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Le Registre des Morts

Lire le chapitre 3: A Policeman's Instinct

La pluie tombait sur les docks de Wapping comme une malédiction personnelle. Graves remonta son col de tweed et s’engagea dans l’allée boueuse qui sentait le goudron, la saumure et le poisson pourri. Il savait qu’il ne trouverait pas le marin au hasard. Un homme avec une cicatrice et une allure de brute ne passait pas inaperçu dans les tavernes de la Tamise – non parce qu’il était remarquable, mais parce que les habitués faisaient leur possible pour l’éviter.

La première taverne, *Le Chien Enragé*, ne lui apprit rien. Le patron, un homme bedonnant et méfiant, refusa de répondre à ses questions jusqu’à ce que Graves fasse glisser une pièce de cinq shillings sur le comptoir mouillé. Il obtint alors un nom : Barnaby Crutch – “on l’appelle Crutch parce qu’il boite quand il a bu, mais jamais avant”. Le patron haussa les épaules. “Lui et son genre ne traînent pas ici. Essayez *Le Croc Brisé*, au bout du quai 7. C’est là qu’ils se retrouvent, ceux qui font des boulots sales pour des messieurs propres.”

Graves ressortit sous la pluie. Une silhouette, à cinquante mètres, se détacha d’un renfoncement sombre. Il ne ralentit pas, ne se retourna pas. Il compta ses pas jusqu’au quai 7. Le Croc Brisé était une bâtisse de pierre noire, aux fenêtres graisseuses, dont la porte grinçait sur des gonds rouillés. L’air à l’intérieur était épais – fumée de pipe, sueur, rhum bon marché. Les regards se tournèrent vers lui, le mesurèrent, puis retournèrent à leurs verres. Graves commanda un cognac qu’il ne but pas.

Au fond, près d’un feu mourant, trois hommes jouaient aux cartes avec des gestes économes. Graves s’installa à une table proche, posa son chapeau, prit un air désœuvré. Dix minutes passèrent. Puis un colosse au teint cuivré entra, une moustache grasse et une cicatrice qui lui fendait la joue gauche, blanche sur la peau tannée. Il s’installa au comptoir, commanda une bière, ne regarda personne.

Graves attendit encore un quart d’heure. Quand l’homme se dirigea vers les latrines à l’arrière, Graves se leva, le suivit, bloqua la porte d’une porte de service isolée. L’homme se retourna, surpris, les yeux épaissis par l’alcool et la fatigue.

“Barnaby Crutch”, dit Graves sans élever la voix. “Je ne suis pas de la police. Je suis plus discret que la police. J’ai une question simple, et dix livres si la réponse est honnête.”

Crutch le dévisagea, prit la mesure de l’homme en face de lui – plus vieux, mais affûté, le regard froid d’un inspecteur qui n’avait pas besoin de lever la main pour qu’on lui obéisse. Il cracha dans la boue.

“J’ai tué personne, si c’est ce que vous cherchez.”

“Ce n’est pas ce que je cherche.”

Il sortit une pièce et la fit briller entre ses doigts. Crutch haussa les épaules, mais ses yeux suivirent la pièce.

“Y a deux mois, vous avez emmené une jeune femme en voiture devant la boutique d’une modiste, à Regent Street. Elle était élégante, pas de chapeau, tenait un sac de papier. Vous l’avez conduite quelque part. Où ?”

Crutch resta muet un instant. La pluie tambourinait sur la verrière fendue au-dessus d’eux.

“ Elle s’appelait comment ?” demanda-t-il.

“Eleanor.”

“Elle m’a bien donné un nom”, dit-il. “Elle m’a dit ‘Arthur’. Mais elle mentait. J’ai déjà vu des menteurs. Elle avait peur, mais pas de moi. Peur de ceux qui pourraient la suivre.”

“Ceux qui la suivent ?”

Crutch passa une main sale dans sa barbe. “On m’a payé pour la suivre, pas pour lui faire du mal. Un type – costaud, propre, costume sombre, pas de barbe. Il m’a donné trois livres pour la prendre en voiture et la déposer à l’entrée des douanes de Tilbury. Il m’a dit : ‘Elle ne doit pas savoir qui t’a payé. Tu la déposes, tu repars, tu ne la regardes pas.’ J’ai fait ce qu’on m’a dit.”

“La description : le type, c’est quoi, exactement ?”

