Le Registre des Morts
Lire le chapitre 18: The Ring's Origin
Il était trois heures du matin lorsque Graves poussa la porte du *Lion d’Argent*, une échoppe de bijoutier nichée dans une ruelle sombre derrière Cheapside. Le vieil homme derrière le comptoir leva des yeux fatigués, puis reconnut la pièce que Graves posa sur le velours noir : une chevalière en saphir noir, montée sur or, le chaton gravé d’un œil ouvert.
— D’où tenez-vous cela ? demanda le bijoutier, la voix soudain tendue.
— D’un homme mort, répondit Graves. Dans une ruelle près de Wapping.
Le bijoutier, un certain Nathaniel Pemberton, examina la bague à la loupe pendant une longue minute. Quand il releva la tête, son visage avait perdu toute couleur.
— Je ne peux rien vous dire.
— Vous l’avez faite. Je le sais.
— Je l’ai faite, oui. Mais si je vous dis qui me l’a commandée, je suis un homme mort.
Graves sortit une guinée de sa poche et la posa sur le comptoir. Pemberton la regarda comme s’il s’agissait d’un serpent.
— Votre silence vous protège ? demanda Graves. L’homme qui portait cette bague est mort, et celui qui la commande encore vivant. Si vous refusez de parler, je vous emmène au poste comme complice de meurtre.
Pemberton rit nerveusement.
— Vous ne comprenez pas, inspecteur. Cette bague n’est pas un simple bijou. C’est un sceau. Elle appartient à la Confrérie de l’Œil.
— Une société secrète.
— Pas secrète, monsieur. Invisible. Elle compte des juges, des banquiers, des membres du Parlement. Ils se réunissent une fois par mois dans une maison près de Smithfield. Ils ne se connaissent que par leurs anneaux, jamais par leurs noms.
— Et Finch en est membre.
Pemberton hésita, puis hocha la tête.
— L’homme qui m’a commandé cette bague portait un nom, celui sous lequel je l’ai inscrit dans mes registres : Edmund Finch. Mais il y en a d’autres. D’autres bagues, d’autres noms.
— Combien ?
— Une douzaine, peut-être. Je ne les ai jamais tous vus.
Graves récupéra la bague et la glissa dans sa poche.
— Quand se réunit la Confrérie ?
— Cette nuit. Dans deux heures, à la maison de l’Œil, au bout de la rue de la Boucherie.
— Comment entre-t-on ?
Pemberton le regarda longuement.
— Vous n’êtes pas sérieux.
— Je n’ai jamais été plus sérieux.
Le bijoutier baissa la voix.
— On frappe trois coups, puis deux. On montre l’anneau à la porte. On ne parle jamais les premiers. On attend qu’on vous adresse la parole. Et surtout… on ne regarde jamais le fond de la salle.
— Pourquoi ?
— Parce que celui qui préside ne porte pas de bague. Il porte un masque.
Graves sortit une seconde guinée.
— Décrivez-moi la maison.
—
La maison de l’Œil était une bâtisse de trois étages, noyée dans la brume de Smithfield, ses fenêtres voilées de rideaux épais qui filtraient une lumière jaunâtre. Graves s’approcha, le col de son manteau relevé, la chevalière du mort glissée à son annulaire. Il frappa trois coups, puis deux.
La porte s’ouvrit sans bruit. Un serviteur au visage impassible le dévisagea, puis baissa les yeux vers l’anneau. Il recula d’un pas et s’effaça.
Graves entra.
L’intérieur était plus somptueux qu’il ne l’aurait imaginé. Des tapisseries des Flandres couvraient les murs, des chandeliers d’argent projetaient des ombres dansantes. Une douzaine d’hommes en redingote noire étaient assis autour d’une longue table de chêne. Chacun portait une bague au chaton sombre. Aucun ne leva les yeux à son entrée.
Graves s’assit à l’extrémité, près de la porte, comme le lui avait conseillé le bijoutier. Il garda les mains croisées devant lui et le silence des autres l’enveloppa.
Au fond de la salle, derrière un rideau de velours noir, une silhouette immobile se devinait. Le masque.
— Passons aux affaires, dit une voix à la gauche de Graves.
