Le Registre des Morts
Lire le chapitre 20: The Personal Case
La pluie battait contre les vitres du bureau d’Henry Graves, mais il ne l’entendait pas. Il était assis dans l’obscurité, la photographie de sa femme posée devant lui sur le bureau, la lampe à gaz éteinte. Le visage d’Eleanor souriait dans la pénombre, ce sourire qu’il n’avait pas vu depuis dix ans, et à côté d’elle, Archie Finch, jeune, triomphant, la main posée sur son épaule comme on pose un trophée.
Il avait allumé un cigare, mais il n’y touchait pas. La cendre s’accumulait en une colonne grise, menaçant de s’effondrer. Graves la regardait sans la voir.
Il se souvenait du jour où on l’avait appelé. Un accident, disait-on. Une chute dans l’escalier. Eleanor, si prudente, si gracieuse, tombant dans l’escalier de leur propre maison comme une servante ivre. Il avait crié, il avait exigé une enquête, il avait hurlé dans le bureau du commissaire, les poings serrés, la voix brisée.
Et puis, rien.
Le dossier avait été classé en trois semaines. Trois semaines pour effacer la vie d’une femme. Trois semaines pour qu’un homme en uniforme lui dise, avec des yeux fuyants, que « ces choses arrivent », que « le chagrin égare la raison », qu’il devait « penser à sa carrière ».
Graves écrasa le cigare dans le cendrier avec une violence qui fit trembler le bureau.
« Ma carrière », murmura-t-il dans l’obscurité.
Il se leva, ouvrit le tiroir du bas, en sortit un dossier cartonné jauni par les années. Il l’avait gardé, contrairement à ce que la police croyait. Quand on lui avait demandé de rendre tous les documents relatifs à l’affaire de sa femme, il avait fait une copie. Il ne savait pas pourquoi à l’époque. L’instinct, sans doute. Le vieux flic qui refusait de lâcher un os.
Il rouvrit le dossier. Les rapports étaient sommaires, bâclés même. La signature de l’inspecteur chargé de l’enquête était à peine lisible dans le coin de chaque page. Graves avait toujours trouvé cela étrange, mais il n’avait jamais creusé. Il était trop brisé. Trop vide.
Aujourd’hui, il voyait enfin clair.
Le nom au bas des rapports : l’inspecteur en chef Cyril Banks.
« J’aurais dû savoir », dit-il à voix haute.
Banks avait été son supérieur pendant quinze ans. Un homme grisonnant, rond, toujours une bouteille de whisky dans son tiroir, toujours une tape dans le dos pour ses hommes. Il avait présidé l’enquête sur la mort d’Eleanor avec une diligence qui semblait exemplaire — des auditions, des relevés, une procédure impeccable.
Et puis, le classement.
Soudain, le classement, sans explication, sans recours possible. Banks avait convoqué Graves dans son bureau, lui avait versé un verre de whisky — du bon, pour une fois — et lui avait dit qu’il devait « accepter l’inacceptable », que « la douleur était mauvaise conseillère », et que la police avait fait tout ce qu’elle pouvait.
Graves avait pleuré ce jour-là. Pas devant Banks. Dans la rue, en marchant sous la pluie. Il avait pleuré jusqu’à n’avoir plus de larmes.
Il rouvrit le dossier, chercha les rapports des témoins. Rien. Personne n’avait rien vu. La bonne avait été renvoyée une semaine avant l’accident — « pour raisons personnelles », disait le rapport. Une femme de chambre, une fille des faubourgs, avait découvert le corps.
Graves avait retrouvé cette femme de chambre, quelques mois après la mort d’Eleanor. Il l’avait cherchée dans les bas-fonds, avait fini par la trouver dans une maison de chambres près du port. Elle avait refusé de lui parler. Elle avait peur.
Pourquoi avait-elle peur ?
Il n’avait pas creusé. Il était trop épuisé, trop miné. La douleur l’avait aveuglé.
Aujourd’hui, il se souvenait des yeux de cette femme. Elle avait regardé par-dessus son épaule, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un. Elle avait refermé la porte sans un mot.