Crutch réfléchit. “Six pieds peut-être, cheveux foncés, une montre à gousset en argent qu’il tripotait quand il parlait, comme si elle l’énervait. Une voix posée. Il parlait comme quelqu’un qui a fait des études, mais sans chaleur. Et il avait une cicatrice à la main droite, juste au bout des doigts, comme une morsure.”

Les doigts de Graves se crispèrent sur sa canne. Une montre à gousset. Une cicatrice en croc sur les doigts. Il avait déjà entendu ce détail-là, il y a cinq ans, dans le rapport d’authentification d’un vol de bijoux chez un banquier de Mayfair – le cambrioleur n’avait jamais été identifié, mais un témoin décrivait précisément cette trace.

“Vous savez ce qu’elle cherchait, cette Eleanor ?” demanda Crutch.

“Je le saurai bientôt.”

Il laissa tomber la pièce dans la paume sale de Crutch, puis deux autres comme bonus. “Vous en avez encore vu, des gens comme vous, dans les jours suivants ? Des gens qui lui ressemblaient, qu’on escortait de nuit ?”

“Un vieux”, dit Crutch, la voix soudain plus fluide. “Deux jours après la fille. Pas par moi – par mon cousin, Joe. Il conduisait un type avec un collet en fourrure, des lunettes cerclées de métal. Comptable, il avait dit – le passager le lui avait dit, il était ivre, il parlait seul. Joe a dit qu’il avait mentionné la même chose que la fille. Un mot bizarre. ‘Héritier’. Et puis il a ri comme si c’était une bonne blague.”

Une onde glacée traversa l’échine de Graves. Le mot sur la carte de visite glissée sous la porte d’Ashworth. Héritier. Il ne s’agissait pas d’une signature, mais d’un nom, d’une marque, d’une société peut-être – et le vieux comptable était celui-là même dont Eleanor avait parlé après s’être enfuie de la boutique : le comptable mort dont elle avait mentionné le nom.

“Joe peut me trouver ce comptable ?”

“Joe est mort”, dit Crutch, sans ombre de regret. “Il est tombé d’un pont de chemin de fer, dix jours après. On a dit qu’il était ivre. Il ne buvait jamais.”

Graves hocha la tête, glissa la dernière pièce à Crutch, et sortit sans un mot dans la nuit mouillée. Il longea les docks, le cerveau en ébullition. Eleanor avait disparu après avoir découvert quelque chose dans les livres d’Ashworth. Elle avait fui, non par peur d’un rendez-vous ou d’une erreur de jeunesse, mais avec une information précise – celle qui concernait un comptable mort, un mot codé, un schéma d’assurance frauduleux. Et maintenant, le marin qu’elle avait employé était suivi par un homme en costume sombre, une montre gousset en argent à la main.

Rentrant dans son logement de Pimlico vers minuit, Graves ouvrit la porte de son bureau. L’odeur habituelle de cire et de poussière de charbon l’accueillit. Il alluma la lampe à gaz. Puis il la vit, posée au milieu de son buvard, là où il laissait toujours sa correspondance.

Une montre à gousset en argent. Gravée, fine, avec un couvercle ouvrant. Celle de l’homme qu’il n’avait pas encore identifié – ou peut-être pas exactement. Il la ramassa. Le verre était fêlé, tout du long, une fine ligne noire du centre jusqu’au chiffre 12. Le cadran marquait 11 h 58. Les aiguilles ne bougeaient pas.

Pas de note. Pas de lien. Aucun message sous la montre, aucune lettre glissée dans la boîte aux lettres qu’il n’avait pas verrouillée à clé (il l’avait pourtant verrouillée). Quelqu’un était entré chez lui, avait posé cette montre sur son bureau et était ressorti sans bruit, sans forcer la serrure, sans laisser de trace.

Graves retourna la montre. Au dos, gravé en petites lettres fines, un nom :

*Eleanor W—, espoir et héritage, 1872.*

Le cœur de Graves fit un tour. La montre appartenait à Eleanor – ou à sa famille. Le message était limpide : elle n’est pas morte par hasard ; sa montre est fêlée ; l’heure est 11 h 58 – l’heure où l’on meurt ou où l’on disparaît. Et le nom gravé ne correspond pas à celui d’Ashworth. Eleanor avait changé de nom, ou le graveur avait commis une erreur – une erreur délibérée, une signature.

Il s’assit lourdement dans son fauteuil et contempla la montre fêlée, les doigts posés sur le verre cassé. “On ne me prévient pas, on me défie”, murmura-t-il.