Le Registre des Morts
Lire le chapitre 7: Midnight Fire
La pluie crépitait contre le fiacre tandis que Graves remontait Whitechapel Road. Il aurait dû être chez lui, à étudier le registre que Peabody lui avait confié. Mais quelque chose le taraudait depuis leur entrevue : le regard nerveux du clerc, ses doigts qui tremblaient sur le bord du comptoir, la façon dont il avait baissé la voix en prononçant le nom de Thaddeus Cole.
— Plus vite, dit-il au cocher.
L'odeur lui parvint avant le son. Cette âcre senteur de bois mouillé et de fumée froide qui imprègne les quartiers pauvres après un incendie. Puis le reflet orange sur les vitres humides. Puis les cris.
Le fiacre s'arrêta au coin de Fournier Street. Une foule s'était massée devant un immeuble de briques noircies, des silhouettes fantomatiques dans la lueur des flammes encore vives. Des pompiers bénévoles jetaient des seaux d'eau dans un ballet désespéré, mais le troisième étage s'effondrait déjà dans un craquement de géant blessé.
Graves descendit avant l'arrêt complet du véhicule.
— Qui vit là ? demanda-t-il à une femme en robe de chambre, les bras serrés contre sa poitrine.
— Le clerc du haut. Le jeune homme du troisième. Il n'est pas sorti.
Graves poussa la foule. Un pompier lui barra le passage.
— C'est foutu, monsieur. L'escalier a cédé il y a dix minutes.
— Il faut vérifier. Il faut…
La voix de Graves mourut dans sa gorge. Il avait vu trop de corps extraits des décombres pour nourrir l'espoir. Les flammes ne laissaient que des ossements et des mensonges.
Il recula, s'adossa au mur mouillé d'un entrepôt voisin. Ses mains tremblaient. Peabody lui avait confié le registre parce qu'il croyait en la protection de Graves. Et Graves avait mis une nuit avant de revenir. Une nuit.
— Pardonnez-moi, murmura-t-il.
Le visage du clerc lui revint : ses lunettes trop grandes, sa pomme d'Adam proéminente, cette manière qu'il avait de vérifier la porte trois fois avant de parler. Un homme qui vivait dans la peur depuis des années. Une peur visiblement justifiée.
Quelqu'un tira sur sa manche. Un garçon d'écurie, visage noirci, la respiration saccadée.
— L'étage est encore accessible par le toit du dépôt, murmura-t-il. Les pompiers ne connaissent pas le passage. Moi je le connais.
Graves le dévisagea. L'enfant ne pouvait avoir plus de douze ans, mais ses yeux avaient la dureté d'un homme qui avait vu trop de morts.
— Pourquoi m'aider ?
— Le clerc, il m'a donné du pain quand j'en avais besoin. Y a deux ans. Vous êtes son ami ?
— Oui, dit Graves sans hésiter.
Le garçon hocha la tête et se mit à courir vers l'arrière du bâtiment. Graves le suivit, son manteau trempé devenant lourd contre ses épaules. Ils contournèrent l'immeuble en flammes, passèrent par une ruelle encombrée de caisses pourries, puis grimpèrent sur le toit d'une remise. Le garçon connaissait chaque prise, chaque point d'appui. Graves, moins agile mais déterminé, le suivit tant bien que mal.
De là, une planche vermoulue menait à une fenêtre du troisième étage. Les flammes léchaient l'encadrement, mais la pièce derrière semblait épargnée — pour l'instant.
— Vous êtes fou, souffla le garçon.
— Je sais.
Graves traversa la planche. La chaleur l'écrasait, le souffle coupé par la fumée. Il poussa la fenêtre de l'épaule et tomba dans la chambre de Peabody.
Le clerc était assis à sa table, la tête posée sur les bras croisés, comme s'il s'était endormi en travaillant. Graves n'eut pas besoin de l'approcher pour comprendre : l'odeur de poudre brûlée flottait encore dans l'air, distincte de la fumée de l'incendie.
On ne l'avait pas laissé s'endormir.
Graves ferma les yeux une seconde. Une seconde seulement. Puis il s'approcha du corps, cherchant à comprendre. La blessure à la tempe était nette, une seule balle, tirée à bout portant. Le meurtrier avait ouvert la porte en pleine nuit. Peabody s'était levé, ou pas. Une exécution.
