Le Registre des Morts
Lire le chapitre 25: After the Raid
La pendule de la salle à manger sonna trois heures du matin quand Graves déplia enfin la liste sur la table en acajou. Clara, assise en face de lui, les coudes sur le bois, fixait les trente-deux noms sans mot dire. La bougie vacillait, et chaque fois que la flamme plongeait, les ombres dansaient sur les majuscules calligraphiées de la Pelican Life.
— Il suit un ordre, dit Graves à voix basse. Pas alphabétique. Pas géographique. Regarde.
Il tourna la feuille vers Clara. Du doigt, il suivit la colonne.
— Le premier, un marchand de Gravesend. Le deuxième, une veuve à Islington. Le troisième... il marqua une pause. Le troisième est mort mardi dernier. Je l'ai vu dans les journaux. La chute d'une échelle, disait-on.
Clara releva les yeux.
— Et ils sont tous répartis sur Londres. Aucun lien entre eux, à part la police d'assurance.
— C'est ça, dit Graves. Onze morts déjà. Vingt et un à venir. Chaque décès paraît accidentel. Chaque famille touche l'argent. Et chaque fois, Finch empoche sa commission.
Il reprit sa lecture. Les noms se succédaient, d'une écriture serrée, presque féminine. Le douzième le fit sursauter.
— Lord Ashworth n'est pas le prochain.
Clara se pencha. Graves tourna la page pour lui montrer la ligne complète.
— « Lord Edmond Ashworth, 14 mars ». Il est quinzième sur la liste. Mais le douzième, c'est son cousin.
Il relut plusieurs fois pour être sûr de ne pas se tromper. « Lieutenant Colonel Reginald Ashworth, 12 mars. Séjournant chez son cousin, 47 Brook Street. »
— Reginald, murmura Clara. Ce vieil homme qui dînait avec nous il y a trois soirs ? Ce blessé de la campagne d'Inde qui boitait en montant l'escalier ?
— Lui-même. Il est arrivé de Bombay la semaine dernière pour régler une affaire de succession familiale. Finch le fait passer avant Edmund.
Graves plia la liste et se leva d'un mouvement sec.
— Nous avons peut-être vingt-quatre heures pour le prévenir. Si le calendrier de Finch est aussi précis qu'il en a l'air, il agira cette nuit ou demain.
Ils ne prirent pas le temps d'appeler un fiacre. La nuit était claire, les rues désertes, et Graves marcha d'un pas rapide vers Brook Street, Clara sur ses talons. Le froid piquait, ce froid de mars qui s'infiltre sous les manteaux et glace la nuque.
La maison d'Ashworth se dressait au milieu de la rangée, ses fenêtres noires, ses colonnes blanches fantomatiques sous le gaz. Graves frappa au marteau de cuivre. Trois coups, puis trois autres. Une lumière s'alluma à l'étage.
Le valet qui ouvrit, en robe de chambre et les cheveux en désordre, recula devant le visage dur de Graves.
— Réveillez Lord Ashworth, dit Graves en le poussant vers l'escalier. Dites-lui que c'est une urgence de vie ou de mort.
— Monsieur...
— Vite.
Cinq minutes plus tard, Lord Ashworth descendait, boutonnant sa veste de nuit, la barbe grise en bataille. Il s'arrêta au bas des marches en voyant Graves et Clara.
— Henry ? Que se passe-t-il ? J'ai cru entendre un incendie.
— Pire. Où est votre cousin Reginald ?
Ashworth cligna des yeux.
— Il dort. Il a pris un sédatif pour son épaule. La traversée l'a épuisé.
— Réveillez-le, dit Graves. Et ne le laissez seul sous aucun prétexte.
Il tendit la liste. Ashworth la saisit, recula vers la lanterne du hall, et ses yeux parcoururent les lignes. Quand ils atteignirent le douzième nom, son visage blêmit.
— Reginald ? Pourquoi Reginald ? Il n'a aucune police d'assurance. Il déteste ces produits, il dit que c'est de la spéculation sur la mort.
— Finch n'a pas besoin de la police d'assurance de votre cousin. Il a besoin de la vôtre. Votre mort, à vous, est une pièce d'échiquier. La sienne est un moyen de vous atteindre.
Ashworth secoua la tête lentement.
— Le frapper dans sa famille. Me faire comprendre que personne n'est à l'abri.
— Non, dit Clara doucement. Me faire comprendre que ce n'est pas vous la cible. C'est lui. Le cousin. L'homme qui arrive de l'étranger avec des papiers sur une succession.
