Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 12: Strasbourg's Shadow
La cathédrale s'élevait au-dessus des toits de Strasbourg, sa flèche unique déchirant un ciel gris de novembre. Marchand et Pavel se fondirent dans la foule clairsemée de la place, deux hommes parmi des dizaines d'autres qui vaquaient à leurs occupations sous le regard froid des colombages alsaciens.
Pavel boitait visiblement, sa blessure mal refermée le faisant grimacer à chaque pas. Marchand l'avait bandé de son mieux dans la cave d'un fermier complaisant, mais le trajet en charbon avait rouvert la plaie. Sous son manteau, le Russe serrait contre lui la sacoche de cuir contenant le registre — leur condamnation à mort.
« Tu la vois ? » murmura Pavel, les yeux balayant la façade ornée de la cathédrale.
Marchand fit non de la tête. Il avait repéré trois hommes qui ne priaient pas. Ils étaient adossés près du parvis, apparemment absorbés par la lecture d'un journal, mais leurs regards glissaient sans cesse vers la grande porte. Des hommes de la Tchéka, sans doute. Leur coupe de cheveux militaire et leurs chaussures cirées les trahissaient plus que n'importe quel uniforme.
Il s'approcha de Pavel, feignant de consulter une carte.
« Trois loups à midi, dit-il à voix basse. Ils attendent une proie. Ne regarde pas vers eux. Où est ta sœur ?
— Elle devait être là, près du pilier de la Vierge, à l'intérieur. Nous avions convenu d'un signal — un ruban rouge au poignet.
— Aucune femme avec un ruban rouge n'est entrée depuis que nous sommes là. Et si elle est déjà dedans, elle est peut-être déjà tombée sur eux. »
Pavel serra les mâchoires. Sa main se posa instinctivement sur la poche intérieure de son veston, là où il gardait le petit pistolet que Marchand lui avait procuré à Kehl.
« Je dois y aller.
— Tu ne feras rien de tel, souffla Marchand en lui agrippant le bras. Réfléchis. S'ils te voient, tout est fini. Le registre tombera entre leurs mains et nous serons morts avant que le prêtre de cette cathédrale ait fini son Notre-Père. »
Il balaya la place du regard. Une jeune femme blonde venait de sortir de la cathédrale, un fichu bleu sur les épaules, un panier au bras. Elle ressemblait superficiellement à la description qu'avait donnée Pavel de sa sœur — les mêmes cheveux clairs, la même silhouette menue.
Marchand eut une idée. Il n'eut pas le temps d'expliquer.
« Suis-moi, dit-il à Pavel. Et quoi que tu fasses, ne te retourne pas. »
Il traversa la place d'un pas rapide, Pavel sur ses talons, et rattrapa la jeune femme comme elle longeait la rue des Merciers.
« Mademoiselle ! Mademoiselle Anna ! »
La femme se retourna, surprise, mais Marchand fut déjà sur elle, lui saisissant le poignet d'un geste théâtral.
« Enfin ! Votre frère m'a envoyé. Il m'a dit de vous trouver à la cathédrale si quelque chose tournait mal. Venez, suivez-moi, vite ! »
La femme ouvrit la bouche pour protester, mais Marchand la tira déjà vers la ruelle étroite qui s'ouvrait sur leur gauche. Pavel comprit au même instant et ralentit, disparaissant dans l'ombre d'un porche.
Derrière eux, Marchand entendit les trois hommes s'ébranler, leurs pas précipités résonnant sur les pavés. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule dans une feinte panique — les Tchékistes s'étaient lancés à sa poursuite, convaincus d'avoir trouvé leur cible.
La femme tentait de se dégager.
« Lâchez-moi, espèce de sauvage ! Ce n'est pas mon nom !
— Je sais, souffla Marchand tout en accélérant. Mais les hommes qui nous suivent ne le savent pas. Gardez la tête baissée et continuez de jouer le jeu. Encore une rue et vous serez en sécurité. »
La jeune femme pâlit, mais quelque chose dans ses yeux dit à Marchand qu'elle avait compris. Elle était alsacienne, elle connaissait les compromissions, les fuites silencieuses sous les frontières mouvantes entre deux pays, entre deux armées. Elle baissa la tête et accéléra.