Le plancher craqua sous ses pieds. Graves baissa les yeux. Une tache sombre, encore humide, presque invisible dans la pénombre orangée. Quelqu'un était resté là, à le regarder travailler, à attendre qu'il parte avant d'allumer le feu.
Les flammes gagnaient du terrain. Graves savait qu'il devait fuir, mais son regard accrocha quelque chose sur le mur au-dessus de la cheminée. Des chiffres. Grattés dans le plâtre à l'aide d'un objet pointu, probablement le bout de crayon que Peabody gardait derrière l'oreille.
Il s'approcha. Les chiffres étaient serrés, irréguliers, tracés à la hâte.
4912-AC. 3471-BF. 2208-DD.
Le cœur de Graves cessa de battre un instant. Il connaissait ces références. Il les avait vues dans le registre que Peabody lui avait confié, quelques heures plus tôt. La police numérotait les pages, mais les clercs utilisaient leurs propres codes. Quatre chiffres, deux lettres. Le système de classement de Pelican Life.
Peabody avait passé ses derniers instants à graver une liste. La liste des polices qui l'avaient tué.
Un craquement violent ébranla la charpente. Une poutre s'effondra dans la pièce voisine, projetant une pluie d'étincelles. Graves sortit son carnet, nota les références dans la pénombre fumante, puis remit le carnet dans sa poche.
Il regarda une dernière fois Peabody. Les lunettes du clerc avaient glissé sur sa joue, donnant à son visage une expression presque enfantine.
— Je vous vengerai, dit-il à voix basse. Je vous le promets.
Il traversa la fenêtre, retomba sur la planche, sentit le bois céder sous son poids. Il se jeta en avant au dernier moment, s'étala sur le toit du dépôt tandis que la planche disparaissait dans les flammes avec un grondement de fin du monde. Le garçon l'aida à se relever.
— Vous l'avez trouvé ? demanda l'enfant.
— Oui.
Graves ne précisa pas dans quel état. Le garçon comprit sans qu'on lui explique.
Ils redescendirent dans la rue, se fondirent dans la foule qui refluait à mesure que le bâtiment s'effondrait sur lui-même. Graves chercha des yeux un fiacre libre, son esprit déjà ailleurs.
Trois références de polices. Il les avait vues dans le registre, mais quelque chose clochait. Il sortit le registre de sous son manteau, le protégea de la pluie en l'ouvrant à la page où Peabody avait coché des noms. Lentement, il fit correspondre les nombres.
4912-AC : Edward Hartley. 3471-BF : Thaddeus Cole. 2208-DD : Eleanor Ashworth.
Graves referma le registre d'un geste sec. Hartley. Le nom qui le hantait depuis le scandale avec Ashworth. Le domestique dont la police avait gonflé la prime d'assurance pour couvrir les dettes de son maître. Hartley, mort dans des circonstances jamais éclaircies. Hartley, le fantôme qui l'avait forcé à se retirer de la Metropolitan Police.
L'homme en noir l'attendait au coin de la rue.
Graves s'arrêta net. L'autre était adossé à la vitrine éteinte d'un marchand de laines, son parapluie fermé contre la pluie. Dans sa main gauche, la montre en argent luisait faiblement à la lueur des dernières flammes.
Il ne portait pas la montre à son oreille, comme pour écouter son tic-tac. Il la tenait à hauteur de poitrine, dans la direction de Graves. Comme pour lui montrer l'heure.
Comme pour lui dire : votre temps est compté.
Graves fit un pas en avant. L'homme sourit — un sourire mince, presque imperceptible — puis tourna les talons et disparut dans une ruelle adjacente. Graves voulut le suivre, mais la voix du garçon le retint :
— Monsieur, faut pas y aller. C'est des ombres, ces gens-là. On attrape pas les ombres.
Graves resta immobile, la pluie ruisselant sur son visage. Le garçon avait raison. Mais il savait désormais une chose : l'homme en noir ne se contentait pas de suivre. Il surveillait. Il attendait. Et il était lié à ces trois polices marquées — et aux trois feux qui les avaient transformées en or pour les bénéficiaires.
Trois incendies. Trois morts. Trois polices.
Et une quatrième liste, gravée dans le plâtre d'une chambre où un homme était mort pour avoir trop parlé.