Le Registre des Morts
Lire le chapitre 30: The Truth of the Lie
La lampe à gaz du bureau de Finch projetait une lumière crue sur les visages, sculptant des ombres dures dans la pièce souterraine. Éléonore était attachée à une chaise, les poignets rougis par les cordes, mais ses yeux – ces yeux que Graves avait appris à connaître par cœur autrefois – ne trahissaient rien. Pas de peur. Pas de supplication. Une étrange acception, teintée de quelque chose qu’il n’osait pas nommer.
Graves avait le revolver braqué sur Finch, mais il ne tirait pas. Quelque chose dans le sourire posé de l’homme, dans la façon dont il se tenait là, les mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel comme un prédicateur devant sa congrégation, l’en empêchait.
— Vous ne tirerez pas, Henry, dit Finch sans un trembement. Vous ne l’avez jamais fait sur un homme désarmé. J’ai lu vos dossiers, vous savez. Tout inspecteur que vous étiez, vous aviez cette faiblesse : l’honneur.
— Je vous jure que je peux faire une exception, gronda Graves.
— Non. Parce que vous voulez savoir. Vous crevez d’envie de savoir, et vous savez que je suis le seul à pouvoir vous le dire.
Un silence. Éléonore tourna la tête, lentement, comme si le poids de ses années rendait chaque mouvement pénible.
— Éléonore, murmura Graves. Vous êtes blessée ?
— Ma chère épouse, répondit Finch à sa place, ne m’a jamais paru aussi vaillante. N’est-ce pas, mon amour ?
Les mots tombèrent dans la pièce comme une pierre dans une eau noire. Ripples. Graves sentit le sol trembler sous lui, un vertige qui n’avait rien à voir avec la pénombre.
— Votre épouse ?
Finch rit. Un rire franc, presque chaleureux.
— Oh, Henry. Vous, meilleur limier que le Yard a jamais eu ? Vous qui avez résolu des affaires que Scotland Yard enterrait ? Et vous n’avez pas fait le rapprochement ? Elle a pris le nom de son premier mari – votre nom à vous, puisque vous n’avez jamais divorcé, Dieu sait pourquoi – mais elle a gardé sa dot, et c’est cette dot qui m’a permis de bâtir ma maison d’assurances.
Graves regarda Éléonore. Elle ne fuyait pas son regard, mais ses yeux étaient devenus durs, d’une dureté qu’il ne lui connaissait pas.
— Vous me racontez que nous sommes mariés, dit-il lentement, que vous avez passé une alliance avec cette femme morte que j’ai pleurée pendant dix ans, et vous voulez que je le croie ?
— Le registre paroissial de Saint-Giles est ouvert à qui sait payer le sacristain. Nous nous sommes mariés en mai 1884, six mois avant que vous ne receviez ma lettre vous annonçant sa mort. Vous pouvez vérifier. Elle était à couvent, soi-disant. Une pneumonie, soi-disant. Vous n’avez jamais vu le corps.
Les certitudes de Graves s’effondraient comme des murs de plâtre sous la pluie. Il regarda Éléonore, cherchant en elle la femme qu’il avait connue – celle qui riait en la cuisine, celle qui cachait les élastiques sous le lit, celle dont le départ l’avait laissé brisé. Il ne voyait plus qu’une étrangère, assise les poignets liés, qui le regardait avec une pitié où se mêlait de la fatigue.
— Pourquoi ? demanda-t-il. Sa voix se fissurait malgré lui.
— Vous voulez le pourquoi de tout ? Fincha croisait les bras. Parce que vous étiez devenu inutile. Un inspecteur convenable avec des principes inconfortables. Vous auriez fini par découvrir les arrangements de mon beau-père, et il n’avait pas les moyens de vous laisser aller trop loin. Elle a accepté le marché. Je l’ai épousée, légalement, et vous avez eu votre deuil. Tout le monde a été content.
— Éléonore. Est-ce vrai ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se crispèrent sur la corde. Puis, enfin, doucement :
— La mort de ma sœur vous avait brisé, Henry. Vous ne vouliez plus d’enfant. Vous ne vouliez plus de vie. J’ai fait ce que j’avais à faire.
Son frère. Il avait oublié – non, il avait enfoui – la petite sœur d’Éléonore, morte de la scarlatine à huit ans. Graves n’avait jamais compris comment cette perte l’affectait à ce point, mais elle la portait comme un deuil permanent. Il n’avait pas pris la peine de le voir.
— Votre sœur, répéta-t-il. C’est pour elle que vous êtes partie ?
— Pour ce que sa mort a fait de vous. Vous n’avez jamais regardé la vie, Henry. Vous avez regardé la mort, et la mort seule. Vous enquêtiez sur les morts des autres comme si cela pouvait vous ramener la sienne.
Graves resta figé. Les mots le traversaient comme des éclats de verre.
— Et ça ? fit-il d’une voix rauque, désignant la pièce, le bureau de Finch, le testament volé, la liste des assurés condamnés. Cette machine à tuer, c’est aussi pour ma faiblesse ?
— Non, reprit Finch en souriant, c’est pour l’argent. Vous vous croyez au centre de tout, Henry, et c’est bien votre problème. Vous avez toujours cru que chaque fil de l’enquête menait à vous. Mais non. Cette fraude, je l’ai montée avant de vous connaître, avant de connaître Éléonore. Vous n’êtes qu’une pièce de plus sur l’échiquier – et une pièce que j’ai appris à prévoir.
