Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 11: The Coal Train
L’odeur du charbon nous prenait à la gorge avant même que nous ayons ouvert la porte du wagon. Une toile sombre, tendue entre deux pins en bordure de la voie ferrée, et derrière elle, le train de marchandises qui haletait dans la nuit, immobile comme une bête patiente.
— Trois minutes, souffla Marchand. Peut-être quatre.
Pavel claquait des dents, mais il hocha la tête. Ses doigts, encore bandés, s’accrochaient au cuir du sac qui contenait la liste. Le silence de la campagne alsacienne était troué par des grésillements de vapeur, des grincements de métal fatigué qui semblaient engloutir le monde alentour.
Marchand jeta un dernier regard derrière lui. Rien. Pas de phares, pas de silhouettes qui bougeaient entre les arbres. La route par laquelle ils étaient venus restait déserte, plongée dans une obscurité éteinte. Tant mieux. Le faux nom, le passage forcé au Rhin, tout cela ne valait que si personne ne les suivait.
— Maintenant, dit-il.
Ils longèrent le ballast en courant, pliés en deux, les semelles crissant sur le gravier. Le wagon de queue était un tombereau à charbon, à moitié rempli d’une montagne noire et luisante. Marchand souleva le loquet ; la porte coulissa avec un gémissement. Pavel s’y engouffra sans hésiter, puis tendit la main pour l’aider. Marchand préféra s’élancer, se réceptionner maladroitement sur le tas, et tira la porte derrière lui.
Le noir était absolu. Gris, même, une opacité qui collait à la peau.
Les yeux de Marchand mirent quelques secondes à s’habituer. Pavel était déjà assis, le dos contre la paroi, les jambes à moitié enfouies dans le charbon. Il avait sorti une petite lampe à huile de sa poche — une chose minuscule et fragile, qui semblait une preuve de plus de ses habitudes de mensonge élégant.
— Tu veux compromettre notre cachette avec une flamme ? siffla Marchand.
— Pas de fumée. Une simple mèche. Et j’ai besoin de voir.
Pavel gratta une allumette. La lampe s’alluma avec un claquement sec, et la lueur révéla les fines aiguilles de ses yeux, déjà plongés dans le sac. Il retira la liste avec une solennité qui crispait l’estomac de Marchand.
Un roulis brusque les fit basculer. La locomotive cracha un long gémissement. Le train s’ébranlait.
— Qu’est-ce que tu cherches, insista Marchand. On n’a plus rien à prouver, on file vers Strasbourg. Pas besoin de relire ton trésor.
— Le trésor, murmura Pavel, les mains tremblantes. Tu veux savoir ce que je transportais, vraiment ? À quoi ressemblent des noms qui valent des vies ?
Il étala les pages sur ses genoux. L’encre avait brunie, mais les mots restaient nets. Marchand ne comprenait rien à la calligraphie russe, enroulée comme des serpents dans la lumière jaune. Puis Pavel tourna plusieurs feuillets, et les lignes devinrent latines. Des noms français. Des patronymes.
Marchand sentit le froid du charbon remonter le long de sa colonne.
— Ce sont des négociants ? demanda-t-il.
Pavel se tut. Il laissa son doigt glisser sur le premier nom : d’Aspremont. Puis un second : Talleyrand-Périgord. Le souffle de Marchand se fit court.
— Ce ne sont pas les noms des acheteurs, Pavel.
— Non.
— Ce sont les noms de ceux qui financent.
Pavel ne répondit pas. Il laissa le silence s’étendre, un instant, puis il releva la tête.
— Dix-huit de tes compatriotes, Jean-Luc. Des industriels, des banquiers, deux généraux en retraite. Des hommes qui croyaient acheter une influence en Russie blanche — ou en Russie rouge, selon ce qu’ils offrent à qui. Soldats contre or, ou or contre reconnaissance diplomatique.
Marchand regarda les noms. Il en reconnut plusieurs. L’un d’eux, le baron Faure, avait été un héros de la gauche libérale dans les journaux de 1917. Un autre, Charles Michaux, signait des chroniques patriotiques dans *Le Figaro*. Des dieux du salon, intouchables.
— Si quelqu’un… commença Pavel.
— Si quelqu’un met la main sur cette liste, finit Marchand, taillé dans la glace, alors des carrières s’effondrent. Des gouvernements tombent. Mon gouvernement.
Il ferma les yeux. Un vertige, fugace, le traversa — la tranchée relevée, les pluies de boue, les camarades morts avec leur médaillon et leurs lettres à leur mère. La France. Son pays. Ce mystère pour lequel il avait tué sans compter. Et maintenant, il escortait l’homme qui tenait son pays par le gosier.
Marchand passa une main sur sa mâchoire, se força à respirer.
— C’est pour cela que ton frère te tient, n’est-ce pas ? Colonel Kirov. C’est pour cela que les Bolcheviks te veulent.
Pavel referma la liste, lentement, avec des gestes méticuleux.