Il reconnut instantanément le timbre — celui de Finch. L’homme était assis deux places plus loin, le visage à moitié éclairé par une bougie. Il ne regarda pas Graves, mais il semblait parler précisément pour lui.
— Le travail dans les assurances est presque terminé. Le registre a été brûlé ?
— Pas tout à fait, répondit une seconde voix, grave et rauque.
Graves sentit son estomac se serrer. C’était la voix de l’homme au manteau noir, celui qui avait tué Whitmore – ou du moins, qui aurait dû le tuer.
— L’auditeur s’est échappé.
Finch frappa la table du plat de la main.
— Vous m’aviez assuré qu’il était mort dans l’incendie du magasin de tabac.
— Il a disparu après. Mais son dernier tour a amené un invité.
Le masque bougea. La silhouette s’avança légèrement, et une voix nouvelle, métallique, traversa la pièce.
— Nous avons été vus. Quelqu’un a parlé.
Graves ne bougea pas. Il gardait son souffle régulier, fixant la table devant lui, mais chaque mot lui apprenait quelque chose. Finch ne savait pas que Whitmore était vivant. Et l’assassin, soit disait la vérité, soit mentait — mais pourquoi protéger Whitmore ?
— L’homme qui a parlé, reprit la voix métallique, est un actuaire chez Thames & Overseas. Il s’appelle Bonner.
Graves sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Bonner. L’homme qu’il avait contraint à parler. Finch ne le savait pas, mais quelqu’un d’autre avait remonté la piste.
— Bonner sera réglé avant la fin de la semaine, dit Finch.
— Pas par vous, dit la voix masquée. Il est déjà marqué.
Finch se tut. La table entière retint son souffle.
— Le projet de Jersey, reprit Finch, changeant de sujet avec une aisance calculée, n’est pas compromis. Tant que le registre n’est pas entre des mains hostiles.
— Le registre a été volé, dit la voix rauque. Par le même homme qui a visité Bonner.
Un silence s’étira, lourd comme un suaire. Graves sentit les regards se tourner vers lui, lentement, un par un. Il n’eut pas le temps de comprendre comment ils savaient – le serviteur l’avait peut-être devancé, ou bien l’anneau était un piège, un test.
L’homme au manteau noir se leva.
— Inspecteur Graves, dit-il. Nous savions que vous viendriez. Nous vous attendions.
Graves ne fuit pas. Il se leva à son tour, posa les deux mains sur la table, et soutint le regard de Finch, qui enfin le croisa.
— Alors vous savez aussi, dit Graves, que je connais votre nom, votre fondation, et votre compte à Jersey. Vous savez aussi que le registre est entre des mains sûres.
Finch esquissa un sourire froid.
— Vous bluffez, Graves. Mais peu importe. Vous n’avez aucune preuve directe de quoi que ce soit qui puisse me toucher personnellement.
— Non, admit Graves. Mais vous oubliez une chose.
Il sortit la chevalière de sa poche et la posa sur la table, au centre, sous les yeux de tous.
— Celle-ci a été portée par votre homme, celui que vous avez envoyé me tuer. Elle a été faite sur votre ordre, par un bijoutier qui vous a identifié.
Le masque, au fond, ne bougea pas. Mais Finch perdit son sourire.
— Une bague, dit-il. Rien de plus.
— Une bague, répéta Graves. Et un bijoutier, et un registre, et un actuaire vivant nommé Whitmore. Vous êtes encerclé, Finch.
— Et pourtant, répliqua Finch, vous êtes dans la gueule du loup, Graves. Seul. Sans arme, sans renfort. Et vous venez de me dire que Whitmore est vivant. Je vous remercie.
Graves n’eut pas le temps de regretter sa phrase. Derrière lui, des pas se rapprochèrent. Une main se posa sur son épaule.
Et pendant que les hommes de la Confrérie se levaient en silence, Graves comprit que sa seule chance de sortir d’ici était de ne pas jouer selon leurs règles.
Il baissa la tête, comme s’il acceptait son sort, puis, d’un geste rapide, il saisit une carafe en cristal posée sur la table et la fracassa sur le crâne de l’homme le plus proche.
Le verre explosa, les flammes vacillèrent, et dans le chaos qui suivit, il plongea sous la table, roula vers la porte, et disparut dans les ténèbres de la maison.
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