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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 9: The Hawk's Puzzle

La lumière du matin filtrait à travers les volets mal joints, dessinant des raies pâles sur le plancher crasseux. Le Hawk se tenait immobile près de la fenêtre, son manteau noir encore humide de la traversée de la ville à pied. Derrière lui, l'homme était à genoux, les mains liées dans le dos, le visage déjà marqué par les coups.

— Je t'ai donné une mission simple, dit le Hawk sans se retourner. Une seule mission.

Sa voix n'était pas élevée. Elle n'en avait pas besoin.

L'homme sur le sol tenta de répondre, mais quelque chose dans sa gorge s'y opposa. Le Hawk se tourna lentement, ses bottes craquant sur les lattes de bois. Il s'accroupit devant le prisonnier, les yeux d'un gris sans fond, comme une mer d'hiver.

— Tu devais le suivre. Le prendre. Me l'amener.

— Il avait des papiers, parvint à articuler l'homme. Des papiers allemands. Et un passeur...

— Un passeur. Le Hawk inclina la tête, amusé. LaRoche. Oui, je connais LaRoche. Un fantôme de la guerre, un vendu qui se croit encore un soldat. Mais que m'importe le passeur ? Ce qui m'importe, c'est ce que j'ai envoyé chercher.

— Le prince est habile, murmura l'homme. Il a changé de route.

Le Hawk se releva d'un mouvement fluide. ses doigts trouvèrent les pièces d'échecs dans sa poche, laissant le cavalier noir rouler entre eux. Dans sa poche. Toujours dans sa poche.

— Les princes, dit-il doucement, sont des calculs. On les lit dans leurs yeux, dans leurs mains, dans leurs peurs. Celui-ci est différent. Il n'a pas peur de moi.

Il fit quelques pas vers une table couverte de cartes étalées, de rapports griffonnés à la hâte. Des fragments, des rumeurs, des témoignages. Il en avait fait sa vie depuis neuf mois, assemblant les pièces d'un puzzle dont il connaissait déjà l'image finale.

— Mais il voyage avec un Français. Un ancien militaire. Tu t'en souviendras, au moins ?

L'homme hocha la tête, avec peine. Le Hawk l'observa un long moment, puis il retira une photographie de sa poche intérieure. Un portrait d'identité officielle, jauni par le temps. Un visage carré, des yeux durs, une balafre sur la joue droite. Marchand. Jean-Luc Marchand.

— Ce soldat, dit le Hawk en tenant la photo devant les yeux du prisonnier, il est dangereux. Pas de manière évidente. Il n'est pas rapide ni particulièrement rusé. Mais il est obstiné. C'est la pire sorte.

— Ils... ils se dirigent vers Berlin. Le plan initial...

— Non. Le Hawk remit la photographie dans sa poche. Réfléchis. Ce n'est pas ce que tu as vu. Tu l'as vu te regarder dans la gare de Francfort. Tu lui as laissé voir le pion. Tu m'as dit que tu as laissé le pion là où ils pourraient le voir.

L'homme baissa la tête.

Le Hawk n'éleva pas la voix. Il n'en avait pas besoin.

— Pourquoi l'aurais-tu fait, si tu n'avais pas eu l'ordre de m'indiquer ta position ? Non. Ne réponds pas. Tu as fait ce que je t'ai demandé. Tu m'as donnée ce que je voulais : leur attention. Ils savent que je les suis. Le prince est intelligent. Un homme intelligent qui sait qu'on le poursuit ne suit pas le plan initial. Il le change.

Il retourna à la carte. Ses doigts glissèrent sur le papier, de Francfort vers l'ouest. Le Rhin. La France. Mais pas Paris. Non, Paris était trop évident, trop surveillé. Et puis, il y avait la sœur.

Il s'arrêta sur la carte, à un point précis entre la frontière et le massif des Vosges.

— Strasbourg, murmura-t-il.

Le prisonnier releva la tête, surpris.

— Mais Berlin...

