moment à Graves pour comprendre quoi.

Les enfants. Il n'y avait pas d'enfants.

— Nous sommes en classe, expliqua la matrone, comme si elle avait lu son regard. L'instruction est la seule échappatoire que nous puissions offrir à ces pauvres âmes.

— Et votre bienfaiteur ? demanda Graves en suivant la femme dans la salle commune, une pièce meublée de bancs et d'une grande cheminée éteinte. Lord Ashworth m'a parlé d'un patron généreux.

— Le gouverneur Ashworth est en effet un bienfaiteur de longue date, répondit-elle évasivement.

— Mais pas le seul, insista Graves. Je m'intéresse à votre financement. J'ai entendu dire que St. Jude avait reçu des dons substantiels cette année. Des legs, peut-être ?

La matrone s'arrêta devant une porte capitonnée, l'une des rares marques de luxe dans tout le bâtiment. Elle sortit une clé de sa poche et l'introduisit dans la serrure.

— Monsieur Graves, je ne sais pas ce que vous cherchez, mais les finances de St. Jude sont en ordre, vérifiées par des comptables indépendants. Si vous représentez une compagnie d'assurance cherchant à évaluer un risque, vous perdrez votre temps.

— Je ne représente aucune compagnie, dit Graves. Je cherche seulement des informations sur une femme qui est morte récemment. Eleanor Ashworth.

Le silence qui suivit fut un abîme. La matrone ne tourna pas la tête, mais Graves vit ses épaules se raidir, un mouvement presque imperceptible trahi par l'étoffe de sa robe. Quand elle parla enfin, ce fut d'une voix soigneusement neutre.

— Eleanor était... une visiteuse occasionnelle. Elle venait parfois lire aux enfants.

— Ce n'est pas ce que j'ai entendu. J'ai entendu dire qu'elle était plus qu'une simple visiteuse. J'ai entendu dire qu'elle avait découvert quelque chose, ici, qui l'a mise en danger.

La clé tourna dans la serrure avec un déclic sec. La porte s'ouvrit sur un bureau modeste, meublé d'une table en chêne et d'une bibliothèque bien fournie. Sur la table trônait un encrier de cuivre et, à côté, un registre relié de cuir vert, le même format que celui que Graves avait extrait des décombres du bureau de Peabody.

— Eleanor Ashworth est morte d'une chute, dit la matrone en s'asseyant derrière la table, prenant possession de son territoire. Une tragédie, mais une tragédie ordinaire. Les escaliers sont dangereux pour ceux qui ne regardent pas où ils mettent les pieds.

— Les escaliers de sa maison, précisa Graves. Trois étages au-dessus du sol. Un corps qui aurait dû être brisé par la violence de la chute, mais qui ne portait qu'une seule blessure à la tête. Curieux, n'est-ce pas ?

La matrone ne sourit pas, mais elle ne broncha pas davantage. Elle ouvrit le registre vert et le tourna vers lui.

— Je ne vois pas ce que cela a à voir avec St. Jude, monsieur Graves. Mon devoir est envers les enfants, pas envers les morts. Si vous avez des questions sur l'institution, je vous répondrai. Si vous êtes venu pour ressasser des tragédies personnelles, je vous prierai de partir.

Graves s'assit sans y être invité, une liberté qu'il n'aurait pas osée quelques minutes plus tôt. Il força son regard à rencontrer celui de la matrone, cherchant une faille dans la carapace d'efficacité qu'elle avait érigée autour d'elle.

— Je sais pour les polices d'assurance, dit-il doucement. Je sais que St. Jude est le bénéficiaire de plus d'une douzaine de polices, toutes contractées par des personnes décédées de façon suspecte. Je sais que votre institution est le réceptacle d'un argent qui ne devrait pas lui revenir.

La matrone ferma le registre d'un geste sec. Pour la première fois, quelque chose traversa son visage : non pas la peur, mais un calcul rapide, l'évaluation d'un homme qui en savait trop et qu'il fallait soit neutraliser, soit convaincre.

— Monsieur Graves, dit-elle lentement, si vous saviez vraiment ce que vous prétendez savoir, vous comprendriez que St. Jude est une œuvre de charité, et que la charité ne pose pas de questions sur la provenance de ses fonds. Les enfants ne demandent pas d'où vient leur soupe. Ils demandent seulement qu'on la leur serve.

— Je ne suis pas un enfant, madame Whitmore. Et je ne suis pas venu pour la soupe.

Il pencha la tête, la regardant par-dessus la table.

— On m'a dit qu'un bienfaiteur particulier — pas Ashworth, mais un autre — avait pris l'habitude de visiter l'orphelinat le premier mardi de chaque mois. Un homme que personne ne voit, qui arrive en voiture fermée et repart sans mettre pied à terre.

Quelque chose se défit derrière les yeux de la matrone. Pas entièrement — peut-être la façade resterait-elle toujours, une armure trop épaisse pour être brisée en une seule conversation. Mais elle hésita une seconde de trop avant de répondre.

