Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 10: The Rhine's Lie
L’aube était encore grise sur le Rhin quand ils atteignirent le petit poste de contrôle de Kehl. Un pont de bois branlant, des barbelés rouillés, et un unique gendarme allemand qui fumait une cigarette en les regardant approcher d’un air ennuyé. Marchand aurait préféré passer la rivière en amont, là où la frontière n’était qu’une idée floue entre deux pays épuisés. Mais Pavel avait besoin de repos, et le col avait commencé à le faire trembler comme une feuille.
— Documents, dit le gendarme en tendant une main paresseuse.
Marchand sortit les papiers qu’ils avaient achetés à Francfort — un passeport suisse au nom de Charles Devereux, et une carte de presse française pour un correspondant de guerre qui n’existait que sur les registres d’un imprimeur complaisant. Il les tendit avec un sourire fatigué.
— Nous allons à Strasbourg, dit-il. Affaires de journalisme.
Le gendarme examina les papiers avec une lenteur exagérée. Puis il releva les yeux, les posa sur Pavel, puis sur l’épaule bandée qui dépassait de sa veste, puis de nouveau sur la route derrière eux. Marchand sentit le petit frisson — celui qu’il connaissait depuis Verdun, celui qui disait que quelque chose clochait.
— Vous avez combattu ? demanda le gendarme.
— C’était un accident de cheval, dit Marchand.
— Du côté d’où vous venez, y a pas beaucoup de chevaux dans les rues de Francfort. Mais peut-être que je me trompe.
Il ne se trompait pas. Marchand vit la façon dont le gendarme regarda sa montre — un geste machinal, mais qui signifiait qu’il attendait quelque chose. Une heure de relève ? Un renfort ? Ou peut-être simplement qu’il comptait les minutes jusqu’à ce qu’un autre agent arrive.
— Le train touristique vers la Suisse ne part pas avant midi, ajouta le gendarme. Vous avez le temps de prendre un café. De l’autre côté de la route, là-bas. Ma sœur tient le café.
C’était une invitation. Une invitation polie, avec un sourire de façade. Marchand connaissait ce mécanisme. On vous retient, on vous fait entrer dans un espace clos, et pendant que vous buvez un café, quelqu’un vient vous chercher. Il en avait vu des dizaines de variantes, de Russie aux Flandres.
Il pouvait jouer deux cartes. La première : forcer le passage, courir sur le pont, espérer que les balles soient moins précises que le café de la sœur. La seconde : déstabiliser. Il jeta un regard rapide à Pavel — le prince avait compris, ses yeux reflétaient la même tension.
Marchand se pencha vers le gendarme, baissa la voix avec une complicité soudaine.
— Écoutez-moi, dit-il. Vous faites votre boulot, je respecte ça. Mais l’homme avec moi, c’est pas un journaliste. C’est un ancien des armées blanches. Le colonel bolchevik qui commande en Bavière mise une grosse prime pour sa tête. Alors je vais être franc avec vous : si vous nous dénoncez, la prime, vous la partagerez avec la moitié de votre canton. Mais si vous avez des contacts de l’autre côté du Rhin, des gens qui cherchent encore à faire payer les rouges…
Le gendarme cligna des yeux. Son regard de fonctionnaire s’aiguisa.
— Des contacts ? répéta-t-il.
— Des Français qui se souviennent que la guerre était pas finie pour eux. Des militaires qui veulent pas laisser les bolcheviks installer leurs idées partout où ils vont. Je sais que vous en avez. Ils sont pas loin. Ils ont toujours quelqu’un au bord de l’eau qui regarde les trains passer.
La moustache du gendarme frémit. Marchand savait qu’il jouait sur un terrain miné — les armées blanches avaient des sympathisants partout en Europe, surtout chez ceux qui craignaient que le communisme traverse les frontières derrière les réfugiés. Les services secrets français, notamment, payaient des informateurs allemands pour savoir qui passait le Rhin.
Mais le gendarme n’était pas encore convaincu. Il regarda de nouveau Pavel, qui restait silencieux, le bras serré contre son ventre, le visage pâle sous ses bandages.
— Il a l’air mal en point pour un homme si précieux, dit le gendarme.
— Les rouges l’ont torturé avant qu’on s’échappe. Ils voulaient des noms. Il leur a donné des faux.
— Et vous, vous êtes quoi, dans cette histoire ? Un marchand d’espoir ?