Un silence tomba dans le hall. Un valet apparut en haut des escaliers.
— Lord Ashworth, votre cousin demande si les invités fument avant de monter.
Edmund Ashworth releva la tête, et dans ses yeux passa quelque chose d'ancien — cette lourdeur qui vient quand on comprend que le moment est arrivé.
— Dites-lui de descendre, dit-il au valet. Et servez le cognac.
Reginald Ashworth descendit l'escalier avec précaution, la main droite posée sur la rampe, les doigts de la gauche crispés sur le revers de sa robe de chambre. C'était un homme de cinquante-cinq ans, le visage buriné par le soleil des Indes, une cicatrice blanche qui courait de sa tempe à son oreille. Il s'arrêta sur la dernière marche en voyant Clara.
— Ma foi, Edmund, tu ne m'avais pas dit que tu recevais aussi bien à trois heures du matin.
— Ce n'est pas une visite de courtoisie, dit Graves.
Il se présenta brièvement, expliqua la situation en phrases courtes : la liste, le nom de Reginald, l'ordre des morts programmées. Pendant tout le récit, le colonel resta immobile, le visage fermé.
Quand Graves eut terminé, Reginald regarda son cousin.
— Tu sais ce que cela signifie.
Edmund Ashworth ne répondit pas d'abord. Il se tourna vers le buffet, versa quatre verres de cognac d'une main qui tremblait à peine, et les distribua.
— Henry, dit-il enfin. Vous connaissez mon rôle dans cette affaire depuis le début. Vous savez que j'ai facilité votre commission.
— Et que je vous ai fait confiance, dit Graves. Jusqu'ici.
— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite.
Il but une gorgée de cognac, les yeux dans le vide de la fenêtre noire.
— Mon cousin Reginald n'est pas venu à Londres pour régler une succession familiale ordinaire. Il est venu parce que notre oncle, mort à Calcutta l'an dernier, a laissé un testament contesté. Un testament qui me déshérite, moi, au profit de Reginald. Un testament que certains jugent faux.
Graves resta impassible.
— Un testament que vous voudriez voir disparaître.
— Non, dit Edmund Ashworth fermement. Un testament dont je voudrais connaître la vérité. Et c'est précisément ce document que Finch cherche.
Il posa son verre.
— Il y a trois semaines, un homme est venu me voir. Un usurier de Limehouse nommé Pratt. Il m'a dit que quelqu'un de haut placé cherchait à acheter des documents de succession anciens. Il m'a proposé une somme considérable pour une copie du testament de mon oncle. J'ai refusé.
— Et Finch a décidé que vous le lui donneriez autrement, dit Clara. En vous tuant, il n'aurait pas eu besoin de votre accord. Mais qui héritait ?
— Reginald, dit Ashworth doucement. Mon cousin. Un homme qu'il ne connaissait pas encore, qui allait arriver à Londres, qui devait mourir « accidentellement » avant de pouvoir revendiquer quoi que ce soit. Puis il m'aurait tué, moi, quelques jours plus tard. Il ne restait aucun héritier légitime que le testament puisse atteindre.
— Et la fortune serait passée au second degré, compléta Graves. Une branche éloignée, avec laquelle Finch aurait traité d'égal à égal. Avec les documents en sa possession comme levier.
— L'héritage d'un empire de navigation, dit le colonel Reginald pour la première fois. Sept cent mille livres. Chemin de fer, coton. Ce n'est pas une petite ligne d'assurance, monsieur Graves. C'est là où Finch veut réellement bâtir son empire.
Le silence retomba. La bougie du hall grésilla et mourut. Le valet n'était pas revenu.
— Où est le document ? demanda Graves.
Ashworth hésita. Il regarda son cousin, puis Clara, puis de nouveau Graves.
— Dans un coffre de ma banque, à Charing Cross. Sous un nom déposé par mon arrière-grand-père. Personne ne le sait.
— Finch sait, dit Clara. Il a dû le comprendre. C'est pour cela qu'il vous a fait enlever — comme un marteau au-dessus d'une enclume.
— Alors nous le sortons du coffre, dit Ashworth. Demain, à l'ouverture des portes.
— Cette nuit, dit Graves. Finch a une longueur d'avance. Nous enlevons le document et nous le mettons en lieu sûr avant qu'il ne puisse agir.
— Les banques n'ouvrent pas avant neuf heures.
— Nous ne passerons pas par la porte principale.
