Le Registre des Morts
Lire le chapitre 21: The Police Contact
La pluie battait les vitres du café du Père-Lachaise, transformant les lampes à gaz en halos jaunes et tremblants. Graves s'installa à la table du fond, dos au mur, son vieux revolver pesant contre sa hanche. Il commanda un cognac qu'il ne boirait pas et attendit.
Holloway arriva avec dix minutes de retard, son pardessus ruisselant, et s'assit sans un mot. Sous la table, il poussa un dossier cartonné épais de cinq centimètres vers Graves.
« Vous avez mis votre carrière en jeu pour moi, Graves. C'est tout ce que j'ai à vous offrir en retour. »
Le policier semblait fatigué, les cernes profonds sous ses yeux témoignant de nuits blanches. Graves ouvrit le dossier sans se presser, parcourant les premières pages. Des rapports de police, des dépositions de témoins, des certificats médicaux. Tous concernant des décès suspects, des accidents étranges, des disparitions dont les enquêtes avaient été closes trop rapidement.
« Des dossiers des douze dernières années, précisa Holloway à voix basse. Chaque fois que le nom d'Archibald Finch apparaît dans une enquête, le dossier disparaît ou se referme. J'ai fouillé les archives avant que quelqu'un ne décide de les nettoyer. »
Graves tourna une page, puis une autre. Le nom de Finch revenait comme une litanie morbide : actionnaire d'une compagnie d'assurance dont dix-sept clients étaient morts dans des « accidents domestiques » ; propriétaire d'une manufacture dont neuf employés avaient trouvé la mort dans un incendie suspect ; administrateur d'une banque dont trois déposants avaient été retrouvés dans la Tamise.
« Comment a-t-il fait pour éviter toute poursuite pendant si longtemps ?
— Les témoins se taisent, les preuves disparaissent, et les juges corrompus trouvent toujours une raison de classer les affaires. » Holloway jeta un regard nerveux vers la porte. « Mais ce qui m'inquiète davantage, c'est ceci. »
Il tira une photographie jaunie de sa poche intérieure. Elle montrait un homme en uniforme de la Metropolitan Police, debout devant le Yard.
« Qui est-ce ? demanda Graves.
— L'inspecteur Wilbert Cleary. Vous ne le connaissez pas ? »
Graves scruta le visage anonyme, la moustache bien taillée, les yeux vides de compassion. Il secoua la tête.
« Cleary a été nommé l'année où vous avez quitté la police, dit Holloway. Avant cela, il était sergent au poste de Whitechapel. Devinez qui fréquentait régulièrement son poste ?
— Finch.
— Exactement. Et devinez qui a supervisé l'enquête sur la mort de votre femme, après que le dossier ait mystérieusement quitté les mains de Banks ? »
Le sang de Graves se figea. **Quatorze ans.** Il avait cru que Banks était le seul corrompu dans cette affaire, le seul homme qui avait enterré l'enquête sur Eleanor contre de l'argent. Mais une hiérarchie entière avait pu être impliquée.
« Vous me dites que Cleary a participé à l'enterrement de l'enquête sur ma femme ?
— Je vous dis que Cleary est l'homme de Finch au sein de la Métropolitaine. Il est au courant de tout ce qui se passe dans nos murs. Y compris que j'ai ouvert le dossier. »
Holloway se pencha en avant, sa voix réduite à un souffle : « J'ai déjà pris des risques considérables, Graves. Je veux voir Finch tomber autant que vous. Mais je vous préviens : s'il sait que je vous ai donné des documents, je serai suspendu d'ici quarante-huit heures. Et vous serez mort avant la fin de la semaine. »
Graves referma le dossier et le glissa dans sa veste.
« Comment puis-je savoir que vous n'êtes pas, vous aussi, un agent de Finch ? »
Un silence s'installa entre eux, chargé de paranoïa. Holloway dégrafa sa veste et sortit une enveloppe pliée.
« Parce que j'ai idiotement gardé ceci pendant toutes ces années. »
Il tendit l'enveloppe. Graves l'ouvrit avec des doigts tremblants d'appréhension. À l'intérieur, une lettre manuscrite, écrite d'une écriture féminine qu'il aurait reconnue entre mille. Il parcourut les lignes à la lumière vacillante du gaz.
*Mon cher Henry, si tu lis ceci après ma mort, sache que je n'ai pas eu peur. Mais une chose me tourmente : je n'aurais jamais dû accepter de témoigner contre ce terrible homme, même pour protéger ma famille. Il est partout, dans la police, dans les journaux, dans les tribunaux. Personne ne lui échappe. Je t'en prie, ne te mets pas en travers de son chemin. Vis. Vis pour nous deux.*
La lettre était datée de trois jours avant la mort d'Eleanor. Elle parlait d'un témoignage, d'une menace. Mais contre quoi ? Contre qui ?
« D'où tenez-vous cela ? souffla Graves, la voix étranglée.
— De votre ancienne assistante aux archives, Sarah Whitfield. Elle était chez moi l'année dernière, rongée par la culpabilité de ne jamais vous avoir transmis cette lettre. Elle l'avait interceptée par peur que vous ne fassiez une folie. Lorsqu'elle a été tuée dans ce vol à main armée, il y a six mois, j'ai récupéré ce document dans ses affaires. »
La nouvelle le frappa comme un poing. Sarah. Cette femme douce qui l'avait assisté pendant dix ans, qui savait toujours où trouver le bon dossier, qui lui servait du thé quand il oubliait de manger. Il l'avait crue morte dans un hasard tragique.
« Le vol à main armée », reprit Holloway, « était une exécution. Je n'ai jamais pu le prouver, et personne ne m'a soutenu. Mais trois jours avant sa mort, Whitfield avait demandé un entretien privé avec le commissaire. Il n'a jamais eu lieu. »
Graves froissa la lettre de sa femme sans le remarquer. Finch. Encore Finch. L'homme avait été là, tapi dans les ombres de sa vie, depuis des décennies. Sarah avait voulu réparer son erreur, l'avoir été pour essayer de protéger Eleanor, et Finch l'avait fait taire.
« Quinze ans, murmura Graves. Quinze ans de mensonges, de morts dissimulées. Et pendant ce temps, cet homme sirotait son porto dans son manoir pendant que les familles pleuraient ceux qu'il avait fait assassiner. »
Il se leva, fourrant la lettre dans sa poche.
« Inspecteur Holloway, je vous demande une seule chose : trouvez Banks. Le seul homme qui peut témoigner des paiements de Finch. Je m'occupe de la suite.
— Graves, le temps que vous trouviez votre verdict par les voies de la justice sera le temps qu'il vous faut pour mourir. Finch ne vous laissera jamais atteindre Banks. »
Graves sourit. Un sourire sans joie, celui d'un homme qui avait cessé de compter sur la justice des tribunaux.
« C'est pour cela, Holloway, que je ne compte plus utiliser les voies de la justice. Finch a toujours eu un coup d'avance parce qu'il connaissait nos méthodes. Il est temps que j'apprenne les siennes. »
Il sortit dans la pluie, la lettre de sa femme contre son cœur. Eleanor avait écrit qu'il était impossible d'échapper à Finch, que personne ne pouvait le vaincre.
Elle avait peut-être raison. Mais elle avait aussi fait confiance à un système qui l'avait trahie, elle et toutes les autres victimes de Finch.
Lui n'avait plus rien à perdre.
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