— Lord Ashworth. Le testament. Vous saviez tout depuis le début.
— Depuis le début, oui. Chaque mouvement que vous avez fait depuis Londres a été anticipé. La commission que vous avez usurpée ? J’en connaissais la fausseté avant même que vous ne la glissiez dans la poche de votre gilet. Le retrait du testament à la banque ? Mes hommes vous ont suivi depuis Lombard Street jusqu’à votre planque. Vous croyiez le protéger – il est déjà en route pour Calcutta, remplacé par une copie convaincante que vous avez déposée vous-même entre les mains du faussaire.
Graves sentit le sang quitter son visage.
— Vous mentez.
— Demandez à votre femme. C’est elle qui a récupéré l’original, cette nuit, pendant que vous dormiez d’un sommeil de plomb dans votre hôtel de York. Un petit tour chez le barbier.
Éléonore baissa les yeux, et son silence en disait plus que tous les mots de Finch.
— Cette comédie depuis le début, souffla Graves. Le piège. Vous saviez que je viendrais.
— Bien sûr que je le savais. Vous vous jetez toujours tête baissée dans les flammes pour sauver les gens que vous croyez aimer. C’est votre force, et votre plus grande faiblesse. J’ai envoyé votre équipe là où je voulais qu’elle soit – dispersée, perdue, inoffensive – et je vous ai isolé ici, comme on isole un cheval boiteux du troupeau.
Un claquement ponctua sa phrase, presque imperceptible : le verrou de la porte du bureau qui se fermait. Graves jeta un œil par-dessus son épaule ; la lourde porte de chêne avait pivote, et le loquet était tombé de l’autre côté.
— Vous êtes patient, poursuivit Finch, en croisant les mains sur le bureau. Patient et prévisible. Vous auriez pu rester à Londres, protéger le cousin, encaisser la fraude devant les tribunaux. Mais vous avez choisi la vendetta. Vous avez choisi de me poursuivre. Vous auriez dû savoir qu’un piège ne se referme jamais sur le chasseur.
Graves regarda Finch, puis Éléonore. Ce visage qui lui avait été si cher, ces traits qu’il avait pleurés, rêvés, haïs d’être partis. Elle était là, vivante, complice d’un meurtrier. La vérité du mensonge n’était pas qu’il avait été berné – il pouvait pardonner une ruse, un stratagème. La vraie cruauté était ailleurs, plus intime : il avait aimé une femme qui n’avait jamais existé que dans sa mémoire, et cette fiction qu’il avait portée pendant dix ans, cette fiction qui lui avait donné la force de continuer les matins où le deuil était trop lourd, était une construction bâtie sur une trahison volontaire.
Éléonore leva les yeux. Pour la première fois, sa voix perdit cette lassitude qui la vieillissait de dix ans :
— Henry. Je suis désolée.
Il y eut un long silence. Le sifflement de la lampe à gaz. La pluie qui ruisselait quelque part au-dessus, dans les jardins du domaine. Le bruit de son propre cœur.
— Où est le testament ? demanda-t-il à Finch, sans quitter Éléonore des yeux.
— Dans un endroit sûr. Mais vous ne m’avez pas amené le cousin pour l’échanger, n’est-ce pas ? Vous l’avez laissé loin derrière, sous la protection de Lord Ashworth, croyant me distancer. J’ai déjà des hommes en route vers la planque. Dans moins d’une heure, il ne vous restera plus rien : ni le testament, ni le témoin, ni vos illusions.
Éléonore fit un mouvement vers lui, puis s’arrêta, tirée en arrière par ses liens.
— Ne les laissez pas le prendre, Henry. Ce que je vous ai fait – ce que je suis devenue – ne peut pas être racheté. Mais au moins, arrêtez-le.
Graves regarda la corde nouée autour de ses poignets, le sang bouilli des abandons dans ses veines. Il comprit enfin que depuis le premier jour, depuis la lettre annonçant sa mort, depuis le premier contrat d’assurance qu’il avait examiné, chaque pierre de ce chemin avait été posée par une main qui connaissait d’avance ses pas.
Il serra le revolver. Finch, toujours immobile, semblait attendre son choix avec une sérénité de confesseur.
— Vous voulez que je vous tue, murmura Graves. C’est pour cela que vous m’avez fait venir.
— Je veux que vous fassiez ce que vous avez toujours fait, Henry. Ce que vous faites de mieux. Non pas punir – vous ne savez pas punir – mais sauver. Et c’est bien là mon seul problème avec vous.
Un pas. Puis un autre. Le bois craqua sous son pied. Les ombres de la lampe dansaient sur le mur. Il ne regardait plus Finch – il regardait les mains liées d’Éléonore, la femme qui n’avait jamais été morte, et qui lui demandait, enfin, de voir la vérité de son propre mensonge.
Le verre de la montre de gousset que Finch portait à son poignet refléta la flamme de la bougie. Graves attendit, l’air soudain doux comme du velours.
Il ne savait pas encore comment il sortirait de là. Il savait seulement qu’il avait assez de poudre pour charger deux fois. Et que Finch, pour toutes ses précautions, avait oublié une chose : lorsqu’il avait orchestré sa disparition, il n’avait jamais pensé que celui qui la pleurerait la chercherait encore, dix ans plus tard, dans chaque recoin de sa propre vie.
— Alors, tuons cette comédie.
Graves leva son revolver.
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