Le Registre des Morts
Lire le chapitre 19: The Watch's Secret
La pluie battait contre les carreaux du bureau lorsque Graves s'assit enfin. La nuit était tombée depuis longtemps sur Londres, et la lampe à gaz jetait des ombres vacillantes sur la pièce remplie de souvenirs. Il avait couru sans s'arrêter depuis la sortie de la réunion de la Confrérie, l'image du regard de Finch gravée dans sa mémoire.
Ses doigts tremblaient encore légèrement lorsqu'il posa le registre sur sa table. Le cuir usé, l'encre jaunie, les noms des morts. Il l'ouvrit, le parcourut, mais son esprit refusait de se concentrer sur les colonnes de chiffres. Trop de visages. Eleanor. Margaret. Whitmore, dont il ignorait encore le sort. Et ce regard, celui de Finch, mêlé de rage et de mépris.
Graves se leva, ôta son pardessus trempé, et le jeta sur le dossier d'une chaise. Son regard tomba alors sur le manteau de la cheminée, où reposait la montre en argent de son père. Un héritage, un garde-temps. Il s'en approcha, la prit dans ses mains. Ses doigts caressèrent le métal froid, les gravures fines qui s'estompaient avec les années. Une habitude, presque un tic, lorsqu'il réfléchissait trop.
Il pressa le remontoir. Le mécanisme résista un instant, puis céda avec un déclic sec. Un déclic inhabituel. Trop net. Graves fronça les sourcils. Le remontoir avait toujours été ferme, il le connaissait par cœur depuis l'enfance. Mais ce soir, sous la pression de son pouce, le mécanisme sembla se déverrouiller d'une manière différente.
Il retourna la montre entre ses doigts. Le dos était lisse. Pourtant, quelque chose avait changé. Un léger jeu, un centimètre carré qui semblait se détacher. Graves entreprit de sonder le pourtour avec l'ongle de son pouce. Une fine ligne apparut. Le fond de la montre n'était pas soudé. Il était emboîté.
Avec une prudence infinie, il fit pivoter le couvercle.
L'intérieur du boîtier révélait un compartiment secret. Un espace si fin qu'on l'eût cru conçu pour dissimuler une mèche de cheveux ou un message replié. Mais ce qui lui apparut était une photographie. Un daguerréotype, jauni par les années, dans son mince cadre de laiton.
Graves la saisit entre ses doigts, les porta à la lumière.
Son cœur s'arrêta.
Le visage qui le regardait était celui de sa femme. Martha. Ses yeux clairs, son sourire doux, cette inclinaison de tête qu'elle avait lorsqu'elle s'apprêtait à dire une plaisanterie. Il l'avait aimée plus que sa propre vie. Il l'avait aimée jusqu'à ce qu'elle soit fauchée par une fièvre brutale, trois ans auparavant, dans la fleur de l'âge. Une maladie foudroyante, avait dit le médecin. Trop tard pour tout traitement.
Mais Graves n'avait pas seulement reconnu Martha. Il y avait un autre homme dans le portrait, debout à ses côtés. Un homme plus jeune, mais dont le visage lui était devenu terriblement familier au fil des dernières semaines.
Archibald Finch.
Il tenait Martha par le bras. Le sourire de Finch était triomphant, possessif. Il la regardait comme on regarde un trophée.
Les mains de Graves se mirent à trembler. Un frisson glacé lui parcourut l'échine. Il retourna le daguerréotype. Une inscription au dos, d'une encre délavée : *« Pour G., que la vérité serve de sépulture. »*
L'écriture était celle de Martha.
Il se souvint alors. La dernière affaire qu'il avait traitée avant sa retraite. Un homme d'affaires accusé d'avoir provoqué la mort d'un rival par empoisonnement lent. Les preuves convergeaient, mais le bureau de la police avait reçu un ordre venu d'en haut : classer l'affaire. Un témoin clé avait soudainement rétracté sa déposition. Le dossier avait été enterré, puis détruit. Graves avait protesté, s'était heurté à ses supérieurs. Il avait fini par démissionner, écœuré.
Martha était morte six semaines plus tard.
Il n'avait jamais fait le rapprochement. Pourquoi l'aurait-il fait ? La fièvre, le médecin, le certificat de décès. Tout semblait naturel. Mais à présent, dans le silence de son bureau, la vérité l'aveuglait tel un éclair dans la nuit. Finch n'avait pas seulement orchestré la mort d'Eleanor Crane, de Margaret Holloway et de tant d'autres inconnus. Finch avait fait assassiner Martha pour se venger de l'enquête que Graves avait menée contre lui.
La montre de son père. Un souvenir de famille. Un objet que Graves portait chaque jour. Comment Finch avait-il pu y dissimuler ce portrait ? À moins que... Le père de Graves. Il avait travaillé pour la maison Finch, comme comptable, quelques années avant sa mort. Un homme discret, loyal, qui n'avait jamais parlé de ses employeurs à son fils. Avait-il été contraint ? Acheté ? Menacé ?
Une nausée monta à la gorge de Graves. Il déposa la montre sur la table comme si elle était chauffée à blanc. Ses yeux restaient fixés sur le sourire de Martha, sur la main de Finch posée sur son bras.
Toutes ces années. Il avait porté près de son cœur la preuve de ce crime, sans jamais le savoir. Il avait vécu, travaillé, enquêté, tandis que l'assassin de sa femme prospérait sous son regard aveugle.
Graves se leva. Sa main chercha le tiroir de son bureau, en tira le vieux revolver qu'il n'avait pas touché depuis des années. Le métal était froid. Il le soupesa, le posa, le reprit.
« Finch », murmura-t-il dans le silence.
Ce n'était plus une enquête pour Eleanor Crane. Ce n'était plus la justice pour Margaret Holloway ou Whitmore. C'était Martha. C'était sa femme. C'était son propre passé qui lui criait vengeance.
Il souleva le daguerréotype à hauteur de ses yeux, le contempla une dernière fois avant de le glisser dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur.
L'enquête venait de changer de nature.
La chasse commençait.
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