— Mon frère croit que cette liste est une arme pour la Révolution. Il la veut pour purger ces traîtres français dans leurs fauteuils dorés. Il les appellera des complices de la contre-révolution, et il aura l’audelà du papier pour l’approuver. Mais moi, je crois qu’il va trop loin.
— Ton frère est-il encore ton frère ?
La question tomba dans le noir. Pavel ne répondit pas immédiatement. Il rengaina la liste, coinça la lampe dans une poche du sac, et leva le regard vers le plafond du wagon comme si les étoiles pouvaient lui répondre.
— Il était une fois, dit-il lentement, une famille. Deux frères, pour qui l’honneur et la patrie avaient deux sonorités différentes. Le colonel a choisi le côté de la rupture. J’ai choisi l’exil. Mais il n’a jamais cessé de m’écrire.
Marchand tendit la main.
— Montre.
— Je n’ai pas gardé ses lettres.
— Tu as montré celle de ta sœur.
— Elle était plus chaude.
Le train haleta dans une courbe, projetant Pavel contre Marchand. La lampe faillit tomber. L’ex-officier la rattrapa de justesse, le geste réflexe, avant que la flamme ne morde le charbon.
Ils restèrent un moment sans voix, seuls avec le roulement sourd, le bruit rythmé de leurs deux respirations. Marchand fixait l’ombre d’où émergeait à peine le visage du Russe.
— Pourquoi as-tu volé la liste, Pavel ? Si ta famille est morte… si ton frère te cherche… Pourquoi t’accrocher à ce papier plutôt que le détruire, ou le cacher ?
Pavel se raidit. Dans la lueur vacillante, Marchand crut voir ses lèvres sourire, mais c’était un tic nerveux, peut-être une grimace de douleur.
— Parce que c’est le seul chemin vers elle.
Le silence revint, profond et étouffé.
— Ta sœur.
— Anna est vivante. Je t’ai dit qu’elle était en danger, les Bolcheviks la surveillent, mais elle est vivante. Mon frère la tient. Il la tient, et il attend que je vienne la chercher. Il a déjà tué notre mère, notre père. Je ne le laisserai pas ajouter ma sœur à son tableau de chasse.
Marchand ferma les yeux. Le voyage le menait vers un piège dans une ville pavée. Le but du voyage, lui, était un piège encore plus grand. Car pour sauver Anna, il faudrait affronter le colonel Kirov. Et pour atteindre le colonel, il faudrait survivre au faucon.
Le wagon grinça, puis une secousse les jeta dans l’obscurité. Pavel éteignit la lampe d’un souffle. Le noir total autour d’eux, rythmé par les grincements de la voie. Marchand sentit la fatigue s’abattre sur ses épaules comme un manteau de plomb. Il s’adossa au charbon, ferma les poings.
— Combien d’heures jusqu’à Strasbourg ?
— Trois, peut-être quatre.
— Alors dormons. Demain, il faudra affronter tout le monde et leurs ombres.
Pavel ne répondit pas. Marchand entendit juste sa respiration ralentir, se stabiliser. Il résista à l’envie de fermer les yeux — quelle image aurait trahi son visage, dans le cas où ils seraient découverts avant le jour ? Mais la fatigue finit par gagner. Il glissa le long de la paroi, les yeux lourds, la liste et son secret pesant sur sa poitrine.
Dans son demi-sommeil, il revit les noms. Faure. Michaux. Les colonnes de la République, toutes ces statues prestigieuses qui surplombaient les salons de la République. Et la main du colonel Kirov, décrite par Pavel, qui s’approchait d’elles. Pas pour les défendre. Pas pour les servir.
Pour les faire chanter.
Marchand se redressa. Le noir absolu du wagon n’avait pas bougé, mais quelque chose venait de s’éclaircir en lui, aussi net que les lignes d’un registre à la lumière de la lampe.
— Pavel.
Le Russe bougea à peine.
— Hum ?
— Tu ne m’as jamais dit qui d’autre sait que ta sœur est à Strasbourg. Tu m’as parlé d’un ami là-bas. Un exilé, un frère d’armes.
Pause.
— Le baron von Eberstein. Un ancien officier de la Garde impériale qui a fui après la révolution. Sa maison est sûre.
Marchand reposa sa tête contre l’acier du wagon. Mais son esprit ne lui accordait plus le repos.
Un officier de la Garde impériale qui connaissait Anna. Un contact qui, par coïncidence, habitait la ville que les hommes du Faucon venaient de couvrir.
Il ne savait pas encore quelle carte de cette route mentait le plus. Mais il savait déjà que, à Strasbourg, ils n’allaient pas seulement affronter le faucon et le colonel. Ils allaient affronter deux trahisons possibles, et peut-être une troisième qu’ils n’avaient pas encore identifiée.
Le train roulait toujours vers l’ouest, vers la France, vers la lumière—et Marchand, tapi dans le charbon, se demanda combien de gens sauraient qu’ils étaient déjà arrivés avant même que la gare ne soit en vue.
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