Graves sortit son carnet de la poche de sa veste. Il avait noté son adresse à l’époque.
La maison de chambres de Mme Abernathy, près du bassin Sainte-Catherine.
*Quatorze ans.* Quatorze ans qu’elle était là, vivante peut-être encore, avec un secret gros comme une maison.
Graves enfila sa redingote, prit son chapeau, glissa son revolver récupéré dans la poche intérieure. La pluie martelait la vitre. Il sortit sans se retourner.
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La maison de chambres de Mme Abernathy était toujours là, mais elle avait pris de l’âge, comme tout le reste. La peinture verte s’écaillait, les marches de l’escalier étaient usées, et une odeur de chou bouilli flottait dans le couloir.
Une femme maigre, la soixantaine, ouvrit la porte après trois coups insistants.
« C’est complet », dit-elle en s’apprêtant à refermer.
— Je cherche une femme qui logeait ici, il y a quatorze ans. Elle s’appelait Mary Beth Thompson. Elle travaillait comme femme de chambre chez moi.
Les yeux de Mme Abernathy rétrécirent. Elle fit mine de refermer la porte, mais Graves y posa la main. Il sortit une livre sterling de sa poche.
« Madame Thompson a une dette envers moi », dit-il. « Une dette de vérité. Je paierai pour la trouver. »
Mme Abernathy regarda la livre avec un mépris mal caché, mais elle hésita. Graves sortit une seconde livre.
« Elle n’est pas ici, dit enfin la vieille femme en attrapant l’argent. Elle est partie il y a six ans. Elle travaille au marché de Leadenhall, au stand de poissons des frères Marlow. »
Graves hocha la tête et tourna les talons. Il se fit la réflexion que les secrets ne mouraient jamais vraiment — ils changeaient simplement de quartier.
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Elle était là, derrière un étalage de maquereaux et de harengs, les mains rougies par l’eau glacée et le sel, le visage creusé par des années de travail. Elle était encore dans la trentaine, mais en paraissait cinquante. Quand elle vit Graves s’approcher, son visage se décomposa en une série de tics qu’elle ne parvint pas à contrôler.
« Non, dit-elle en reculant. Non, je vous en prie. »
— Mary Beth. Je ne suis pas venu pour vous faire du mal. Je suis venu pour savoir.
Il s’appuya contre le comptoir de fortune, laissant la pluie ruisseler de son chapeau. Deux sous-bocks de bière sans alcool passaient entre les clients. Personne ne les regardait.
« Je sais que ce n’était pas un accident », dit-il doucement.
Le visage de Mary Beth se tordit. « Laissez-moi tranquille. Il m’a envoyé une lettre, une fois. Pour me dire que si je parlais, je finirais comme Madame. »
— Finch.
Elle ne répondit pas. Mais son silence était un aveu.
« Qui était avec elle cette nuit-là ? demanda Graves. Vous étiez la seule autre personne dans la maison. »
Elle ferma les yeux. À cet instant, Graves vit les années de peur, les années de fuite, les années à se fondre dans les marchés et les docks pour qu’un tueur ne vienne pas la trouver. Il n’éprouvait que de la compassion pour elle. Mais il ne pouvait pas lui rendre sa tranquillité.
« Je ne l’ai pas tuée, murmura-t-elle. On l’a tuée, elle. »
— Dites-moi tout, et je vous mets sous protection.
Elle rit nerveusement. « Vous n’avez pas les moyens de me protéger, monsieur Graves. Ni vous ni personne. »
Graves sortit une photographie de sa poche. Ce n’était pas celle d’Eleanor cette fois, mais celle de Finch, récente, prise discrètement lors de la rencontre à la banque. Il la posa sur le comptoir.
Mary Beth la regarda. Ses yeux se remplirent de larmes.
« Il est passé, une nuit, dit-elle doucement. Il a payé Banks. Je l’ai vu de mes propres yeux. Il lui a donné une enveloppe, et Banks a signé un papier. Après ça, l’enquête était morte. »
Graves sentit un marteau battre dans sa poitrine. « Banks a pris l’argent ?