L'aube se levait à peine quand Graves et les deux Ashworth sortirent de la maison de Brook Street. Un fiacre vide passait ; Graves l'arrêta d'un geste. Clara resta dans l'embrasure, un châle serré autour des épaules.
— Je surveille la maison, dit-elle. S'il y a le moindre signe...
— Vous partez au moindre signe, dit Graves durement. Ce n'est pas vous qui allez vous faire tuer pour un coffre-fort.
Elle ne répondit pas, mais son regard resta sur lui jusqu'à ce que le fiacre tourne le coin et disparaisse.
Dans la voiture, le colonel Reginald parlait doucement de Bombay, de batailles anciennes, du bruit du coton qui sèche au soleil. Ashworth gardait le silence, les mains croisées sur sa canne.
Graves ne les écoutait pas tout à fait. La liste dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, semblait peser davantage à chaque heure qui passait. Vingt-six mille livres de plus pour un homme qui avait déjà transformé Londres en échiquier — et qui avançait toujours une pièce d'avance.
Quand le fiacre s'arrêta devant la banque de Charing Cross, le ciel était encore gris. Graves descendit, paya le cocher, et se dirigea vers une porte latérale que seuls les employés utilisaient.
Derrière lui, dans la voiture, il entendit Edmund Ashworth murmurer à son cousin :
— Tu comprends maintenant pourquoi je n'ai jamais voulu confier cette affaire à la police ?
La réponse du colonel vint, douce mais ferme :
— Nous la confions à un homme qui n'a plus rien à perdre. C'est la différence.
Graves frappa à la porte latérale. Trois coups secs. Aucune lumière ne s'alluma.
Il frappa encore. Cette fois, une petite lucarne s'ouvrit dans le bois, révélant un œil chassieux.
— La banque est fermée.
— Je sais l'heure qu'il est, dit Graves. Et vous savez qui je suis.
Un silence.
— Monsieur Graves, dit la voix derrière la porte. Je n'ai pas d'ordre...
— Vous avez un ordre de Lord Ashworth, signé de sa main et autorisé par le ministère de l'Intérieur. Ce soir, il couvre vos obligations envers la banque. Demain, il couvre votre uniforme de veilleur de nuit, si vous préférez que les choses soient faites dans les formes.
La porte s'ouvrit de quelques centimètres. Un vieil homme en veste brune, la moustache humide de tabac à chiquer, le toisa de la tête aux pieds.
— Vingt ans que je vous connais, monsieur Graves. Je me souviens du temps où vous étiez encore inspecteur. On ne vous aurait pas vu entrer par une porte de service, à cette heure, pour autre chose que la mort ou la justice.
— Les deux, sourit sombrement Graves. Les deux.
Il fit un signe. Les deux Ashworth sortirent du fiacre et s'avancèrent sous la lanterne. Le vieil homme regarda Lord Ashworth, reconnut son visage, et ouvrit en grand.
Ils descendirent un escalier étroit, suivi d'un corridor aux murs de pierre nue. Le vieil homme alluma des lampes à huile à mesure qu'ils avançaient. Au bout, une porte de fer, puis un système de serrures, trois granités dans des boîtiers laiton, que l'homme ouvrit avec des clés passées à une chaîne sous sa veste.
Le coffre était le numéro sept de la rangée du fond : une boîte de la taille d'une valise, peinte en noir, marquée aux initiales E.A.
Edmund Ashworth s'avança, sortit une clé de son gousset, l'inséra dans la serrure.
La boîte s'ouvrit. Dedans, un papier épais, jauni, plié en trois. Ashworth le prit comme on prend un enfant endormi.
— Voilà ce que Finch veut depuis le début, dit-il en le tendant à Graves.
Graves le prit. Sans l'ouvrir, il sentit le parchemin, les sceaux de cire, le poids des générations mortes.
— Alors gardons-le hors de sa portée désormais.
Ils sortirent dans l'aube naissante, la boîte vide refermée, le testament enfoui dans la poche intérieure de Graves, contre la liste des morts programmés.
Sur le trottoir, Reginald Ashworth s'arrêta et regarda le ciel pâlir au-dessus des toits.
— Vous croyez qu'il abandonnera ? demanda-t-il.
Graves ne répondit pas. Il sentait dans sa poche le double poids du document et de la liste. Une vieille sensation, oubliée depuis des années, lui serra la poitrine : celle de la partie qui commence vraiment, quand on sait qu'on ne peut plus reculer.
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