Le Registre des Morts
Lire le chapitre 17: The Alibi
L’horloge de Saint-James sonnait onze heures quand Graves gravit les marches du perron de Finch House. La demeure se dressait dans Belgravia comme un mausolée de marbre et d’ombre, chaque fenêtre illuminée d’un éclat froid qui ne promettait aucune chaleur. Il avait laissé le registre de Whitmore chez lui, sous une latte du plancher, et ne portait sur lui que sa canne à pommeau d’argent et un courage qui commençait à sentir le plomb.
Le valet qui lui ouvrit avait des yeux de poisson mort. Il le fit entrer sans un mot, comme s’il avait été attendu. Graves en déduisit que Finch avait des informateurs partout, ou qu’il avait simplement prévu le coup. Les deux étaient également mauvais signes.
On le conduisit dans la bibliothèque. Sir Marcus Finch se tenait près de la cheminée, un verre de cognac à la main. Il portait une robe de chambre en soie grenat par-dessus un costume sombre, et il avait l’air d’un homme qui s’apprêtait à recevoir un visiteur importun plutôt qu’une accusation capitale.
— Inspecteur Graves. Ou devrais-je dire monsieur Graves, puisque vous avez quitté la police. Vous avez le culot de venir chez moi, à cette heure, sans invitation ?
— Le culot est ma seule monnaie, répondit Graves en refermant la porte derrière lui. Et je n’ai jamais demandé l’autorisation pour dire la vérité.
Finch esquissa un sourire mince.
— La vérité. Voilà un mot que les hommes de votre espèce utilisent comme un gourdin. Asseyez-vous, buvez quelque chose, et dites-moi ce qui vous tourmente.
Graves resta debout.
— Je sais pour Eleanor. Je sais pour le registre de Whitmore. Je sais pour les certificats de décès falsifiés et l’argent qui transite par votre fondation charitable jusqu’à un compte à Jersey où les bénéficiaires sont des hommes condamnés à mourir. Je sais pour Margaret Holloway. Pour Albert Crane. Pour Ernest Whitmore, qui criait encore quand votre homme de main l’a rattrapé dans sa boutique.
Le visage de Finch ne changea pas d’un iota. Il but une gorgée de cognac, le goûta, puis le reposa avec un claquement sec.
— Vaste accusation. Et vous avez — comment dire ? — des preuves ?
— Le registre. Les relevés bancaires de Thames & Overseas. L’audit complet que ma femme avait rédigé avant que vous la fassiez tuer.
Finch haussa un sourcil.
— Votre femme ? Eleanor Graves ? J’ai entendu dire qu’elle avait été tuée dans un accident de fiacre. Une tragédie. Mais je ne vois pas le rapport avec moi.
Graves serra la mâchoire.
— Ne jouez pas à ce petit jeu. Je sais que vous étiez secrètement mariés. Je sais qu’elle vous avait percé à jour.
Le visage de Finch se ferma. Il posa son verre et fit deux pas vers Graves, les yeux durs comme du silex.
— Écoutez-moi, monsieur Graves. Vous êtes un homme en deuil, un homme brisé, et je peux comprendre que vous cherchiez des coupables pour apaiser votre chagrin. Mais vous avez choisi la mauvaise cible. J’ai des amis puissants. Des juges, des ministres, des évêques. Et j’ai des alibis solides comme le marbre de cette cheminée pour chaque jour où vous prétendez que des crimes ont été commis.
— Les crimes n’attendent pas que vous teniez un couteau, Sir Marcus. Ils s’ordonnent. Ils se paient. Et ils se signent.
Le sourire de Finch revint, plus large, plus confiant.
— Les signatures… Vous voulez parler de ma signature sur un certificat de décès de Whitmore ? L’homme est vivant, vous venez de le voir, me dites-vous. Alors un faux certificat de décès n’est pas un crime en soi. Une erreur de bureau, peut-être. Un actuaire négligent. Rien qui puisse me toucher.
Il se dirigea vers un secrétaire en noyer et en tira une feuille de papier.
— Puisque vous êtes si friand de paperasse, j’ai pris la liberté de préparer la mienne. Voici un affidavit signé par trois témoins indépendants — un médecin de Harley Street, un notaire royal, et un membre de la Chambre des Lords — attestant que le soir de la mort de Margaret Holloway, je dînais chez le duc de Sutherland avec une vingtaine d’invités. Le directeur de Scotland Yard, lui-même, était présent. Il a signé en bas de page.