— Notre patron est un homme discret, dit-elle enfin. Cela ne vous regarde pas.

— Discret, ou effacé ? demanda Graves. Car j'ai remarqué que les archives publiques de St. Jude ne mentionnent aucun donateur principal. Les registres de charité exigent pourtant la divulgation des contributions majeures. Une omission qui pourrait intéresser la presse — ou le fisc.

La menace était claire, mais la matrone ne céda pas. Elle le fixa d'un regard qui aurait pu plier l'acier.

— Sir Marcus Finch, dit-elle enfin, la voix aussi plate qu'une lame. Voilà le nom de notre patron, monsieur Graves. Un industriel du nord, retiré des affaires, qui a choisi St. Jude comme l'objet de sa philanthropie. C'est un homme âgé, infirmé, qui ne reçoit pas de visiteurs. Si vous voulez l'interroger, vous devrez passer par son avocat.

Sir Marcus Finch. Le nom ne disait rien à Graves, mais il le nota mentalement, le laissant rouler sur sa langue comme une pièce suspecte. Finch. Pas Finch comme Ezra Finch, le pawnbroker ? Non, un lien trop évident. Mais les coïncidences n'existaient pas dans son métier, seulement des preuves que l'on n'avait pas encore reliées.

— Sir Marcus Finch, répéta-t-il. Et existe-t-il un lien entre cette famille et celle des Ashworth ?

La matrone secoua la tête.

— Pas à ma connaissance. Sir Marcus a choisi St. Jude pour la réputation de sa gestion. Rien d'autre.

Graves se leva. Il avait obtenu ce qu'il était venu chercher, dans une certaine mesure, mais le sentiment qui l'accompagnait n'était pas la satisfaction. C'était la reconnaissance d'un écart, d'une lacune dans le récit. Sir Marcus Finch était un nom propre, une adresse administrative, une coquille vide qui attendait d'être remplie. Il aurait besoin de gratter la surface.

— Merci, madame Whitmore, dit-il en inclinant brièvement la tête. Vous m'avez été d'une grande aide. Je vous prie d'excuser mon intrusion.

Il atteignit la porte du bureau, puis s'arrêta, une dernière question dans la gorge. Il se retourna.

— Eleanor Ashworth vous a-t-elle parlé, lors d'une de ses visites ? Parle-t-elle jamais de ce qu'elle faisait pour Lady Pelican et ses clients ?

La matrone avait déjà baissé les yeux vers son registre, mais quelque chose dans la façon dont elle tint la pause avant de répondre trahit une nouvelle réticence.

— Eleanor ne parlait pas beaucoup, dit-elle à mi-voix. Mais un jour, elle m'a demandé ce que je croyais qu'il arrivait aux âmes qui n'étaient pas baptisées. Je n'ai pas su lui répondre. Elle m'a répondu : « Elles vont à St. Jude. » Je n'ai jamais compris ce qu'elle voulait dire par là. Peut-être que vous, vous le comprendrez, monsieur Graves.

La phrase s'accrocha à lui comme une épine. Il en remercia la matrone d'un hochement de tête et sortit.

La brume s'était dissipée pendant son entretien, laissant place à une lumière pâle d'après-midi qui effleurait la pierre des façades. Graves s'arrêta sur les marches de l'orphelinat, respirant l'air libéré de l'humidité, et dut résister à l'envie de regarder par-dessus son épaule pour voir s'il était suivi.

Il n'avait pas fait trois pas qu'un bruit de roues sur les pavés lui fit tourner la tête. Une voiture de louage s'arrêtait devant St. Jude, tirée par un cheval bai aux naseaux fumants. Le cocher, un homme au visage las, sauta de son siège et ouvrit la portière.

Graves aurait pu continuer son chemin. Le visage qui émergea de l'ombre de la voiture, un visage encadré de cheveux auburn, celui d'une femme encore jeune, presque fraîche.

Le visage d'Eleanor.

Elle était vivante. Elle était là, devant lui, dans un manteau bleu profond, les traits affûtés par une angoisse qu'il reconnaissait pour l'avoir vue sur d'autres visages avant la catastrophe. Eleanor Ashworth, morte il y a trois semaines, selon le médecin légiste, selon Lord Ashworth, selon le registre des décès qu'il avait consulté dans la matinée.

Et pourtant, elle se tenait là. Ou peut-être était-ce son fantôme, venu hanter les lieux qu'elle avait aimés, ou une empreinte laissée par le destin pour se moquer de lui.

Graves resta figé, les yeux écarquillés, les mains oubliant d'ôter son chapeau.

La femme — cette femme qui ressemblait parfaitement à Eleanor — s'arrêta dans sa marche vers la porte de l'orphelinat, les sourcils froncés, l'air de se demander pourquoi cet homme la dévisageait ainsi, puis elle détourna les yeux et continua son chemin, montant les marches de St. Jude sans une hésitation.