— La sœur. Anna. Le Hawk sourit pour la première fois, un plissement froid des lèvres. Écoute. Avant d'échouer ta mission, tu m'as apporté les transcriptions de leurs communications interceptées. Le prince a reçu un message. Une lettre écrite par sa sœur, qui n'est pas sa sœur, qui est sa tante ? Peu importe. La lettre disait : « Le rendez-vous est changé. Strasbourg. » Le prince n'ira pas à Berlin, ou pas encore. Il ira d'abord chercher la certitude que sa famille est en sécurité.

Il se redressa, ses yeux parcourant la salle où ses hommes attendaient, silencieux, adossés aux murs.

— Le dispositif à Berlin reste en place. Que le colonel Kirov croie toujours que nous attendons son frère à l'est. Mais nous, nous allons à l'ouest.

Un de ses hommes, un grand Russe basané, fit un pas en avant.

— Et le Français ?

Le Hawk se tourna vers lui, haussant un sourcil.

— Le Français est une complication. Mais c'est aussi une certitude. Marchand est un soldat. Il obéit. Il pense en lignes droites, en objectifs. Il croit que son contrat est de mener le prince à destination. Il ne comprend pas encore qu'il est devenu le leurre.

Il y eut un silence. Le prisonnier, toujours à genoux, osa une parole.

— Vous vous trompez. Ils ont vu le pion. Ils vont changer de route. Ils ne vont peut-être pas à Strasbourg.

Le Hawk s'approcha de lui, l'observant comme on observe un insecte.

— C'est justement là que je compte. Tu as raison. Ils pourraient ne pas y aller. Mais le prince est loyal envers sa sœur. Il est loyal envers sa famille. Et Anna est la seule personne en Europe à qui il croit pouvoir faire confiance. Elle est le seul port. Et dans une tempête, un navire cherche un port, même s'il sait qu'il pourrait y trouver des récifs.

Il s'accroupit de nouveau, sortit une pièce de sa poche. Un pion. Un cavalier noir à tête de cheval, finement sculpté.

— Comment es-tu sûr qu'elle ne le trahira pas ? demanda l'homme basané.

Le Hawk fit tourner la pièce entre ses doigts.

— Elle ne le trahira pas. Elle l'aime. C'est un sentiment que j'ai appris à exploiter. Les gens qui aiment sont prévisibles. Ils font toujours les mêmes erreurs.

Il se releva, remit la pièce dans sa poche, et fixa chacun de ses hommes.

— Strasbourg. Tous les points d'entrée. Les canaux, les routes, la gare. Le Français posera des questions, cherchera un endroit sûr. Nous ne l'arrêterons pas à la frontière. Pas là. Laissez-les entrer. Laissez-les croire qu'ils ont réussi. Nous les prendrons dans la ville.

— Et si le prince se sépare du soldat ?

— Il ne le fera pas. Pas encore. Le Français est devenu son bouclier. Et je préfère que le bouclier soit proche quand j'aurai besoin de le briser.

Il se tourna vers la fenêtre, vers la ville qui s'éveillait au-delà.

— Personne ne laissera ce prince atteindre la France sans que je sache où il dort, ce qu'il mange, et où il respirera pour la dernière fois.

L'homme à genoux voulut parler encore, mais un geste du Hawk fit avancer deux silhouettes. On l'emmena.

Le Hawk resta seul un long moment, la carte de l'Europe sous les yeux, le cavalier noir entre ses doigts. Il le posa finalement sur Strasbourg.

Il y avait un autre élément. Celui que personne n'avait remarqué. Le prisonnier avait dit que Marchand tenait un objet. Un objet métallique qui brillait, dans la lumière de la gare. Une boussole, peut-être. Une boussole qui ne servait pas à trouver le nord.

Il le nota mentalement.

Le prince Kirov avait des plans dans les plans. Et cela, cela l'amusait. On chassait mieux une proie qui se croit rusée.

Mais pour l'instant, il y avait un filet à tisser. Un filet avec pour appât une femme nommée Anna.

Et quelque part entre Francfort et Strasbourg, un ancien soldat français et un prince déchu marchaient droit vers lui.