— Oui. Il a pris l’argent, et il a classé le dossier. Et cette nuit-là, avec Madame… »
Elle s’arrêta, déglutit.
Quand elle reprit, sa voix était plus proche d’un souffle.
« Madame a entendu une conversation. Elle était dans le bureau, en bas, quand Finch parlait avec son associé. Elle est arrivée sans bruit, croyant que c’était vous. Finch se vantait, vous comprenez. Il parlait des séries qu’il avait montées, des gens qu’il avait ruinés. Madame a tout entendu. Elle est revenue à l’étage pendant qu’ils partaient, et je crois qu’elle a laissé tomber quelque chose dans le couloir, une broche peut-être, parce que Finch est repassé une heure plus tard. »
Elle fixait ses mains rougies.
« C’est moi qui lui ai ouvert. Il m’a fait signe de monter les escaliers derrière lui. Il est allé dans la chambre de Madame. Il a dit que ce serait plus propre si elle « tombait » que si elle était tuée. Il a fait comme on raconte une histoire, vous savez. Comme un récit qu’il savait déjà par cœur. »
Graves serra si fort le rebord du comptoir qu’on aurait dit qu’il voulait y laisser une marque.
« Merci, dit-il, la voix rauque. Merci, Mary Beth. Je vais vous envoyer quelqu’un demain matin. Un agent. Pour votre protection. »
Elle secoua la tête. « Ce n’est pas mauvais ici. Personne ne me trouve. Laissez-moi regarder mes poissons, monsieur Graves. Et vous, allez chercher un peu de paix. »
Graves hocha la tête et tourna les talons. Dans son manteau, la photographie d’Eleanor semblait peser une tonne.
Il marcha dans la pluie jusqu’à son bureau, s’assit à la table, et prit une feuille de papier blanc. Il écrivit le nom de Cyril Banks, puis en dessous celui d’Archibald Finch, puis celui de Mary Beth Thompson comme témoin.
Puis, après un long moment, il écrivit le nom de sa femme. Eleanor Graves.
Il posa la plume, regarda le papier, et décida ce qu’il ferait.
Elle avait entrouvert la porte de la chambre cette nuit-là, avait entendu une conversation qui ne la concernait pas, et en avait payé le prix, seule, sans armes, sans protection, pendant qu’il était à l’autre bout de la ville à enquêter sur un autre cas.
Il n’avait pas été là. Il n’avait pas creusé.
Il ne pouvait pas la ramener à la vie, mais il pouvait faire en sorte que sa mort ne soit pas une statistique dans un dossier classé sur ordre d’un lâche à la retraite.
Il rangea la feuille dans son carnet, mit son revolver dans la poche intérieure, et se leva. Il savait qu’il ne dormirait pas cette nuit.
Il sortit dans la pluie et prit le chemin du commissariat de police — pas celui de sa vieille brigade, mais un plus modeste, dans une rue perpendiculaire, où un vieil ami de la force de police avait un bureau discret, loin des oreilles de Finch.
L’ancien commissariat de la division E. Un bâtiment gris, froid, lugubre. Quelqu’un avait laissé un feu brûler dans le foyer. Il frappa à la porte d’un bureau du fond, et une voix connue lui dit d’entrer.
L’inspecteur Holloway releva la tête, surpris, puis sourit en le voyant. Il tenait une chope de thé froid, de la sciure sur les manches.
« Henry, dit-il. Il y a des années que je ne t’ai pas vu ici. Tu es seulement venu pour le thé, j’espère. »
Graves s’assit en face de lui, mais ne prit pas la tasse qu’on lui tendait.
« J’ai besoin de toi, Albert. J’ai besoin de toi pour un travail en dehors des livres. Le plus dangereux que j’aie jamais demandé à un homme de faire. »
Holloway reposa la chope, inspecta le visage de Graves, et vit ce qu’il contenait.
« Dis-moi tout », dit-il simplement.
Et Graves lui dit tout.
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