Le Registre des Morts
Lire le chapitre 6: The Clerk's Ledger
La brume du matin s’accrochait encore aux réverbères lorsque Henry Graves s’arrêta devant les bureaux de la Pelican Life Assurance. Il avait troqué son manteau sombre habituel contre un costume gris terne, presque austère, et portait sous le bras une serviette de cuir fatiguée qu’il avait achetée la veille chez un revendeur de Whitechapel. À l’intérieur : des papiers falsifiés, une calculette, et une lettre d’introduction signée d’un nom qu’il avait inventé en buvant son café — James Whitmore, actuaire indépendant, mandaté pour une vérification de routine des registres de sinistres.
Le portier lui ouvrit sans poser de question. La Pelican Life occupait trois étages d’un immeuble en pierre de taille, et la réception sentait l’encaustique et le papier moisi. Une jeune femme à lunettes le fit attendre dans un cabinet aux murs couverts de rayonnages, puis disparut. Graves compta les secondes. À la soixante-deuxième, la porte s’ouvrit sur un homme d’environ trente ans, mince, les cheveux blonds plaqués d’huile, une mèche rebelle lui tombant sur le front. Il tenait un registre contre sa poitrine comme un soldat porterait son fusil.
— Monsieur Whitmore ? Silas Peabody. On m’a dit que vous vouliez examiner nos procédures de vérification.
La voix était tendue, un ton plus haut qu’elle ne devrait l’être. Graves serra la main qu’on lui tendait. Elle était moite.
— En effet. La compagnie m’a mandaté pour un audit indépendant des sinistres sur les dix-huit derniers mois. Vous êtes bien l’homme qui gère les réclamations ?
Peabody jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme s’il craignait qu’on l’écoutât derrière la porte restée entrouverte.
— Oui. Je… oui. Entrez, je vous prie.
Il referma la porte derrière Graves. Le bureau était exigu : un bureau de chêne couvert de dossiers, une fenêtre donnant sur une cour intérieure sombre, et deux chaises qui semblaient avoir connu des générations de suppliants. Peabody s’assit, mais resta au bord de son siège, les doigts tapotant le cuir du registre.
— Je dois vous prévenir, monsieur Whitmore, que je suis nouveau à ce poste. Trois semaines, en vérité. Mon prédécesseur… enfin, je ne sais pas si vous avez été informé.
— Le malheureux incendie ? dit Graves d’un ton neutre, ouvrant sa serviette comme s’il cherchait un document. Thaddeus Cole, n’est-ce pas ? Il a été question de lui dans les journaux.
Peabody pâlit. Il baissa la voix, si bas que Graves dut se pencher.
— Ce n’était pas un simple incendie, monsieur Whitmore. Et je ne suis pas le seul à le penser. Depuis que j’ai repris le poste, je passe mes nuits à relire les dossiers. Il y a des choses, là-dedans, qui ne devraient pas être dans les registres d’une compagnie honnête.
Graves sortit un carnet et un crayon. Il prit son temps, comme s’il notait une observation.
— Pouvez-vous préciser ?
Peabody hésita. Il jeta un regard vers la porte, puis vers la fenêtre. La cour intérieure était vide.
— Les sinistres sur les douze derniers mois, monsieur Whitmore. J’ai établi leur liste, parce que c’est ce qu’on m’a demandé de faire — vérifier les paiements, les signatures, les certificats de décès. Et je me suis aperçu d’une chose étrange. Les décès sur lesquels j’ai travaillé depuis ma promotion — tous, sans exception — sont survenus dans des circonstances qu’un médecin un peu trop complaisant aurait qualifiées d’accidentelles.
Il ouvrit le registre. Graves vit des colonnes serrées : noms, dates, montants, causes de décès. Peabody pointa un doigt tremblant sur une ligne.
— William Hartley, bougie renversée, novembre. Jasper Pemberton, cheminée défectueuse, janvier. Thaddeus Cole, incendie d’entrepôt, mars. Albert Finch, feu de cuisine, avril. Des ménages qui prennent feu, monsieur Whitmore. Des hommes qui travaillent pour cette compagnie, qui ont accès aux registres, et qui brûlent comme des bougies.
Graves garda le visage impassible, mais son esprit filait. Quatre morts. Quatre flammes. Et les veuves disparues.
— Vous avez signalé ces anomalies à votre direction ?
Peabody émit un rire bref et amer.
— À qui ? Le directeur, Sir Ambrose Cray, m’a félicité pour mon travail et m’a recommandé de ne pas m’inquiéter des hasards. Le hasard, monsieur Whitmore. Quatre hommes du même service morts dans des incendies en six mois, et il parle de hasard.
Il se pencha, et Graves vit une veine battre sur sa tempe.
— J’ai fait une copie de mes observations. Une liste séparée. Si quelqu’un découvrait que je l’ai gardée, je… je ne sais pas ce qui arriverait. Mais il y a quelque chose d’autre.
Il hésita encore, cette fois si longtemps que Graves crut qu’il allait se rétracter. Enfin, Peabody tourna le registre et pointa une colonne que Graves n’avait pas encore remarquée, en bas de page : une série de noms, précédés de la mention « Enquête préalable ».
— Ces assurés, dit Peabody. Ils sont tous en attente de vérification. Aucun certificat de décès n’a encore été produit, mais dans les marges internes, quelqu’un a inscrit leur nom dans la colonne des paiements à effectuer.
