Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 15: The Price of the Favor
LaRoche était là, appuyé contre le mur humide du théâtre désaffecté, une cigarette éteinte aux lèvres. Il portait un manteau civil trop propre pour un homme qui venait de traverser la moitié de l’Allemagne. Ses yeux, d’un gris d’acier, ne souriaient pas.
« Marchand. » Il fit un pas en avant, ses semelles crissant sur les gravats. « Tu as fait du chemin. Et tu rapportes quelque chose qui ne t’appartient pas. »
Pavel se tendit derrière Marchand, la main glissant vers sa poche. Marchand leva une paume, le calmant sans se retourner.
« LaRoche. Je ne m’attendais pas à te voir ici. »
« Non, tu t’attendais à me voir à Paris. Avec le carnet. Réglé. Propre. Au lieu de ça, je te trouve caché dans un trou à rats strasbourgeois, avec un Russe nerveux et une histoire qui sent la poudre et le mensonge. »
Marchand laissa le silence s’étirer. Derrière eux, le souffle de Pavel était court, irrégulier. Le théâtre sentait le moisi et la poussière de craie, et une scène vide attendait un drame que personne ne jouerait.
« Le carnet est ma charge », dit Marchand calmement. « Pas la tienne. »
« Ta charge. » LaRoche rit, un son dur et bref. « Ta charge, c’est une dette de sang, mon ami. À Verdun. Tu te souviens de Verdun ? Moi, je m’en souviens. Tu me dois la vie, et la vie se paie. Je ne demande pas une rançon en or. Je demande ce que tu transportes. »
« La dette de Verdun ne couvre pas la trahison de la France. »
LaRoche cilla. Un seul battement de paupières, rapide, comme une carte retournée. Puis il se redressa, les épaules carrées.
« La France, Marchand ? Tu parles de la France comme si elle était une femme pure et innocente. Laisse-moi te raconter une histoire. »
Il tira une chaise cassée des décombres, s’assit, et croisa les bras.
« Il y a sur ta liste un nom. Un ministre. Pas un sous-fifre, pas un fonctionnaire. Un homme qui siège au cœur du gouvernement, qui touche aux budgets, aux armées, aux traités secrets. Il s’appelle Delacroix. Tu le connais ? »
Marchand ne répondit pas. Il connaissait le nom. Tout le monde connaissait Delacroix, le faucon parlementaire, celui qui parlait de l’Allemagne avec une ironie glaciale et de la Russie avec un mépris feint.
« Delacroix est déjà dans le jeu », continua LaRoche. « Pas comme simple nom sur un papier. Il est actif. Il finance. Il ordonne. Il y a des gens dans les hauteurs qui veulent que le chaos s’étende, parce que le chaos, ça se vend. Des armes, des prêts, des révolutions à crédit. Et Delacroix est leur homme à Paris. »
« Et toi, tu travailles pour lui ? »
LaRoche se leva d’un geste brusque, la chaise tombant dans un écho de bois brisé.
« Je travaille pour moi. Comme toujours. Delacroix a les mains propres et les poches profondes. Il veut que le carnet disparaisse. Il sait que tu le portes. Et il sait que moi, je te connais. Alors il m’a envoyé. Avec une offre. Et une menace. »
Marchand sentit Pavel bouger derrière lui, un pas latéral, cherchant l’angle. Il fit de même, gardant LaRoche entre eux et la sortie.
« L’offre. »
« Ta dette est effacée. Tu n’as jamais existé. Tu repars pour l’Afrique, ou l’Amérique si tu préfères, et tu n’entends plus parler de rien. Pavel trouve un bateau pour quoi que ce soit qu’il veuille. Et le carnet, tu me le remets. Ici. Maintenant. »
« Et la menace ? »
LaRoche sourit un peu. C’était pire que s’il ne l’avait pas fait.
« La menace, c’est que si tu refuses, je ne suis plus ton ami. Et tu as besoin d’amis, Marchand. Parce que l’épervier, lui, n’en a que des utiles. Il a capturé la femme, Anna. Il la garde en vie, pour l’instant, parce qu’il veut ce carnet. Et Delacroix, lui, veut ta tête. Si tu refuses cette offre, tu n’as plus une seule issue en France. Chaque pont, chaque poste-frontière, chaque port sera surveillé par deux armées : celle des rouges et celle des ministres. Et tu te retrouveras seul, avec un Russe qui a déjà essayé de vendre le carnet une fois, et un papier qui signera ta mort. »
Marchand regarda LaRoche pendant un long moment. Les yeux de l’homme étaient clairs, comme un ciel d’hiver, sans aucune ombre de mensonge. C’est ce qui le rendait dangereux.
« Tu as dit que Delacroix était déjà dans la conspiration. Qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ? »
LaRoche haussa une épaule. « Ça veut dire qu’il a déjà organisé un accident. Un général, en Allemagne. Un autre, à Varsovie. Des hommes qui savaient trop, qui étaient sur le point de parler. Il fait le ménage, Delacroix. Il rend le monde plus sûr pour ceux qui veulent qu’il brûle. »
« Et tu veux que je livre l’outil de son ménage à son nettoyeur. »
« Je veux que tu paies ta dette. Après, fais ce que tu veux. Brûle le carnet, jette-le dans le Rhin, va le vendre aux Britanniques toi-même. Mais ne t’attends pas à ce que je mette ma main entre toi et la balle, une deuxième fois. »
Pavel avança d’un pas. Sa voix était rauque, un peu brisée de fatigue.