Ils tournèrent dans la Petite France, ses canaux paisibles et ses maisons à colombages d'une beauté trompeuse. Marchand poussa la femme dans une cour privée et attendit, le souffle court, que les trois hommes passent au loin. Leurs pas décrurent, emportés dans la mauvaise direction.
Il sortit de la cour, retrouva Pavel qui arrivait, blême, et s'enfonça dans la ruelle d'un marchand de tanneurs désaffecté. La femme les dévisagea, tremblante encore.
« Qui êtes-vous ? »
Marchand sortit une pièce de sa poche et la lui tendit.
« Des voyageurs qui se sont trompés de route. Pardonnez-nous la frayeur. Si vous voulez un conseil, évitez la cathédrale pendant quelques heures. »
La femme prit la pièce, hésita, puis hocha la tête et s'éloigna d'un pas pressé. Marchand se tourna vers Pavel. Ses yeux étaient hagards, sa main pressée contre sa blessure.
« Elle n'est pas venue, dit Pavel d'une voix blanche. Ou elle est venue et elle est partie. Ou elle est encore là-bas, piégée.
— Elle n'était pas piégée, dit une voix derrière eux. Elle était déjà repartie avant votre arrivée. »
Marchand pivota, la main sur son arme. Un garçon de douze ans, à peine, se tenait dans l'embrasure d'une porte, une casquette trop grande sur la tête. Il tenait une enveloppe crasseuse.
« Une dame m'a donné cinq francs. Elle m'a dit de guetter un homme qui boite et un autre qui sent le charbon. C'est vous, non ? »
Pavel ouvrit l'enveloppe d'une main fébrile. Marchand vit le ruban rouge qu'il déroula, puis la note. Pavel la lut à voix basse, ses lèvres bougeant lentement.
« Qu'est-ce qu'elle dit ? demanda Marchand.
— Elle dit que la cathédrale était surveillée. Qu'elle a vu les hommes de la Tchéka et qu'elle s'est éclipsée. Elle dit de la retrouver chez l'horloger Weber, rue des Hallebardes. Demain matin, à la première heure. »
Il tendit la note à Marchand. En dessous de la phrase, une écriture plus rapide, plus pressée, disait simplement : « Ivan n'est pas venu à Berlin. Il est mort, n'est-ce pas ? »
Marchand rendit la note.
« Ton frère Ivan, c'était le contact prévu à Berlin ?
— Notre cousin. Il était avec l'Armée blanche. Pavel cacha son visage un instant. Le message d'Anna avait dit qu'il serait là. Mais il n'y avait personne. Seulement le faucon noir.
— Et elle le sait déjà. » Marchand froissa la note entre ses doigts. « Comment le saurait-elle, si elle n'a pas parlé à quelqu'un qui était à Berlin ? »
Le silence du canal fut plus éloquent que n'importe quelle réponse.
« Tu m'as juré qu'elle était digne de confiance, Pavel.
— Elle l'est.
— Elle l'était peut-être avant. Mais ce registre change les gens. Il change tout ce qui les entoure. » Marchand remonta son col. « La maison de l'horloger. Demain matin. Cette fois, j'irai seul d'abord. S'il y a un piège, je le verrai avant toi. »
Pavel voulut protester, mais Marchand l'arrêta d'un geste.
« Ta sœur a changé de plan à la dernière seconde à Francfort. Elle a choisi Strasbourg au lieu de Berlin. Elle savait que c'était le fief du Faucon. Et maintenant, elle nous donne rendez-vous chez un horloger que nous ne connaissons pas, sans même savoir si son propre contact y est disposé. » Ses yeux accrochèrent ceux de Pavel. « Je veux croire en elle. Mais je veux encore plus vivre jusqu'à demain. »
Le Russe détourna le regard, son visage fermé comme une porte que Marchand ne pouvait pas encore ouvrir.
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