Le Registre des Morts
Lire le chapitre 13: The Price of Silence
La pluie s'était mise à tomber quand Graves quitta Chancery Lane, une bruine fine et obstinée qui imprégnait les épaules de son manteau et faisait luire les pavés comme du verre noir. Il avait marché deux cents yards quand il les sentit.
Deux hommes. Peut-être trois. Derrière lui, à distance constante, leurs pas trop réguliers pour être des flâneurs.
Il ne ralentit pas. Il ne se retourna pas. Il tourna dans une ruelle étroite qui sentait le poisson pourri et la saleté accumulée, et il compta les secondes dans sa tête. Ils suivirent.
La ruelle formait un coude à mi-chemin, un endroit qu'il connaissait depuis son temps dans la police — un piège naturel, un cul-de-sac apparent doublé d'un passage discret vers les quais. Il prit le passage. Ils accélérèrent.
Ils étaient trois, finalement. Ils débouchèrent derrière lui comme une seule masse sombre, et le premier — un colosse au nez cassé, vêtu d'un pardessus qui avait connu des jours meilleurs — lança un coup de matraque qui siffla à l'oreille de Graves.
Graves esquiva. Il n'avait plus trente ans, mais il avait encore les réflexes de quelqu'un qui avait passé vingt ans dans les rues de Londres. Il attrapa le poignet du colosse, le tordit, et la matraque tomba dans une flaque avec un bruit sourd. Le deuxième homme arriva par la gauche. Graves lui planta son coude dans le plexus solaire, et l'homme s'effondra comme un sac de linge.
Le troisième hésita. Graves le vit hésiter. C'était un homme plus jeune, presque un garçon, avec des yeux qui cherchaient une issue.
« Va-t'en, dit Graves d'une voix calme. Dis à celui qui t'envoie que je ne suis pas homme à me laisser intimider par des amateurs. »
Le garçon tourna les talons et disparut dans la nuit.
Le colosse se relevait déjà, un couteau à la main. Graves soupira. Il avait espéré que la démonstration suffirait.
« Finch vous paie combien ? » demanda-t-il.
Le colosse cracha. « J'connais pas de Finch. »
« Bien sûr. »
Le colosse fonça. Graves attendit le dernier moment, pivota sur ses talons, et laissa la charge emporter son agresseur dans le mur de briques. Le crâne du colosse frappa la pierre avec un bruit mat. Il s'effondra, inconscient.
Graves resta un instant immobile, reprenant son souffle. Sa main droite le lançait — il avait dû mal la poser lors de sa chute. Il la regarda dans la faible lumière d'un réverbère. Les jointures étaient écorchées, mais rien n'était cassé.
« Amateurs », répéta-t-il à voix basse.
Il contourna les corps et reprit son chemin vers ses appartements par un itinéraire détourné, traversant des ruelles qu'il connaissait comme sa poche, s'arrêtant à intervalles réguliers pour écouter. Rien. Personne ne le suivait plus.
Chez lui, il s'assit à son bureau sans même retirer son manteau. La lettre d'Eleanor était là, là où il l'avait laissée, sous le presse-papiers de plomb. Il la relut pour la dixième fois.
*...si quelqu'un peut comprendre ce que j'ai trouvé, c'est bien l'inspecteur Graves. Car il sait, lui aussi, que certaines choses ne s'expliquent pas par la raison. Je sais que je suis marquée, comme les autres. J'ai vu mon nom dans le registre, et j'ai compris le prix du silence. Mais je ne me tairai pas. Le coupable—*
La phrase s'interrompait. La plume avait fait une tache d'encre, comme si elle avait été arrachée de la main d'Eleanor. Ou comme si quelqu'un l'avait interrompue.
Graves repensa à la silhouette de Finch dans son salon, à sa voix trop douce, à ses menaces polies. Finch savait. Finch avait ordonné l'attaque. Mais une attaque de matraques dans une ruelle n'était pas le geste d'un homme qui se croyait en sécurité. C'était le geste d'un homme qui commençait à avoir peur.
La peur était un outil. Graves l'avait appris depuis longtemps. Un homme qui a peur fait des erreurs.
Il avait besoin de faire sortir cette histoire de l'ombre. Il avait besoin de quelqu'un qui pourrait la publier, la rendre publique, forcer une enquête officielle que même les hommes en manteau noir ne pourraient pas étouffer. Il pensa à Albert Crane.
Albert Crane était journaliste au *Daily Chronicle*, un vieux camarade de l'école de police — enfin, pas exactement. Albert avait été sergent avant que sa plume ne lui rapporte plus que son bâton blanc. Il avait couvert les grands scandales des années quatre-vingt, et il avait gardé assez d'intégrité pour que les politiciens le craignent encore. Ils s'étaient perdus de vue depuis la retraite de Graves, mais les vieilles dettes se paient.
Graves prit une feuille de papier et écrivit une courte note. *Albert, j'ai besoin de toi. Une histoire qui pourrait tout faire sauter. Viens chez moi demain matin. — H.G.*
Il considéra un instant l'opportunité d'y ajouter plus de détails. Non. Une lettre pouvait être interceptée. Une lettre pouvait tuer un homme.