« Il ment, ou on lui ment. Delacroix n’aurait pas besoin de réclamer le carnet. Il pourrait simplement le désavouer. Le fait qu’il t’envoie, toi, un vieil ami de Marchand, signifie que le carnet est pire pour lui que pour nous. Il ne veut pas le retrouver dans les journaux. Il veut le faire disparaître avant qu’il ait une vie propre. »
LaRoche tourna son regard vers Pavel, pesant, sans aménité.
« Le Russe a de l’intuition. Mais ce n’est pas tout, Marchand. Il y a une chose que ni toi ni lui ne savez encore. »
Il tira une feuille pliée de sa poche intérieure et la tendit, la gardant hors de portée de Pavel.
« Cette lettre vient de Paris. Avant-hier. Lis-la. »
Marchand la prit. Le papier était fin, presque transparent, de ce type qu’utilisent les ministères pour les communications internes. Une seule phrase dactylographiée, sans en-tête ni signature.
« Le général Serre, commandant de la région de l’Est, a été retrouvé mort dans son bureau. Suicide présumé, arme de service, deux jours avant son audition devant la commission de l’Armée. Enquête close. »
Marchand leva les yeux.
« Serre était propre. Il avait des dossiers sur le trafic d’armes vers les deux camps. Il était sur le point de témoigner. »
« Serre était un nom sur ta liste, Marchand », dit LaRoche doucement. « Un nom que quelqu’un a effacé avant qu’il ne puisse t’aider, toi ou les tiens. Il y a d’autres noms. Des juges. Des officiers. Des journalistes. Delacroix a commencé à faire la liste plus courte. Et chaque jour où tu gardes le carnet, c’est un jour où il a une raison supplémentaire de faire silence autour de lui. »
Marchand plia la lettre, la glissa dans sa poche. Il regarda Pavel, puis LaRoche.
« Le général Serre est mort à cause de ce que je porte. »
« Il est mort parce qu’il savait », corrigea LaRoche. « Le carnet n’est qu’un miroir. Le vrai danger, c’est ce que les gens font avec ce qu’ils voient dedans. Et Delacroix ne veut pas qu’on le voie. »
Dans le silence, un bruit sourd vint d’au-dessus – une planche qui cède, un rat qui court. LaRoche ne cilla pas. Il était trop vieux pour être effrayé par des ombres.
« Alors, Marchand. Qu’est-ce que tu choisis ? »
Marchand regarda le carnet dans sa poche, qu’il ne sortait jamais. Il se souvint de Pavel, tremblant dans Berlin, parlant de sa femme morte. Il se souvint de la femme à la cathédrale, de la chaleur du sang sur ses mains, du théâtre silencieux derrière lui. Et il se souvint du général Serre, un homme qu’il avait admiré jadis, qui lui avait serré la main à Verdun.
« Je choisis la France », dit-il enfin. « Pas celle qui finance les deux camps. Celle qui existe encore quelque part, entre les mensonges. Et si Delacroix a commencé à tuer pour rester dans l’ombre, alors je vais le traîner dans la lumière, même si je dois y brûler moi aussi. »
LaRoche hocha une fois la tête, lentement. Puis il sortit une seconde cigarette, l’alluma, et souffla la fumée vers le plafond fissuré.
« Alors écoute-moi, parce que je ne te le dirai qu’une seule fois. Le meurtre de Serre n’est pas couvert par la police. Il a été effacé, la famille a été payée, le rapport a été brûlé. Mais il y a un homme dans Paris qui garde des copies. Un archiviste. Il s’appelle Chabrol. Il est dangereux, il est vieux, et il déteste Delacroix. Trouve-le, et il te donnera de quoi détruire le ministre. Mais tu as quatre jours, pas un de plus. Après, Chabrol sera mort, et la copie aussi. »
Il jeta la cigarette éteinte et se dirigea vers la porte de service.
« Je n’ai jamais été là. Tu ne m’as jamais vu. Et si tu meurs en chemin, je ne porterai pas ton deuil. »
La porte claqua. Le silence retomba.
Pavel s’approcha, les yeux durs.
« Il nous a tendu une corde, mais il a gardé la hache. »
Marchand ne répondit pas. Il sortit la lettre et la lut encore une fois.
Phrase après phrase, il vit la mécanique de la mort. Un général propre, une balle dans la tête, et un rapport qui disait que tout allait bien. Une pièce dans l’engrenage de Delacroix. Et quelque part, un vieil archiviste qui attendait, avec des copies qui pouvaient faire tomber un ministre.
Une chose était claire. Ce n’était plus seulement une fuite. C’était une chasse. Et ils étaient maintenant à la fois la proie et les chiens.
« À Paris », dit Marchand enfin. « Par la route la plus courte. Et si Delacroix veut le carnet, il devra affronter l’enfer d’abord. »
Pavel acquiesça sans dire un mot, et ils sortirent du théâtre, dans la nuit froide de Strasbourg, où les étoiles semblaient plus dures que jamais.
Car dans l’ombre des ministères, quelqu’un venait de commencer à effacer leurs noms.
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