Finch lui tendit la feuille. Graves la prit, la parcourut. Ce n’était pas un faux. Les signatures étaient authentiques, les dates concordaient, et le duc de Sutherland était un homme au-dessus de tout soupçon.
— Et Eleanor ? demanda Graves en rendant le document. Le soir où elle a été écrasée par ce fiacre ?
— Le même dîner, en fait, répondit Finch avec une douceur dégoûtante. Je n’ai pas bougé de la table de huit heures à minuit. Le duc et la duchesse peuvent en témoigner. Ainsi que le chef de la police métropolitaine, qui était assis à ma gauche.
Graves sentit le sol se dérober sous ses pieds. Chaque pièce du puzzle qu’il avait assemblé avec tant de soin s’effondrait. Finch avait orchestré des meurtres sans jamais les commettre, sans jamais être présent. Les tueurs qu’elle employait — le gars au manteau noir, les brutes de l’allée — agissaient en son nom, et lui restait à l’abri derrière un rempart de témoins en haut-de-forme.
— Alors vous n’avez jamais touché un cheveu de quiconque, dit Graves d’une voix rauque. Vous vous contentez de signer des ordres et de laisser d’autres se salir les mains.
Le sourire de Finch s’élargit.
— Vous commencez à comprendre. La vraie puissance, monsieur Graves, c’est de ne jamais avoir à souiller ses gants blancs. On dirige, on paie, on s’efface. Et quand le moment vient, on dîne avec des ducs pendant que vos ennemis contractent des dettes qu’ils ne pourront jamais rembourser.
Graves fit un pas vers lui. Il voulait lui saisir le col, le serrer, sentir son cou se briser sous ses doigts. Mais il se retint. La violence ne donnerait rien. Il fallait des preuves solides, un témoignage inattaquable, un homme de l’intérieur qui parlerait.
Il recula. Ses yeux parcoururent la pièce, cherchant quelque chose, n’importe quoi. Et c’est alors qu’il la vit.
La bague. À la main gauche de Finch, un anneau d’or massif avec un saphir noir taillé en cabochon, entouré de deux petits diamants. Un bijou distinctif, presque monstrueux par sa taille et sa couleur.
Graves avait vu cette bague auparavant. Une seule fois. Mais il ne pouvait pas se tromper.
Sur la main du tueur en manteau noir, la nuit où il avait attaqué Whitmore dans la boutique de tabac.
Non, pas le tueur. Le cadavre du tueur. Le corps du jeune homme qui était mort dans l’allée près de la Tamise — le premier assassiné envoyé contre lui par Finch, abattu d’une balle et jeté sous un pont. Sur son doigt, cette bague identique avait été la seule pièce d’identité qu’il n’avait jamais pu briser.
Mais finch portait la même bague. Une bague d’alliance, peut-être. Un symbole de fraternité. Quelque chose qui liait le maître à son chien de meute.
Graves comprit alors, avec une clarté qui lui glaça le sang : Finch ne dirigeait pas le tueur par de simples ordres. Il le dirigeait par un lien personnel, presque intime. Peut-être même un serment. Et ce lien pouvait être l’angle d’attaque. Non pas prouver que Finch avait donné des ordres — il avait trop d’alibis pour cela — mais prouver que la bague du tueur venait de la main de Finch, et que le cadavre portait une trace d’origine qui liait ce meurtre à sa fortune, à sa personne.
Il cachait sa révélation derrière un visage impassible.
— Sir Marcus, dit-il en tournant les talons. Vous êtes un homme prudent. Vous mangez des dîners inattaquables. Mais même vous avez une faille. Je la trouverai.
— Bonne chance, inspecteur, répondit Finch sans bouger. Vous en aurez besoin.
Graves sortit. Dans la rue, il leva la main pour héler un fiacre. Mais il ne monta pas immédiatement. Il resta immobile, le visage fouetté par le vent froid, tandis que son cerveau travaillait.
La bague du saphir noir. Un bijoutier qui l’avait taillée. Des bijouteries qui travaillaient exclusivement pour une clientèle restreinte, secrète peut-être — il avait vu assez de vieilles familles pour savoir que ce genre de pièce portait une histoire. Et cette histoire commençait quelque part. Un atelier, un nom, un artisan, un registre.
Il avait le sien.
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