— Un ancien soldat qui doit honorer un contrat, dit Marchand. C’est tout ce que je peux dire. Et j’ai pas envie que le dernier homme blanc à avoir vu les plans du Kremlin crève sur un pont rouillé parce que quelqu’un a préféré le café de sa sœur à la possibilité de rendre service à son pays.
Le gendarme fixait Marchand avec une intensité nouvelle. Sous l’uniforme fatigué, quelque chose était en train de basculer — la curiosité d’un homme qui sentait une opportunité plus grande qu’un simple contrôle documentaire.
— Quel genre de plan ? demanda-t-il.
Marchand sourit, humblement.
— Je suis juste un messager, monsieur l’agent. Mais je sais que certains officiers français, des gens qui ont de l’étoffe, donneraient cher pour savoir qui finance les troubles dans la Ruhr. Et eux, ils seront généreux avec ceux qui les ont aidés.
C’était le second mensonge. Marchand n’avait aucune idée de ce que le généreux système français paierait pour un ancien des services impériaux russes. Mais chaque parole éloignait le gendarme de l’idée qu’un appel téléphonique pouvait rapporter une récompense immédiate. Le garde jetait des regards nerveux vers la guérite, où un téléphone mural pendait, et Marchand comprit qu’il devait le faire douter avant qu’il ne le décroche.
Il sortit sa montre.
— Le Français de Strasbourg, celui qui s’occupe des affaires avec les Allemands, il attend un mot de moi avant midi. Si je n’arrive pas, il saura pourquoi. Et ce gars-là, c’est pas un bureaucrate. C’est un ancien des services de contre-espionnage. Il n’appréciera pas qu’on ait retardé un messager impérial pour une question de routine.
Il ne savait pas si cela suffirait. C’était de la poudre aux yeux, un numéro de charlatan pour un contrôleur fatigué. Mais au même moment, Pavel poussa un long soupir, et Marchand le vit chanceler. Le prince saisit le poteau du contrôle comme s’il allait s’effondrer.
— Il a besoin d’un médecin, dit Marchand, la voix tendue cette fois-ci. Regardez-le, ce pâlot. Si vous nous retenez encore, il va crever ici et la seule chose que vous aurez, c’est un paquet à enterrer et une histoire à raconter à vos petits-enfants.
Le gendarme hésita. Puis, dans un geste qui semblait presque humain, il jeta sa cigarette dans la boue.
— Allez, dit-il. Passez. Mais si vous mentez, je saurai. Et je sais des gens qui vous retrouveront de l’autre côté de la rivière.
— Vous n’aurez pas à le faire, dit Marchand.
Il attrapa Pavel par l’épaule et le guida à travers le barrage. Les planches du pont grincèrent sous leurs bottes. Le courant du Rhin était fort, vert foncé, presque noir au centre. Marchand ne se retourna pas. Il marcha jusqu’à l’autre rive, où la poussière de charbon avait commencé à noircir les mains des travailleurs du port, et seulement là, quand ils furent derrière un hangar, il laissa tomber un soupir.
— Tu as inventé tout ça ? demanda Pavel.
— Pas tout, dit Marchand. Il y a bien un homme à Strasbourg que je connais. Mais il n’est pas chez lui. Et je ne crois pas qu’il nous aiderait si nous nous pointions à sa porte avec une liste de morts à la main.
— Alors c’était du bluff ?
Marchand le fixa.
— Bien sûr que c’était du bluff. Mais un rouage. Tu comprends ? Le gendarme a hésité. Les hommes qui veulent une récompense, ils n’hésitent pas, ils appellent tout de suite. Celui-là, il a préféré laisser passer un risque à une occasion. Ça veut dire que la prime du Faucon n’est pas assez connue ici. Pas encore.
Il regarda la ville noire devant eux. Strasbourg se dressait à quelques centaines de mètres, avec ses toits, sa cathédrale qui perçait un ciel bas. Mais quelque part dans ces rues, le Faucon les attendait. Marchand le savait avec une certitude d’artilleur qui sent que la dernière salve n’a pas touché la tranchée ennemie.
Le Faucon ne les chasserait pas à la frontière. Il les attendrait à l’intérieur. C’était son style — silencieux, patient, précis.
— Entrons par le chemin des égouts, dit Marchand. Je connais une passe près des abattoirs, où les sentinelles regardent les bœufs plutôt que les hommes.
Pavel hocha la tête, épuisé. Ils reprirent leur marche, le long du canal qui bordait la ville. Derrière eux, le Rhin coulait, impassible, porteur de trop de mensonges pour se soucier des deux hommes qui venaient de le traverser.