Le Registre des Morts
Lire le chapitre 9: The Beneficiary List
La pluie avait cessé, mais l'humidité restait collée aux pierres de Londres comme une seconde peau. Graves se tenait devant la porte de service de Pelican Life, une pince à cran d'arrêt dans la main droite et le souffle court. Les planches clouées par les pompiers avaient été arrachées par quelqu'un d'autre — les bords fraîchement fendus disaient qu'il n'était pas le premier visiteur nocturne.
Il entra.
L'odeur de fumée et d'eau stagnante lui serra la gorge. Les bureaux de Peabody n'étaient plus qu'une coquille noircie, mais Graves savait ce qu'il cherchait. Il avait vu le plancher céder sous le poids du clerk mort, avait aperçu l'ombre de la cave avant que le feu ne le chasse. Il s'agenouilla, écarta un tiroir tordu, et trouva la trappe — mal dissimulée sous un tapis brûlé que les pompiers avaient négligé.
Le verrou céda avec un gémissement rouillé.
Il descendit une échelle de fer collante de suie, et la lanterne qu'il portait révéla une pièce étroite, sèche, épargnée par les flammes. Les murs étaient tapissés d'étagères, et sur ces étagères, des registres reliés de cuir sombre, rangés avec une précision maniaque. Au centre, un bureau de chêne massif. Posé dessus, un livre ouvert : *Grand Livre des Polices — 1889*.
Graves s'en empara.
Les écritures de Peabody, fines et régulières, s'alignaient en colonnes. Noms. Dates. Montants. Bénéficiaires. Il parcourut les lignes. La plupart des entrées portaient un même nom de bénéficiaire, répété comme un mantra : *Home Saint-Jude pour Orphelins.*
Horace Winthrop. Décédé — incendie, 12 mars. Bénéficiaire : Home Saint-Jude. Catherine Mowbray. Décédée — incendie, 27 avril. Bénéficiaire : Home Saint-Jude. Thaddeus Cole. Décédé — incendie, 5 juin. Bénéficiaire : Home Saint-Jude. Edward Hartley. Décédé — incendie, 17 janvier. Bénéficiaire : Home Saint-Jude.
La liste continuait, douze noms au total. Douze morts par le feu. Douze polices dont les primes avaient été payées à temps, toujours, comme si quelqu'un veillait à ce qu'aucune ne vienne à expiration. Graves posa un doigt sur les chiffres. Les montants étaient modestes — mille à deux mille livres — mais multipliés par douze, puis par d'autres encore à venir, le total devenait une fortune discrète, impossible à tracer.
Puis il trouva la page marquée.
Le nom en tête de ligne lui fit serrer la mâchoire : *Eleanor Ashworth*. Investie le 2 février 1889, soit neuf jours avant sa mort. Sous sa signature, une date de décès déclarée — le 11 février — et une mention en marge, d'une encre plus pâle que celle de Peabody : « Retard de paiement ; fonds transmis au Home Saint-Jude le 3 mars — en vertu d'une instruction posthume conforme. »
Une instruction posthume. Écrite par qui ? Eleanor Ashworth n'avait pas signé de testament — Lord Ashworth l'avait juré, et Graves le croyait. Quelqu'un avait signé à sa place. Quelqu'un qui connaissait son écriture, ou qui savait que personne ne vérifierait.
Il feuilleta plus loin. Une autre entrée, à moitié remplie, attira son regard. Le nom était écrit d'une main plus hâtive que le reste — la main de Peabody, paniqué, les derniers jours de sa vie.
*Henry Graves.* Profession : ancien inspecteur. Prime annuelle : vingt-deux livres. Bénéficiaire : Home Saint-Jude pour Orphelins.
Pas de date de décès. Pas encore.
Graves ferma le livre avec un bruit sec qui résonna dans le silence de la cave. Il transpirait malgré le froid. Les données ne mentaient pas. Quelqu'un, au sein de Pelican Life, avait transformé une assurance en sentence de mort. Les clauses étaient simples : une personne est investie, un an plus tard elle meurt dans un incendie, et l'argent file vers un orphelinat dont le bienfaiteur n'avait jamais été identifié.
Un orphelinat. Cela sentait la charité, la piété, l'impunité parfaite. Qui soupçonnerait une institution d'accueil pour enfants d'être le centre d'une machination meurtrière ?
Graves glissa le livre sous son manteau, mais avant de remonter, il s'arrêta. Sur le bord du bureau, à moitié caché sous une liasse de lettres, un feuillet propre plié en quatre. Il le déplia. Une écriture plus ancienne, plus large, signée d'un nom qu'il connaissait : *Ezra Finch.* Le prêteur sur gages. Le message était bref :
*« Vérification faite. Les primes furent payées comptant, chaque fois, par émissaire anonyme. Le nom du souscripteur initial n'apparaît nulle part. Mais j'ai trouvé ceci — une facture d'imprimeur, adressée jadis au bureau de Cole, pour la création d'un sceau au nom du Home Saint-Jude. Il a brûlé dans l'incendie de l'atelier du graveur. »
« Le sceau. »
Une signature, un tampon. Suffisant pour authentifier n'importe quel document, y compris une instruction posthume écrite après la mort de son prétendu auteur.
Graves glissa le feuillet dans sa poche. Il savait ce qui lui restait à faire. Trouver le bienfaiteur de Saint-Jude, celui dont la main invisible actionnait les fils depuis l'ombre. Et pour cela, il n'avait qu'une adresse : l'orphelinat lui-même.
Il remonta l'échelle, la cave avalant la lumière derrière lui. Au-dessus, le ciel de Londres s'éclaircissait lentement. Quand il sortit par la porte de service, il vit la silhouette au bout du passage — le manteau noir, la main levée, la montre qui luisait faiblement dans la pénombre.
Graves s'arrêta. L'homme ne bougea pas. Il tenait la montre ouverte, comme un miroir destiné à réfléchir la lumière du réverbère sur le visage de Graves. Une fois, deux fois, trois fois — puis il tourna les talons et traversa le mur de brume.
Ce n'était pas une menace. C'était une indication. Chemin à suivre.
Graves serra le registre contre sa poitrine et se mit en route vers l'est, vers Saint-Jude, vers l'endroit où les orphelins dormaient pendant que les morts payaient pour leur pain.