Graves parcourut la liste. Les noms ne lui disaient rien, à l’exception d’un, en bas de page, écrit d’une encre plus pâle, comme s’il avait été ajouté plus tard :
Eleanor Ashworth. Bénéficiaire : non renseigné.
Le sang de Graves ralentit. Il releva les yeux vers Peabody, qui transpirait.
— Cette femme, dit-il lentement. La bénéficiaire n’est pas renseignée ?
Peabody secoua la tête.
— C’est ce qui m’a inquiété. Une police d’assurance sur la vie d’une femme seule, sans bénéficiaire nommé, et pourtant quelqu’un a préparé un paiement. C’est comme si l’on savait qu’elle allait mourir avant même que son certificat soit déposé.
— Vous avez une date pour cette inscription ?
— La marge indique la semaine dernière. Deux jours avant qu’on m’annonce sa disparition.
Graves se tut un long moment. Quelque part dans la cour intérieure, une porte claqua, et Peabody sursauta comme si on avait tiré un coup de feu. Il ferma le registre d’un geste brusque.
— Je n’aurais pas dû vous montrer cela. S’ils apprennent que j’ai parlé à un auditeur, même mandaté…
— Qui, « ils » ?
Peabody secoua la tête, les yeux rivés sur la porte. Ses mains tremblaient maintenant sans retenue.
— Je ne sais pas. Mais je reçois des lettres. Des lettres sans signature, qui me conseillent de ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas. Des lettres qui connaissent mon adresse, le prénom de ma mère. Je déménage tout le temps, monsieur Whitmore, et pourtant elles me retrouvent.
Il se tut, avala sa salive.
— Hier soir, quelqu’un a glissé un message sous ma porte. Un seul mot, écrit au crayon. « Comptez ». Et sous le mot, une colonne de chiffres — des numéros de police, j’en suis certain. Mais je n’ai pas osé les vérifier.
Graves sentit un frisson froid le parcourir. Il sortit de sa poche le papier plié que lui avait donné Ezra Finch — une copie partielle des registres des morts. Il le déplia lentement.
— Ces chiffres, dit-il. Pourriez-vous les reconnaître si vous les voyiez ?
Peabody tendit la main, hésitant, puis prit le papier. Ses yeux coururent sur les colonnes, s’arrêtèrent. Il devint blanc comme un linge.
— Où avez-vous eu cela ?
— Un ami.
Peabody reposa le papier sur le bureau comme s’il était brûlant.
— Ce sont les mêmes. Les numéros de police de la liste des morts. Mais il y en a un que je ne reconnais pas — celui en bas, le dernier.
Il rapprocha le registre et le compara. Son doigt s’arrêta sur une ligne.
— Le numéro correspond à une police récente. Une police prise il y a trois semaines sur la vie d’un certain Edward Hartley. Domestique dans une maison noble de Mayfair. La prime est démesurée pour un domestique.
Graves nota le nom sans lever les yeux. Hartley. Encore ce nom — le scandale de Lord Ashworth, la dette qu’il prétendait rembourser en engageant Graves. Edward Hartley. La coïncidence était trop grande.
— Pouvez-vous me prêter le registre ? demanda-t-il. Juste pour une nuit.
Peabody ouvrit la bouche pour refuser, puis se ravisa. Quelque chose passa dans ses yeux — la peur, peut-être, mais aussi autre chose : la certitude que son sort était déjà scellé, quoi qu’il fît.
— Vous me protégerez ? dit-il d’une voix brisée. Si vous prenez ce registre et que quelqu’un apprend que c’est moi qui l’ai donné…
Graves le regarda. Il aurait voulu lui promettre une protection qu’il ne pouvait pas garantir. Le mensonge lui resta dans la gorge.
— Je ferai ce que je peux, dit-il simplement.
Peabody ferma les yeux. Puis il glissa le registre sous la pile de dossiers et le poussa vers Graves.
— Prenez-le. Et lorsque vous l’aurez lu, brûlez-le. Brûlez-le comme ils brûlent tout.
Graves glissa le registre dans sa serviette. Il se leva, mais à la porte, il se retourna. Peabody était toujours assis, le visage dans les mains, effondré sous le poids de ce qu’il venait de faire.
— Monsieur Peabody, dit Graves doucement. Le message sous votre porte. Les chiffres. Vous avez dit qu’ils correspondaient aux polices des morts. Il y a donc quelqu’un, dans l’ombre, qui vous guide délibérément vers cette vérité. Quelqu’un qui veut que vous sachiez.
Peabody releva la tête. Ses yeux étaient rouges.
— Oui, murmura-t-il. Et c’est bien ce qui fait le plus peur. Parce que ceux qui nous guident ne le font jamais par bonté.
Graves ne répondit pas. Il sortit dans le couloir, referma la porte, et remonta le corridor dallé de marbre vers la sortie, la serviette serrée contre sa poitrine. Le brouillard du matin s’était dissipé, et la lumière crue de onze heures tombait sur les pavés.
Il n’avait pas fait dix pas dans la rue que sa nuque le démangea. Il se retourna, sans en avoir l’air, et vit la silhouette familière — le manteau noir, le chapeau à bord plat, le visage dans l’ombre. L’homme ne dissimulait plus sa présence. Il restait là, immobile, au coin de la rue, et il tenait à la main un objet qui renvoyait un éclat de soleil : une montre de gousset, la chaîne pendant entre ses doigts.
Graves ralentit à peine, puis tourna à l’angle suivant. Le brouillard se reformait déjà dans les arrière-ruelles, et il savait que, quelque part derrière lui, le compteur de morts continuait silencieusement son ouvrage.