Il cacheta l'enveloppe, enfila son manteau encore humide, et sortit.
La pluie avait redoublé. Les rues étaient presque vides. Il se rendit à pied jusqu'à la rédaction du *Chronicle*, un bâtiment de briques sombres près de Fleet Street, et déposa la lettre chez le concierge avec une pièce d'argent et un mensonge pratique — « Pour la main propre d'Albert Crane. Urgent. »
Le concierge, un vieillard à la barbe jaunie par le tabac, hocha la tête sans poser de questions. Ce genre de choses devait lui arriver souvent.
Graves rentra chez lui et ne dormit pas.
Il passa la nuit assis dans son fauteuil, le revolver posé sur l'accoudoir, à repenser à Eleanor Ashworth. Il avait vu sa photographie chez Finch, la femme qui avait épousé un homme deux fois plus âgé qu'elle en secret, qui avait découvert quelque chose qu'elle ne devait pas découvrir, et qui avait écrit une lettre qui s'arrêtait au milieu d'une accusation.
Qui avait intercepté les preuves qu'elle lui avait envoyées ? Le même homme qui avait mis le feu au bureau de Peabody ? Le même homme qui avait envoyé les matraques ce soir ?
Il y avait un nom qui revenait sans cesse, comme un refrain dans sa tête : sir Marcus Finch. Mais Graves connaissait la valeur des preuves, et il savait que les soupçons ne valaient rien devant un tribunal. Il avait besoin de la lettre. Il avait besoin du registre. Il avait besoin de quelque chose de concret.
Un instant, il songea à retourner à l'orphelinat. La femme qu'il avait vue — Clara, la sœur jumelle — avait dit qu'Eleanor lui avait écrit. Avait-elle reçu d'autres lettres ? Avait-elle les preuves ?
Non. Il fallait d'abord rencontrer Albert, mettre l'histoire en sécurité, créer une copie de sûreté. Après ça, s'il arrivait quelque chose à Graves, quelqu'un saurait.
La fatigue finit par le gagner vers quatre heures du matin, et il sombra dans un sommeil sans rêves, troublé par les bruits de la ville.
Il se réveilla en sursaut à huit heures. La pluie avait cessé. Un rai de lumière grise filtrait à travers les rideaux.
Graves se lava au broc, se rasa avec soin, et s'habilla comme pour une réunion d'affaires. Il ne savait pas qui viendrait avec Albert, ou plutôt, il savait que Finch avait des yeux partout. Il voulait avoir l'air du gentleman pressé, pas du conspirateur traqué.
Il s'assit à son bureau et attendit.
Neuf heures. Dix heures. Rien.
À dix heures et demie, on frappa à sa porte.
Graves se leva, glissa le revolver dans sa poche intérieure, et ouvrit.
Ce n'était pas Albert Crane. C'était un homme qu'il n'avait jamais vu, vêtu de deuil, avec une lettre à la main.
« Monsieur Graves ? »
« Oui. »
« Je suis au service de la famille Crane. » L'homme hésita. « J'ai le regret de vous informer que M. Albert Crane a été trouvé mort ce matin dans son bureau, rue Shoe Lane. Il a été frappé à la tête. Les médecins disent— » l'homme baissa la voix — « les médecins disent que ce ne sont pas des accidents qui ont causé sa mort. »
Graves resta figé sur le seuil. Le monde lui sembla vaciller une seconde, comme un navire qui roule sur une grosse lame.
« Comment m'avez-vous trouvé ? » demanda-t-il, sa voix plus calme qu'il ne s'y attendait.
« M. Crane avait votre note dans sa poche. Il allait peut-être venir vous voir, ou envoyer la lettre, je ne sais pas. Sa femme m'a demandé de vous prévenir. Elle a dit — elle a dit que son mari avait reçu un autre visiteur hier soir. Un homme en manteau noir. »
Graves ferma les yeux une longue seconde, le temps que la vague passe.
« Merci », dit-il enfin. « Transmettez mes condoléances à Mme Crane. »
Il referma la porte.
Il s'appuya contre le battant et regarda la pièce vide autour de lui. Le registre de Peabody était caché dans le double fond de sa malle. La lettre d'Eleanor était sous le presse-papiers. Et Albert Crane était mort parce que Graves lui avait écrit.
Finch — ou celui qui tirait les ficelles derrière Finch — savait tout. Il savait où Graves habitait. Il savait qui il contactait. Il frappait avant que les coups ne soient possibles.
Graves retourna à son bureau et s'assit lentement, comme un homme qui vient de recevoir un coup dont il ne se remettra pas entièrement. Il prit le presse-papiers de plomb dans sa main et le tint un long moment, sentant son poids.
Le prix du silence, avait écrit Eleanor.
Il comprenait enfin ce qu'elle voulait dire. Ce n'était pas une menace métaphorique. C'était une description précise de ce qui arrivait à ceux qui parlaient trop fort.
Il posa le presse-papiers. Sa main tremblait à peine.
Le silence était cher. Mais la vérité l'était plus encore. Et Graves avait déjà commencé à payer — avec le sang d'un ami. Il n'était plus question de reculer. Il était question de comprendre pourquoi Albert était mort, et de faire en sorte que ce sacrifice serve à quelque chose.
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